Ingar Krauss – Par-delà le miroir

L’art d’Ingar Krauss réside dans le choix de la simplicité, source de toute évocation. En 2005, on découvrait avec Portraits, son premier album publié par Hatje Cantz, ces atmosphères blanches et violentes propres aux pays de l’ex-bloc soviétique. Se révélait aussi le pouvoir du jeune photographe à maintenir la distance qu’exige toute passion et de se tenir à la fois dans et hors ces sociétés qu’il peuplait déjà d’enfants et d’adolescents en rupture d’innocence. L’artiste de Berlin-Est dont Paolo Roversi a fait l’éloge, revient aujourd’hui sur le devant de la scène photographique parisienne avec une série de portraits et de natures mortes, réalisés à l’automne 2006 et au printemps 2007 dans la ville de Davao, dans le sud-est des Philippines. « C’est le hasard qui m’a conduit dans ces îles. En fait, des amis qui travaillaient là-bas m’ont invité. Pour la première fois, je découvrais le climat tropical et une culture si différente que cela a modifié mon ressenti. L’esprit animiste qui inspire ces photographies est venu plus tard », reconnaît-il mystérieusement et sans forcer la voix où roule un rocailleux accent allemand. Dépassant d’une tête les convives qui se pressent dans la galerie du boulevard Raspail, Ingar Krauss, préférant renvoyer l’intervieweur à ses questions par des sourires entendus ou des sourcils étonnés en surplomb d’un regard bleu azur, ne lâchera guère plus que : « J’ai tiré ces images sur papier argentique mat noir et blanc, un stock en provenance de l’ex-RDA, et je les ai rehaussées de peinture à l’huile pour souligner l’ambiance dans laquelle elles ont été réalisées. »

Une fleur dans les cheveux à la Gauguin

Dans la lignée de son premier recueil, l’artiste au physique de grand hérisson malicieux décline le thème de l’adolescence, cette frontière d’un entre-deux. La part belle est laissée aux jeunes filles. Elles posent en tenue de collégienne, chemisier blanc, jupe plissée et cravate réglementaire, voire une fleur dans les cheveux comme les vahinés de Gauguin. Les mains sont sagement à plat ou flottent le long des cuisses. Voilà pour les apparences. En réalité, on pressent bien que ces fillettes nous voient. Et lorsqu’elles regardent ailleurs, est-ce le fruit de leur introspection qu’elles nous donnent à deviner ou bien nos déductions mentales qu’elles imaginent ?

A sa façon, subtile et délicate, Ingar Krauss photographie un puzzle dont il est l’axe autour duquel le modèle s’articule en symétrie avec le spectateur. Les décors sont sobres, effacés, floutés : feuillages, maigres bambous plantés ou en palissade, murs en noir et blanc, arrière-plans minimalistes : l’attention ne doit pas se disperser. Tous les personnages sont à l’arrêt, et l’on se demande à quoi ressemblait leur histoire avant que la photo ne fige l’instant, et si même elle pourra se poursuivre.

Un miroir sans tain où se joue un face à face improbable

 Les jeunes boxeurs posent sans prendre la pose, immobiles, bras ballants, épaules basses : ils dévisagent Ingar Krauss. Tout est dit. Ces combattants à la gueule d’ange ou au faciès cabossé, le regard éthéré ou en vrille dans celui du photographe pendant qu’il cadre un espace-temps qui est aussi le nôtre, ce regard, on le partage avec ces gladiateurs des temps modernes, ces barbares peut-être, en attente, les mains bandées ou gantées, devant un fond gris en guise de décor, un espace commun en quelque sorte. Car rien ne doit nous détourner de l’essentiel : un miroir sans tain qui joue à mettre tout un chacun face à face.

Pour sa dernière exposition à Paris, Ingar Krauss, quitte à désorienter, a choisi une voie escarpée pour conduire à un point de vue inaccessible autrement. A travers une promenade faussement nonchalante dans les Philippines d’aujourd’hui, il nous entraîne dans nos imaginaires, nos pudeurs et nos mystères, qu’il sait débusquer au détour des rues de Davao et de ses rendez-vous impromptus, sous forme d’histoires croisées, dans la foule des anonymes. Le sens émerge finalement des images apparemment simples, mais incroyablement maîtrisées En revanche, là où on a plus de mal à le suivre, c’est dans ses « portraits » d’animaux et d’objets dont nous peinons à percevoir l’âme, une fois sortis de leur contexte de moiteur tropicale. Mais l’esprit animiste, Ingar Krauss ne nous l’a-t-il pas confié en début d’entretien, met du temps, paraît-il, à se manifester… Ou alors, voilà sa manière, très baudelairienne, de faire l’éloge de l’inaccompli.

GALERIE

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Contact
Portraits de Davao jusqu’au samedi 30 mai Galerie Camera Obscura, 268, bd Raspail, 75014, Paris, France.
Tél. : 01 45 45 67 08 www.galeriecameraobscura.fr.

Crédits photos
Sans titre, Davao © Ingar Krauss courtesy galerie Camera Obscura