Redessiner notre vision du monde avec Iglika Christova et Marc-André Selosse

Pour ses 15 ans, ArtsHebdoMédias poursuit son exploration de l’intersection Arts & Sciences tout en réfléchissant au postulat d’Hervé Fischer, apparu dès le début des années 1970 : « Les arts sont toujours premiers ». Voici pour illuminer votre journée une conversation inédite entre l’artiste chercheure Iglika Christova et le microbiologiste, professeur du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, Marc-André Selosse. Ils vont vous expliquer, notamment, combien il est nécessaire de regarder une vague sans oublier que c’est de l’eau et combien la réalité se débat quand on essaie de l’attraper. Attention, récit passionnant !

Depuis la première mise en ligne d’ArtsHebdoMédias (2009), ce qui était une préoccupation marginale est devenue un intérêt grandissant tant dans les milieux artistiques que scientifiques : explorer une possible intersection aux confins des arts et des sciences. Même si les liens entre eux sont bien établis depuis l’Antiquité ! En 2013, nous avions recueilli les points forts de la conférence du physico-chimiste des solides et des matériaux Gérard Férey (disparu en 2017), donnée à l’occasion du festival Curiositas. Il répondait alors à la question : « Qui inspire qui ? » A l’époque, beaucoup s’interrogeaient sur l’intérêt des pratiques artistiques issues d’un dialogue avec les sciences. Tantôt on entendait des voix évoquer l’utilisation par les artistes des moyens et conclusions des scientifiques, tantôt il s’agissait de pointer du doigt le détournement de l’art au profit d’une médiation scientifique rendue obligatoire. Les arts et les sciences semblaient se servir mutuellement mais sans vraiment trouver une voie commune de réflexion et d’épanouissement. Peu importe, certains ont persisté. La foi chevillée à la raison ! Aujourd’hui, le nombre d’initiatives du – désormais reconnu – domaine « Art-Science » est exponentiel : des œuvres empruntant aux sciences leurs manières et leurs esthétiques, des résultats scientifiques divulgués au plus grand nombre par des BD ou des spectacles, et aussi, mais plus rarement, des explorations communes donnant lieu à des travaux communs. De notre côté, nous nous sommes piqués à ce jeu incroyablement riche. En mars 2013, à l’occasion du Festival Sidération, organisée par l’Observatoire de l’Espace, à Paris, nous avons rencontré pour la première fois le neurophysiologiste spatial Thierry Pozzo, qui commentait du point de vue de sa discipline quelques œuvres d’art. La découverte de ce regard « autre » fut si enthousiasmante qu’elle fît naître une conviction profonde : la nécessité de croiser les points de vue, les savoirs, les pratiques, les intuitions… C’est ce qu’ArtsHebdoMédias s’est attaché à faire depuis lors en invitant des scientifiques à s’exprimer sur certaines œuvres ou sur l’art en général, en développant des initiatives rédactionnelles de plus en plus précises. Ainsi, et pour exemple, en 2013, nous avons proposé un tour d’horizon de la création contemporaine naissant dans cette intersection (avec pour ne citer qu’eux Loris Gréaud, Bart Hess, Bill Vorn, Hicham Berrada, Miguel Chevalier, Laurent Mulot, Michel Blazy, Macoto Murayama, Olafur Elaisson, Roxi Paine, Tomas Saraceno, Seiko Mikami, Michel Paysant David Guez, Olga Kissevela, Vincent Fournier,  Pierre Comte, Eduardo Kac, Laurent Grasso…), en 2015 le neurobiologiste Roland Salesse nous a accompagné dans l’élaboration d’un numéro spécial Art & Olfaction tout aussi fourni, en 2018, le physicien Etienne Klein nous a offert son analyse de l’œuvre de Gilbert Garcin, en 2020, le matériologue Michel Jeandin a commencé à partager avec nous ses réflexions sur les matériaux dans l’art (il publie depuis une chronique), cette même année avec Cécile Croce, professeure à l’Université Bordeaux Montaigne et co-directrice du laboratoire MICA, nous avons lancé une revue scientifique d’esthétique, AST.ASA (Arts Sciences Technologies. Actualités Scientifiques de l’Art) dans le comité de laquelle nous avons invité des scientifiques pour que la transversalité ne soit pas de façade, puis l’an dernier, le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux a accepté une conversation sur le beau. En 2024, nous entendons aller plus loin en vous proposant régulièrement une interview commune entre un artiste et un scientifique. Exercice qui vise à faire se croiser sous vos yeux des pensées qui habituellement se développent parallèlement. Ainsi, chaque invité se voit proposer quelques questions identiques et doit en poser deux à son interlocuteur. Pour initier cette série au long cours, voici la conversation entre l’artiste chercheure Iglika Christova et le microbiologiste, professeur du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris, Marc-André Selosse. Comme adorent le dire les anglophones : Enjoy !

Les protagonistes se présentent

Iglika Christova. – Je suis une artiste visuelle, exploratrice du microcosme. Ce qui a le plus marqué mon cheminement ? Probablement la rencontre avec Bachelard. Il est l’auteur le plus cité dans ma thèse. Certainement parce qu’il incarne cet antagonisme, ce divorce de la modernité, entre ce qu’il appelle la « rêverie nocturne » et la « chasse des erreurs ». Concernant les événements marquants, je cite souvent ma rencontre avec une goutte d’eau naturelle. Celle qui a initié mon travail avec le microbiologiste Gilles Carpentier. Ce jour-là, j’ai découvert émerveillée tous les mondes en transformation qu’elle recelait. Il me faut également mentionner la rencontre avec Claire Damesin, physiologiste végétale, qui a profondément fait évoluer mon regard sur la nécessité d’art dans la recherche scientifique actuelle. Pendant près de trois ans, nous avons cheminé à propos du microcosme de l’arbre pour finalement aboutir à des questions quasi métaphysiques, autour des correspondances entre le microcosme de certaines espèces d’arbre et les événements cosmiques. Je vais m’arrêter là pour écouter Marc-André.

Iglika Christova et Marc-André Selosse.

Marc-André Selosse. – De mon côté, il y a une citation de Bachelard que j’aimerais vous transmettre exactement… « Accéder à la science, c’est spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. » C’est quelque chose qui, dans ma carrière de chercheur, a toujours été vrai et c’est aussi dans cette perspective que je fais de la vulgarisation. Si les connaissances scientifiques ne viennent justifier que des choses déjà connues, nous sommes alors dans le domaine des « idées reçues » et cela ne sert à rien – pire, cela peut donner de mauvaises assurances, l’impression que ce que l’on intuite est juste. Ce qui est parfois exact, mais parfois faux ! Tout l’intérêt de la science est de nous remettre en question. Comme Iglika, je travaille moi aussi sur les microbes. Cela oblige souvent à remettre en question ce que l’on voit à l’œil nu. Pour prendre une image : on voit la forme de la vague est on oublie que c’est de l’eau ! Je me suis intéressé aux microbes parce qu’enfant j’étais passionné par les champignons. Une fascination qui à l’origine était plutôt esthétique que scientifique. Les dessiner a été mon premier réflexe et pour cela, je devais les manipuler. Mon objectif était alors de les identifier et de les mémoriser. J’ai des tonnes de dessins de cette époque-là, qui ne méritent certainement pas d’être vus mais qui témoignent qu’à la genèse de cet intérêt il y a le toucher et la vue. Il m’a fallu par la suite développer une approche sensorielle plus élargie. En tant que mycologue, je me suis mis à les sentir et à les goûter. Au cours de mes études, cette passion première s’est muée en un essai de compréhension, j’ai voulu découvrir comment les champignons vivaient. Il a donc fallu observer le mycélium, c’est-à-dire la partie qui est microscopique et écologiquement importante. Depuis, j’explore le monde microscopique un peu comme Alice le pays des merveilles. Mais à chacun son lapin blanc ! En tant que microbiologiste, je m’intéresse à des champignons qui vivent avec les racines des plantes, qui sont dits mycorhiziens, et aussi à certaines bactéries. J’ai adopté le monde microbien et il a redessiné ma vision du monde en général. Le programme de Bachelard résume bien la démarche cognitive et épistémologique qui est la mienne.

Première question commune : « L’observation appartient tant au domaine scientifique qu’au domaine artistique. Comment cette pratique intervient-elle dans votre travail ? »

Iglika Christova. – Pour moi, l’observation est évidemment le point de départ de tout dessin et de tout œuvre. Elle marque le début de ma pratique. Si je dois résumer mon cheminement artistique, j’évoquerais ce passage du dessin d’observation du microcosme vers le dessin dit « vivant », c’est-à-dire un dessin réalisé par des micro-organismes, micro-algues, bactéries, etc. Le dessin d’observation est le fondement même de tout le processus, c’est le passage de la lentille dite « objective » du microscope, à la lentille que je pourrais qualifier de mentale, ma vue. Il s’agit de passer de l’objectivité de l’outil à la subjectivité du regard. Je ne dessine pas pour dévoiler le microcosme, puisqu’il l’est déjà par les images de microscopie, mais pour subjectiver ces dernières, les poétiser, les transformer en points et tracés binaires. L’observation m’amène à entrevoir, révéler la matière vivante, et essayer à ma manière d’en comprendre les mécanismes, ce qui s’y joue et pouvoir les appliquer ensuite à mes dessins. Ce que je recherche n’est pas de dessiner ce que je vois mais de capter les lois, les mécanismes qui transforment les matières vivantes pour faire ensuite des analogies, des parallèles, dans mon travail graphique. Depuis quelques années, j’ai transposé un certain nombre de lois biologiques au domaine artistique. Pour résumer : l’observation est la genèse de mon dessin.

Iglika Christova, Image de pensée n° 7, parallèle entre la vie organique et le dessin comme processus, encre sur papier, 21 x 29,7 cm, 2016.

Marc-André Selosse. – Je ne fais pas partie des scientifiques qui testent des hypothèses. Pour ma part, j’ai toujours été un observateur. Et comme je l’expliquais juste avant, je n’ai pas pu m’en tenir aux critères visuels par trop restreints. Les mycologues sentent et goûtent les champignons, sachant que ces derniers ne peuvent pas être toxiques s’ils ne sont pas ingérés. Il est donc possible de les mettre en bouche et de les recracher sans risque. On s’aperçoit alors que les plus toxiques n’ont pas mauvais goût : ce qui explique qu’il est possible d’en déguster tout un plat avant de mourir ! Cette initiation à sentir et à goûter a changé ma vie d’homme. Je suis un naturaliste moléculaire : la réponse à la question « Qui est là ? » ne s’obtient pas visuellement, pas plus qu’avec une mise en culture, comme on faisait jusqu’à la fin du XXe siècle, mais grâce à l’ADN. Au début des recherches à partir de l’ADN, il n’y avait pas d’automatisation. Aucune liste ne tombait sur votre bureau. Il fallait observer les séquences sur des chromatogrammes, c’est-à-dire les pics colorés qui indiquaient les compositions des différentes positions de l’ADN. Cet exercice d’observation mille fois répété m’a permis d’identifier des patrons d’organisation et finalement de pouvoir reconnaître visuellement certains champignons par leurs chromatogrammes. J’étais capable de dire : « C’est une Russule ! », rien qu’en observant l’allure d’un chromatogramme. La particularité de ma recherche, c’est qu’elle s’est toujours faite sur des organismes dans la nature et pour répondre à des observations. J’en donnerai deux exemples très simples. Une orchidée non chlorophyllienne, qui m’avait passionnée quand j’étais enfant et que j’ai étudiée, m’a mis sur la voie de plantes qui mangent les champignons colonisant leurs racines, et aussi m’a révélé un groupe de champignons particuliers, les Sébacinales, dont je suis devenu un spécialiste international. Il faut dire que nous ne sommes que deux au monde à s’intéresser aux Sébacinales ! Quant à l’orchidée, je m’étais toujours demandé comment elle arrivait à survivre en forêt et j’ai élucidé ce mystère. Un peu plus tard, je me suis intéressé à des espèces de plantes vertes qui vivent aussi en forêt mais chez lesquelles survivent des mutants blancs. C’est rare qu’une plante blanche pousse en forêt. Cette observation questionnante ne s’est pas réduite à l’œil mais a convoqué d’autres études. C’est quelque chose que j’essaie de transmettre dans mon enseignement. Je terminerai à ce propos par une allusion à Rilke qui dans Lettres à un jeune poète, explique : « Il faut aller chercher l’inspiration dans la maison des souvenirs de l’enfance », die Hochhaus der Erinnerung, en allemand. Une formulation qui peut s’appliquer aussi à l’inspiration scientifique.

Dessin d’observation de Marc-André Selosse.

Première question d’Iglika Christova à Marc-André Selosse : « Quelle est la place (cachée) de l’errance dans votre parcours et dans vos recherches scientifiques ? »

Marc-André Selosse. – Généralement, l’errance en recherche est une part cachée car on ne publie que ce qui marche. Éventuellement, une narration des hypothèses posées, où comme par hasard la réponse est bien tranchée : oui ou non. Souvent, la présentation de résultats scientifiques est une sorte de reconstitution qui ne livre aux lecteurs qu’un cheminement assez simple, ce qui n’est pas une insulte à la réalité mais qui explique pourquoi les errances ne sont pas publiées. J’ai des giga-octets dans mon ordinateur de trucs que nous avons essayés de faire sans avoir pu, pour diverses raisons techniques ou financières, obtenir de réponse. Un autre type d’errance peut être évoqué : celui qui consiste à obtenir une réponse dont on ne sait quoi faire. Avec des collègues, nous avons récemment été confrontés à ce genre d’histoire : nous avons découvert que les orchidées sont des sur-accumulatrices de phosphore. Que faire de cette information ? Comment l’interpréter ? Nous avons publié mais ni nous, ni aucun des relecteurs de l’article, n’ont pu expliquer ce fait. Je qualifie donc d’errances toutes mes recherches qui ne sont pas allées au bout ou qui n’ont apporté aucune réponse précise. Cela ne représente qu’un tiers de mon activité. Ce qui n’est pas si important que cela pour un chercheur. Peut-être est-ce grâce à l’observation dont nous parlions que je me suis moins fourvoyé que d’autres. C’est le propre de la science de ne pas savoir où elle va, ni comment elle peut y parvenir. La part d’errance est consubstantielle à l’activité de recherche.

Iglika Christova. – J’entendais l’errance de manière plus large, en dehors du domaine scientifique. C’est pour cela que je l’ai nommée « errance ». Par exemple, des promenades improvisées dans la nature. Là où tout à coup, on trouve la solution à un problème alors qu’on ne s’y attend pas.

Marc-André Selosse. – Le syndrome de Kekulé ! Ce chimiste qui cherchait la formule du benzène et s’est réveillé un jour avec la solution. Il raconte avoir rêvé d’un serpent qui se mordait la queue, ce qui lui a inspiré la formule du benzène (celle avec le petit cercle au milieu). Sur le mode Kekulé, il m’est arrivé de me réveiller en ayant l’impression d’avoir compris quelque chose, mais souvent je n’arrive pas à retrouver ce que c’était ! Des errances internes en quelque sorte. Peut-être pouvons-nous à ce propos parler également de… l’enseignement ! Cette récréation intellectuelle, provoquée par la transmission des expériences et la fraîcheur des questions des étudiants, rompt l’activité de recherche et m’a été très profitable. Mais a-t-elle était inspirante ? Je ne sais pas.

Première question de Marc-André Selosse à Iglika Christova : « Pourquoi la microbiologie (en tant que science) est-elle utile ou inspirante pour vous ? »

Iglika Christova. – Comme pour vous, les raisons de mon intérêt pour la microbiologie sont certainement à chercher dans l’enfance. Sans doute ma mère, qui était chimiste et obsédée par les bactéries et qui m’a alertée durant toute mon enfance sur la menace invisible, a-t-elle fait grandir en moi l’envie de connaître le monde microscopique. Je vivais comme profondément injuste la vision qu’elle m’en dressait et n’acceptais pas sa version qui m’empêchait d’avoir un chat ! Ce n’est que récemment que j’ai établi ce lien entre un choix très tardif d’exploration du microcosme et mon enfance. Il me semble que peut-être j’ai voulu dédramatiser l’invisible vivant et le faire de manière radicale, jusqu’à créer avec des bactéries parce que je n’ai jamais été effrayée par elles, même en les découvrant, mais complétement fascinée. Une fascination qui est à mettre en lien direct avec les formes graphiques que je crée. D’abord purement rétinienne, elle s’est ensuite fixée sur la puissance des connexions, des relations qui peuvent exister entre les éléments de la nature infiniment petits. Finalement, je me suis particulièrement attachée au lien entre le microcosme et le macrocosme, ce qui représente pour moi l’unité du vivant. Dans tous mes dessins, il y a cette tentative de montrer la complexité de la vie et d’exprimer que chaque élément de la nature est relié à une multitude d’autres. Constat qui la plupart du temps nous échappe. Je regarde le microcosme avec un regard d’enfant, non savant, je ne sais pas dans quelle mesure un scientifique pourrait le regarder de cette façon « déshabillée ». Bachelard parlait des « images de la première fois ». J’ai cet avantage de l’ignorant qui me permet de traduire en dessin sans souci de vérité scientifique cette fascination que j’aie. J’ajouterais que si j’ai choisi la biologie, c’est qu’elle n’est séparée d’aucune autre matière, d’aucun autre domaine, y compris la psychologie, les sciences cognitives, ou les sciences humaines. Je considère la biologie et les éléments de la nature à l’échelle cellulaire comme le fondement, l’origine de la vie. Ils se trouvent au centre de ma recherche sur la vie. Qu’est-ce qu’être vivant ? Finalement, c’est cette question qui m’intéresse. J’ai un attrait irrépressible pour le monde vivant. Surtout quand il est caché, bien sûr !

Marc-André Selosse. – Vous arrive-t-il d’ouvrir des ouvrages scientifiques ou votre cheminement s’affranchit-il de leur fréquentation ?

Iglika Christova. – Les articles scientifiques, comme les images de microscopies, sont un point de départ pour mon imagination. Toutes ces informations scientifiques deviennent des matériaux artistiques. Une matière à rêver et à interpréter. Mon travail consiste à transposer les connaissances de la science dans l’art. Je me nourris donc des recherches scientifiques contemporaines mais également, de l’histoire des sciences, comme par exemple, les imaginaires scientifiques du XVIe siècle qui m’ont beaucoup marqué, et aussi de tout ce qui concerne l’évolution de la pensée scientifique.

Deuxième question commune : « Le vivant est au cœur de vos deux pratiques, pourriez-vous en esquisser chacun une définition ? »

Marc-André Selosse. – Il y a beaucoup de définition du vivant qui traînent et on ne peut pas dire qu’il y ait un grand consensus. Cette question entraîne des débats assez cocasses où les gens se disputent pour savoir si les virus sont vivants alors qu’ils ne prennent pas le temps de se demander quelle est leur propre définition du vivant ou celle de leur interlocuteur… Parmi les biologistes, il existe de nombreuses tentatives de définition et beaucoup pensent que la leur est universelle alors qu’elle ne l’est pas ! Laissons pour le moment, la question des virus, j’y reviendrai, et examinons deux propositions courantes. Ce qui est vivant serait tout ce qui respire. Non, certains êtres vivants ne respirent pas. Serait vivant tout ce qui se reproduit. Oui et non, car les cristaux, par exemple, reproduisent leur structure en grandissant… C’est deux exemples montrent qu’on est facilement ennuyé avec une définition simpliste. Pour ma part, j’ai toujours professé, sachant qu’un de mes co-directeurs de thèse était un grand évolutionniste français, Pierre-Henri Gouyon, que : « est vivant ce qui évolue ». Évoluer, cela veut dire que quand on se reproduit, on ne se reproduit pas à l’identique, qu’il y a des mutations, des recombinaisons génétiques comme celles qui s’opèrent quand deux parents font un enfant. Le vivant opère des tris successifs. Il change en permanence. Si vous vous intéressez à la biosphère d’aujourd’hui et à celle d’il y a 30 millions d’années, vous constaterez qu’elle a évolué. A ce point, certains souligneraient qu’elle l’a fait sous la pression d’un certain nombre de perturbations brutales, mais il nous faut répondre que quand bien même il n’y aurait pas eu, par exemple, des chutes de météorites, la biosphère se serait transformée. Quoiqu’il se passe ou pas, le vivant change. D’ailleurs, ce mécanisme nous oblige nous aussi à changer nous-mêmes. Quand les virus évoluent, ils font évoluer ceux qu’ils infectent. Lors de la récente pandémie de Covid, nous avons pu observer que les personnes porteuses de certains gènes étaient plus souvent victimes du virus que d’autres. Nous avons assisté à une sélection naturelle sans en prononcer le nom. Nous n’étions simplement pas égaux génétiquement devant cette mort. Il y a toujours un moment, où l’évolution d’un organisme provoque une évolution chez l’homme. De ce point de vue, nous sommes très naturels, car également soumis à cette loi. Au passage, je viens de répondre à la question des virus qui sont vivants puisqu’ils évoluent. C’est important de le comprendre, car souvent le vivant est attaché à la notion d’autonomie. Ce qui est complétement erroné. Le vivant n’est pas autonome. Nous ne sommes pas autonomes, et les virus non plus, mais ça n’exclue pas du vivant. S’il n’y avait pas des cellules végétales pour opérer la photosynthèse, nous n’existerions pas ! Sans compter que nous existons en les tuant, soit en les mangeant en salade, ou en mangeant ceux qui les ont ingérées : veaux, poulets et même poissons pour les algues. Nous pouvons donc affirmer que nous sommes des parasites de cellules de végétaux ! Quelque part, nous ne sommes pas plus autonomes que les virus, seulement notre forme de dépendance n’est pas tout à fait la même. J’espère ne pas avoir trop plombé l’ambiance avec ces considérations ! Mais il me paraît nécessaire d’enjoindre l’homme à comprendre que le vivant n’est pas autonome. Cela lui évitera de taper sur le vivant autour de lui en pensant que ça ne va pas lui faire mal.

Iglika Christova. – Quand j’ai voulu créer un dessin vivant, il est vrai que j’ai pensé à l’autonomie, mais une autonomie différente de celle que vous décrivez, car elle ne concernait que la réalisation d’un dessin pouvant se passer de moi. Pour que le dessin soit vivant, je me suis dit qu’il fallait qu’il émane d’entités vivantes, de micro-organismes, mais cela ne suffisait pas. Il fallait que ces derniers soient autonomes, dans la mesure du possible. A l’époque, je disais que le dessin devait être autopoïétique, c’est-à-dire capable de s’autogénérer. Si théoriquement c’était possible, je n’y suis pas complètement parvenue. Grâce à des dispositifs techniques minimisant au maximum mon intervention, j’ai réussi quelques expériences durant lesquelles des images ont été capables de s’autogénérer. L’idée était de laisser faire la nature le plus possible. Ceci dit, j’associe surtout la notion de vivant à la relation. Est vivant pour moi ce qui est en relation. Donc en fait, tout organisme, aussi petit soit-il, est en relation avec d’autres organismes, et ainsi de suite. La relation est une catégorie poétique qui pourrait définir le vivant. Je me souviens d’une phrase d’Edouard Glissant : « Rien n’est vrai, tout est vivant ». Dans mon art, rien n’est vrai mais tout aspire à être vivant.

Marc-André Selosse. – Je suis d’accord. Le vivant est dépendant, même il n’est pas le seul à l’être.

Iglika Christova, Machine pour dessin vivant à micro-algues, (2017-2019), observation et présentation de micro-organismes en croissance comme dessin, 2019.

Seconde question d’Iglika Christova à Marc-André Selosse : « En quoi les savoirs scientifiques en microbiologie et la beauté du monde vivant invisible ont-ils pu façonner, sinon contribuer, à votre vision sensible du monde ? »

Marc-André Selosse. – Une fois la science passée sur ma vision du monde, elle s’est dépouillée de toute rêverie. Pour le dire sans modération, elle est devenue brutale. Parfois, la science nous fait atterrir un peu violemment. Exemple. Ma fameuse orchidée non chlorophyllienne s’avère être une orchidée qui vole du carbone à un champignon, qui lui-même est en train de l’échanger contre des sels minéraux aux arbres voisins. C’est le fameux réseau mycorhizien. Une certaine littérature raconte que les plantes reliées par ces champignons s’entraident. Nous, nous avons plutôt identifié des truands dans ce réseau ! Des voleurs qui vivent aux dépends des plantes voisines. Souvent la vision scientifique écrabouille la beauté des choses, en expliquant, elle dénude sans ménager de poésie. Pour étayer ce propos, je vous confierai seulement qu’après avoir particulièrement exploré l’histoire de l’évolution, je pense, contrairement à beaucoup, que le monde n’est pas bien fait. La vie n’est pas belle. Dire qu’elle l’est n’est pas vrai. La vie est un truc où nous sommes sûrs de devenir orphelin, sauf à ce que nos parents perdent leur enfant, ce qui est pire encore. Alors qu’est-ce qui fait que l’on peut tout de même déclarer que : « La vie est belle ? » Le syndrome de Stockholm ! Qui nous permet de ne plus voir l’horreur de la situation. Et à la marge, ce qu’il est possible de voler au réel. Je vis entouré de musique. Vous apercevez derrière moi la présence de quelque 4000 CD contenant des œuvres datées de 1550 à 1910. Ma vie est belle par construction. La science n’est pas faite pour rendre le monde beau. En revanche, la vulgarisation peut être séduisante, on peut oublier le côté âpre de la réalité que la science propose, pour rendre la divulgation des recherches plus agréable, plus accessible. Ce qui sauve la science, c’est d’essayer d’y glisser quelque chose qui dépasse les faits et qui pour un scientifique pourrait s’apparenter à la pratique d’un art. C’est un peu comme quand un chien nage. Ce n’est pas de la natation de compétition mais l’exercice lui permet de flotter !

Seconde question de Marc-André Selosse à Iglika Christova : « Où est la part de l’art dans la restitution de la science à la collectivité ? »

Iglika Christova. – Répondre à cette question reviendrait presque à se demander : qu’est-ce que l’art ? Ou bien : l’art doit-il avoir une fonction ? Si l’art s’applique à restituer la science, il devient outil de communication, d’illustration scientifique, une façon de vulgariser la science, de l’expliquer, de rendre son langage universel par le biais de la fonction artistique. Mon travail n’a rien à voir avec la communication scientifique. Je ne me préoccupe pas d’expliquer au public qu’est-ce qu’un microbe ou autre. Cependant, indirectement, mes œuvres contribuent peut-être à démontrer des relations, des liens invisibles, des phénomènes auxquels nous n’avons pas accès à l’œil nu d’une autre façon que par un discours scientifique. Par définition, mon approche amène du sensible à ces sujets mais ce n’est pas mon objectif. Cela étant dit, il y a un vrai besoin d’art du côté de la science. L’art peut visualiser des situations qui ne se sont pas encore produites, mais qui risquent d’advenir. La force d’anticipation de l’art n’est plus à prouver. On peut créer un lien artiste-scientifique pour dévoiler ce qui potentiellement risque d’arriver dans l’invisible. Une sorte de catastrophisme éclairé par la vision d’un artiste. L’art peut effectivement participer à la vulgarisation scientifique, par exemple, à travers des expériences immersives, pour évoquer les sens dont vous parliez au début de notre conversation. D’une certaine manière, chacun de mes dessins le prouve. Un coup de gène jamais n’abolira le hasard, par exemple, montre des situations hypothétiques : comment une bactérie, telle que la Bacillus thuringiensis que l’on utilise souvent pour la transgénèse végétale, se propagerait-elle dans l’eau et qu’adviendrait-il alors ?

Bacillus (Bt) n° 11, 2017, dessin à l’encre sur papier, 50 x 100 cm. Rencontre hypothétique entre la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt) (utilisée classiquement en agriculture) et les micro-organismes évoluant dans l’eau naturelle.

J’ai créé des situations spéculatives en observant à la fois la vie microscopique de l’eau et la bactérie en question. J’ai dessiné des rencontres improbables de mondes distants pour montrer une multitude de potentialités et de risques. La science est incapable de prévoir toutes les éventualités notamment autour des plantes génétiquement modifiées, sujet principal de cette série. En ce sens, certaines de mes œuvres peuvent aider à une prise de conscience de divers phénomènes invisibles. Ma recherche a toujours été d’aboutir à un champ de l’entre-deux, de tenter de poser une question commune à l’art et à la science. Une question qui ne relève spécifiquement ni de l’un ni de l’autre, mais qui serait propre à ce champ de l’entre-deux. C’est là où véritablement se joue la vraie transdisciplinarité, sinon il n’y a pas de véritable dialogue dynamique. Pour moi, la vraie question n’est pas tant l’utilité de l’art dans la recherche scientifique car cette dernière se suffit à elle-même, elle n’a pas besoin de l’art, mais dans quelle mesure la proximité de l’art peut transformer le scientifique lui-même en tant qu’individu et comment cette transformation impacterait positivement son travail. Les scientifiques ont, comme nous tous, besoin de rêve et d’errance. L’art est un territoire plus que propice à cela. Avec Claire Damesin, nous sommes arrivées à une question commune entre l’art et la science. Cela nous a pris deux ans et demi. C’est assez rare qu’on puisse aboutir à ce partage d’un champ commun. En revanche, la spéculation relative à la transdisciplinarité, elle, est toujours possible.

Troisième question commune : « Qu’est-ce que votre discipline exige comme qualités fondamentales ? »

Marc-André Selosse. – Il y a différentes façons d’être un scientifique mais je dirais que pour l’être comme je l’ai été, il faut savoir observer. Et cette observation doit déboucher sur des questions, ne pas juste être passive mais toujours questionnante. Il faut aussi une certaine dose d’acharnement parce que ce n’est pas facile, ni financièrement, ni humainement. La réalité se débat quand on essaie de l’attraper. Il faut vraiment une grande pugnacité et une obstination débordante. Il faut être vraiment passionné par les questions posées et les objets étudiés, être personnellement touché par eux, sinon il sera difficile de pardonner à l’existence les misères qu’elle nous fait.

Iglika Christova. – Je vais être obligée d’avancer les mêmes qualités, mais ce n’est pas une ultime tentative pour trouver des points communs entre l’art et la science. C’est promis ! Pour être artiste, il faut d’abord avoir la curiosité d’un enfant et sa sensibilité. Seulement après, arrivent la pugnacité, comme vous l’avez dit, et j’ajouterai une forme de folie, qui fait qu’envers et contre tout, on s’obstine à faire quelque chose qui n’intéresse pas grand monde ou presque. Il faut avoir une force de caractère, une volonté suffisante pour garantir la continuité de sa recherche quoiqu’il arrive. Il y a des artistes qui arrêtent et il y a les fous qui continuent !

Dernière question commune : « Comment réagissez-vous au postulat d’Hervé Fischer : “Les arts sont toujours premiers” ?»

Marc-André Selosse. – Je n’aime pas le terme « premier » qui est souvent une reformulation de primitif. C’est de toute façon, une maladresse car cela considère que dans les temps actuels (qui ne sont plus premiers), il reste des choses inchangées. Or, tout évolue, je l’ai dit plus haut… En revanche j’aime bien l’idée qui met toutes les formes d’art sur le même plan – d’abord parce qu’elles ont la même ancienneté dans l’évolution culturelle. Je n’en vois pas qui primeraient sur d’autres !

Iglika Christova. – J’entends cette déclaration comme un mantra, comme un cri du cœur. Par ce postulat Hervé Fischer nous invite à croire au mythe de la création première. Il est vrai que depuis les dessins de Lascaux aux mariages actuels entre les arts et les sciences, ce mythe constitue l’ADN de l’art. Mais comment y adhérer à l’ère du désenchantement du monde weberien, de la perte de l’aura dans l’œuvre déclarée par Benjamin ? Comment y adhérer aujourd’hui alors même qu’Yves Michaud ne déclare rien de moins que le déclin de l’art ?  « L’art, c’est bien fini », postule-il en analysant les conditions de l’expérience moderne. Si Fischer ne nie pas ces nouvelles conditions (instrumentalisation et marchandisation intensive de l’art, réduction de l’art à du divertissement etc.), il appelle en dépit de tout à une (re)connaissance du pouvoir d’investigation de l’art. Cela étant dit, je me méfie du succès de tout postulat, car il repose par définition sur le pouvoir spéculatif du langage. Les postulats à caractère déclaratif, sont des instruments, des prothèses pour penser notre rapport au monde. Ils se mettent donc à distance de l’expérience directe. Que l’art soit déclaré « mort » ou « plus vivant que jamais », il s’agit de deux postures qui ne peuvent s’affirmer ou s’infirmer en dehors d’une expérience individuelle avec l’art. Cette expérience à l’œuvre d’art est donc intime, souvent irreprésentable. Elle dépasse tout postulat et toute formule, tout en leur donnant un souffle nouveau. Dans mon cas, cette expérience passe par la praxis. Ainsi, le postulat d’Hervé Fischer trouve une résonance dans mon exploration du microcosme comme recherche de l’origine de la vie. En scrutant la matière vivante dans son intimité cellulaire, je tente d’approcher les mystères de l’origine, la première cellule, le premier atome, ce qui me conduit en définitif à la création première. Convoquant les premières formes de vie, mes dessins remémorent l’origine de toute chose. Les arts seront toujours premiers, tant qu’ils approcheront l’irreprésentable mythe de l’origine sans pouvoir le retenir…

Iglika Christova, dessin d’observation sur papier relatif aux images de microscopie issue de la séance de microscopie électronique à balayage (MEB). Collaboration avec l’écophysiologiste végétale Claire Damesin et l’ingénieur de recherches François Brisset, de la plateforme expérimentale MEB/MET de l’ICCMMO – Université d’Orsay / Institut de Chimie Moléculaire et des Matériaux d’Orsay, 2018.

Côté édition> Marc-André Selosse, Nature et préjugés. Convier l’humanité dans l’histoire naturelle, Actes Sud, 448 pages, 25 euros. Iglika Christova, Penser et créer avec le microcosme. Du dessin d’observation au « dessin vivant », Editions Cieca Alos, sortie prévue au premier semestre 2024.

Retrouvez Marc-André Selosse en vidéo> Le massacre des sols et Effondrement de la biodiversité dans notre corps.

Retrouvez Iglika Christova en vidéo> Exposition Micro Cosmos et Projet Micro-Océan.

Image d’ouverture> Iglika Christova, dessin vivant réalisé par des bactéries et micro algues sur boîte de Pétri, 2019.

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