Le trait, matière à penser

« J’aime l’idée de déconstruire la notion de dessin, d’essayer de comprendre quelles en sont les limites, et parfois peut-être de les dépasser, de les enjamber, explique Brett Littman, ancien directeur du Drawing Center de New York (2007-2018) et actuellement à la tête du Noguchi Museum, situé également à New York. Pour moi, le dessin est plus qu’un simple champ ou discipline. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont il se situe dans la culture au sens large et non pas seulement dans la culture artistique. » Pendant plus de dix ans, l’Américain n’a eu de cesse d’explorer une multitude de pistes de réflexion, avant de les traduire dans le cadre d’une exposition collective, The Projective Drawing, montée initialement pour le Forum culturel autrichien de New York, en 2018. Jusqu’au 20 septembre, une deuxième version du projet est proposée au Drawing Lab Paris. Brett Littman a réuni pour l’occasion dix artistes d’horizons variés, cinq femmes et cinq hommes, ayant en commun de « demander aux visiteurs d’activer une matrice complexe d’idées non traditionnelles dans leur interprétation des œuvres présentées ». Visite guidée en compagnie du commissaire d’exposition.

Faltgedichte/Faltgeschichte #1-10Poèmes pliés/Histoire pliée #1-10 (détail), Judith Saupper, 2018.

« Où commence et où se termine le dessin ? En quoi consiste-t-il au-delà des arts visuels ? Comment s’intègre-t-il dans une idée large de la culture ? Doit-il être en deux dimensions et/ou toujours au mur ? Que se passe-t-il quand un artiste fait un dessin, mais davantage pour une raison spirituelle que dans un but esthétique ? » Tels sont quelques-uns des questionnements envisagés par Brett Littman à travers The Projective Drawing. « Je ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit. C’est une proposition spéculative, de l’ordre d’un regroupement poétique », précise le commissaire d’exposition américain, qui explique s’être inspiré de l’ouvrage de Robin Evans, The Projective Cast (1995). L’historien d’architecture britannique y développe une explication de notre façon de concevoir l’architecture qui s’appuie sur toutes les dimensions mentale, physique et émotionnelle composant l’expérience humaine du bâti : il faut, selon lui, être en mouvement, regarder, écouter, voire sentir un lieu pour l’appréhender ; le dessin n’étant de ce fait pas un moyen suffisant de compréhension de l’architecture. Brett Littman poursuit à son tour la réflexion sur les liens entre l’architecture et le dessin, mais s’attache également à mettre en avant la pluralité des formes que peut adopter ce dernier. Chacun à leur manière, les artistes invités offrent ainsi aux visiteurs de faire un pas de côté pour mieux appréhender leurs travaux respectifs. Certaines œuvres nécessitant, par exemple, que le regardeur se déplace, à l’image de la fresque murale (Endodischonograhie, 2019) réalisée par le Suisse Lionel Favre dans la cage d’escalier du centre d’art (notre photo d’ouverture).

Metallurgical Reveries, Raha Raissnia, 2005.

Travaillant habituellement à même de vieux dessins industriels, dans lesquels il insère des scènes du quotidien minutieusement détaillées, l’artiste revisite ici l’histoire du lieu. Situé rue de Richelieu, le bâtiment abritant le Drawing Lab et le Drawing Hotel était au temps de Louis XIII, soit au XVIIe siècle, une écurie. Une représentation de l’ancien roi de France sur son cheval ouvre ainsi le dessin qui prend peu à peu la forme d’une véritable frise historico-anecdotique, ponctuée de clins d’œil liés tant à la vie du lieu – l’intervention d’un électricien, par exemple –, qu’à celle de l’artiste lors de son temps de résidence – une balade au Louvre, notamment. « Il réalise une sorte de cartographie du site, explique Brett Littman, d’une manière à la fois très simple et très efficace, avec toujours un fort sens de l’humour et en tenant bien sûr compte de l’architecture, en l’occurrence une cage d’escalier, que le visiteur oublie car absorbé par le dessin. »

Bug Report (Scrolling), détail, Keita Mori, 2019.

Une fois en bas des marches, c’est toujours assortie de mouvement que l’attention du public se voit sollicitée par Judith Saupper (Faltgedichte / Faltgeschichte #1-10Poèmes pliés / Histoire pliée #1-10, 2018) : suspendus à différentes hauteurs, des volumes créés par pliages et collages successifs sont recouverts, sur toutes leurs faces, de vues urbaines, d’intérieurs ou de paysages en noir et blanc avec, ici et là, l’intervention de la couleur. D’origine autrichienne, l’artiste a développé tout un travail autour de l’architecture vernaculaire de son pays. « Une installation comme celle-ci change à chaque nouvelle présentation, commente le commissaire d’exposition. J’aime particulièrement la façon qu’a Judith Saupper d’emmener le dessin vers une troisième dimension. Pour appréhender son œuvre, vous devez déambuler à travers elle, faire le tour de chaque volume dessiné pour en apercevoir toutes les facettes. Elle fait vraiment exploser l’idée selon laquelle le dessin devrait forcément être bidimensionnel. » L’invitation à expérimenter, « à ressentir en plus de regarder », se poursuit dans l’une des deux petites pièces attenantes à la salle principale, où Keita Mori est venu réaliser in situ Bug Report (Scrolling), une installation tridimensionnelle mêlant dessins muraux et fils tendus. « Cela peut évoquer tout autant un espace spirituel, qu’un plan de ville ou une vue aérienne, estime Brett Littman. Nous sommes une nouvelle fois confrontés à un “au-delà” architectural. » Le plasticien japonais livre en effet une représentation d’un espace qu’on ne peut qu’imaginer, « en se projetant littéralement à l’intérieur », et en se déplaçant, donc, d’un bout à l’autre de l’œuvre.

Fast Architektur, série, Brigitte Mahlknecht, 2017.

Le thème de l’architecture est également au cœur des préoccupations de l’Autrichienne Brigitte Mahlknecht et de la plasticienne iranienne Raha Raissnia. La première signe une série de dessins à la craie sur divers fonds de couleur (Fast Architektur, 2017) – cinq ont été sélectionnés parmi la centaine existante – qui sont autant de trompe-l’œil architecturaux, figurant des structures, dont on ne sait trop si l’on en observe l’intérieur ou l’extérieur, qui tout à la fois semblent pouvoir être construites et ne tiendraient pas debout. La seconde, qui développe une recherche complexe entremêlant photographie, dessin et animation, mais aussi peinture et film, propose elle aussi, à travers deux de ses dessins (Metallurgical Reveries et Circumfluent, 2005), une forme d’illusion d’optique des plus sophistiquées. « S’agit-il d’immeubles ? D’un ensemble de rues ? D’un plan de ville ? On ne sait pas, fait remarquer Brett Littman. Difficile également de déterminer quelle est la perspective, le centre, de trouver un espace où l’œil puisse se reposer. J’aime l’ambiguïté de tout cela et, bien sûr, la technicité qui est la sienne. »

Untitled (a thousand injuries)Sans titre (un millier de blessures), William Cordova.

Sur le mur opposé, une dizaine de dessins de format A4 et encadrés sont disposés en quinconce. Ici, l’œil croit discerner une tornade, là, le schéma d’une constellation, un portail ou encore une étrange escadrille. Untitled (a thousand injuries) [Sans titre (un millier de blessures)] est une série signée du Péruvien William Cordova faisant écho à une nouvelle d’Edgar Poe, La Barrique d’Amontillado, qui relate un crime mystérieux. « Ses dessins ne peuvent jamais exister en tant qu’objets indépendants, poursuit le commissaire d’exposition. Ils sont obligés de faire partie d’un système, mais un système ouvert : il n’y a pas de numérotation et, selon les accrochages, le fil narratif d’une même série peut être modifié. Pour moi, ces dessins évoquent un réseau, au sein duquel tout est interrelié, rien ne pouvant exister seul, se suffire à lui-même. Pour comprendre son travail, il faut donc accepter d’appréhender la série entière, avec toutes les informations qu’elle contient et qu’il convient d’ordonner selon son propre ressenti. »

Dessins signés Leopold Strobl, 2017-2018.

Si la technique est toujours la même – le recouvrement d’informations sur papier journal –, chaque dessin de Leopold Strobl est au contraire indépendant. L’artiste est l’un des pensionnaires de la Maison des Artistes de Gugging, près de Vienne, haut-lieu de l’art brut en Autriche. « Strobl travaille toujours à raison d’une œuvre par jour, de petite taille, utilisant le dessin pour effacer des scènes de la réalité – le morceau de journal qu’il recouvre contient le plus souvent une photo. L’idée générale qu’il véhicule est qu’il y a toujours quelque chose qui ne peut être vu. » La Canadienne Naomi B Cook s’efforce, quant à elle, de rendre visible l’intangible, et plus particulièrement les données – coordonnées GPS, statistiques, informations financières, etc. –, qu’elle récolte par milliers pour les analyser et les représenter sous forme de graphiques dessinés sur plexiglas ou via l’animation. Mt._Gox_Disaster_11-14 (2018), par exemple, est la transcription de la « vie » de la première plateforme d’échange de bitcoins sur 12 couches de plexiglas.

Punté Quené, Sara Flores.

Du monde des datas, si prégnant à l’heure actuelle, aux confins de l’univers spirituel de la tribu péruvienne Shipibo Conibo, il y a un immense fossé qui vient simplement confirmer la richesse du médium dessin défendue par Brett Littman. Sara Flores est chamane et ses grands dessins créés à partir d’extraits végétaux sont intimement liés à sa relation à la Nature et aux rituels de guérison à l’ayahuasca (préparation hallucinogène à base de lianes) qu’elle accomplit. « Si la précision et la régularité de ses motifs, par ailleurs magnifiques, peuvent évoquer celles d’une partition musicale, il n’y a pas vraiment de sens, ni de symbolique à y voir, précise Brett Littman. Comme dans l’art brut, il y a par contre un lien fort avec le pouvoir guérisseur que peut avoir le dessin. » La pratique de Kunihiko Moriguchi vient elle aussi « s’inscrire dans des traditions culturelles allant bien au-delà des arts visuels ». Distingué en tant que Trésor national vivant au Japon, en 2007, il est un maître de Yuzen (technique de teinture des tissus) et l’un des plus célèbres designer et fabricant de kimonos. Pour chaque pièce unique, au motif singulier, il peut réaliser jusqu’à une centaine d’esquisses. Quatre d’entre elles, datant de 2000, sont présentées dans l’exposition.

Dessins signés Kunihiko Moriguchi.

« C’est la première fois de sa carrière qu’il les montre. Ses œuvres sont liées à quelque chose de culturellement très spécifique, mais ce sont aussi de très beaux dessins abstraits. Ils oscillent donc à la frontière entre design de mode et art abstrait. » Le travail de Kunihiko Moriguchi est également mis à l’honneur dans l’exposition Transmission Croisée, présentée en collaboration avec la Manufacture nationale de Sèvres au rez-de-chaussée du centre d’art. Sont réunis des esquisses originales, un reportage filmé, ainsi que le service à café Minori, élaboré par le maître japonais avec les artisans d’art de Sèvres en 2015. Une discussion autour de cette rencontre inédite, ainsi que sur le rôle de la culture et du dessin dans la réalisation d’œuvres sur de nouveaux supports, est organisée mercredi 11 septembre à 19 h au Drawing Lab. Animée par sa directrice Christine Phal, elle sera l’occasion d’écouter Sumiko Oé-Gottini, productrice artistique et experte-consultante auprès de la direction de la Villa Kujoyama* et Michel Roué, chef des ateliers de création de la Manufacture de Sèvres.

* Située à Kyoto, la Villa Kujoyama est gérée par l’Institut français du Japon et est un lieu de résidence d’artistes et de créateurs.

Contact

The Projective Drawing, jusqu’au 20 septembre au Drawing Lab Paris. A noter la mise à disposition du public d’un médiateur, du mardi au samedi de 11h à 19h.

Crédits photos

Image d’ouverture : Endodischonograhie (détails), 2019 © Lionel Favre, photo S. Deman – Faltgedichte/Faltgeschichte #1-10 © Judith Saupper, photo S. Deman – Metallurgical Reveries © Raha Raissnia, photo S. Deman – Bug Report (Scrolling) © Keita Mori, photo S. Deman – Fast Architektur © Brigitte Mahlknecht, photo S. Deman – Untitled (a thousand injuries) © William Cordova, photo S. Deman – Sans titre © Leopold Strobl, photo S. Deman – Punta Quemé © Sara Flores, photo S. Deman – Sans titre © Kunihiko Moriguchi, photo S. Deman