JiSun Lee dessine l’épaisseur du temps

Depuis plusieurs années, JiSun Lee fait de la main l’un des motifs privilégiés de sa recherche artistique. Dessinée, observée, répétée, animée, elle traverse aussi bien ses séries graphiques que ses films d’animation, jusqu’à devenir un véritable territoire d’exploration. Pour les festivités textuelles organisées par ArtsHebdoMédias « La matière en sait plus que nous », l’artiste choisit d’emprunter un chemin de traverse. Plutôt que d’interroger directement la matière, elle revient sur l’expérience même du dessin, envisagée comme une pratique où le temps, le corps et la mémoire se déposent patiemment sur la surface du papier.

J’ai dessiné des mains même avant de devenir artiste. J’avais un stylo d’une main, et un modèle à dessiner de l’autre. Aujourd’hui, les mains reviennent dans mon art sans que je les appelle vraiment, comme si elles savaient qu’elles devaient apparaître. Il y en a une soixantaine dans la série Les Manuscrits (2022-présent), 30 000 images numériques qui ont donné naissance au court-métrage d’animation Ambidextre (2024), et d’autres encore, dispersées dans différents ensembles. Chaque fois que je commence, ce n’est pas une forme que je cherche, mais un geste à suivre.
La main est un territoire singulier. Elle agit et se montre, sujet et objet, outil et modèle à la fois. Quand je la dessine, au-delà de l’observation, j’entre plutôt dans un dialogue silencieux avec elle. Elle impose ses rythmes, ses résistances, ses pauses. Par moments, elle semble décider avant moi.

Les Manuscrits avec l’horloge dessinée, JiSun Lee, 2025. Courtesy de l’artiste

Mon travail se construit par accumulation de matières. Je répète un même geste jusqu’à ce qu’apparaisse non pas une image plus précise, mais une présence plus dense. Dans le travail de dessin, la matière apparaît avec l’accumulation de traits, qui est une accumulation du temps. Ce temps n’est pas abstrait : il s’épaissit réellement dans la surface. Le dessin devient chargé d’instants superposés, comme si chaque ligne retenait quelque chose du moment où elle a été tracée.

Étude pour la main dansante, JiSun Lee, 2026, encre sur papier. Courtesy de l’artiste

Chaque trait est une décision irréversible. Une fois posé, il demeure, avec la pression de la main, la vitesse du geste, l’état intérieur qui l’a accompagné. En poursuivant, je n’ajoute pas seulement des lignes ; j’ajoute des durées. Ce qui se forme n’est pas simplement l’image d’une main, mais la mémoire du geste qui l’a produite.

Connected,JiSun Lee, 2024, crayon sur papier. Courtesy de l’artiste

Je pense aux mains tracées dans les grottes préhistoriques, négatives ou positives, où le geste et l’image deviennent un même acte. Je pense aux Mains Négatives de Marguerite Duras, suspendues dans ses textes comme des traces fragiles de présence. Ces références résonnent avec mon propre travail : la main peut être outil, sujet, langage et image en même temps.

Vue d’ensemble des Manuscrits, JiSun Lee, 2024. Courtesy de l’artiste

La matière en art agit du début à la fin du processus. Je travaille principalement avec des images plates : dessin, peinture, photographie, animation. Pourtant, je cherche toujours à leur donner une présence physique, une respiration. Comment rendre une image vivante ? Comment lui donner une densité qui dépasse sa surface ? Dans mon travail, cette matière n’apparaît pas seulement par l’encre, le papier ou la couleur, mais par le temps accumulé dans le geste. À mesure que les traits se déposent, l’image gagne en épaisseur sensible. La pensée elle-même y devient matière – au même titre que l’image, le sujet, le matériau ou le support. L’expérience, la maîtrise, la technique, le temps : tout peut y prendre consistance. C’est en travaillant ainsi que la pensée d’Henri Bergson m’est devenue familière, presque corporelle. Dans Matière et Mémoire, il décrit la matière comme un ensemble d’images liées à l’action possible du corps. Devant la feuille, cette idée cesse d’être abstraite : la surface n’est jamais neutre, elle est toujours un champ d’action où le corps s’oriente et décide.

La main dans la main, JiSun Lee, 2024, photo-collage. Courtesy de l’artiste

À force de répétition, le geste change de nature. Il devient plus direct, plus continu, presque autonome. Ce n’est pas un abandon, mais une précision différente : quelque chose s’est déposé dans le corps, une mémoire silencieuse faite d’exercices, d’hésitations, de tentatives passées. Lorsque je trace, tout cela agit ensemble. C’est peut-être pour cela que ces mains dessinées me semblent proches d’autoportraits. Elles ne décrivent pas mon apparence ; elles révèlent mon rythme. Elles contiennent mes accélérations, mes suspensions, mes reprises. Le visage montre ce que l’on est ; la main laisse voir comment l’on agit. Je les laisse parler à ma place.

La main qui dessine la main, JiSun Lee, 2024. Courtesy de l’artiste

Plus je dessine, plus il m’apparaît que la matière du dessin n’est pas le support du geste, mais sa persistance. Elle n’est pas ce qui reçoit la trace : elle est la trace devenue présence. Les lignes ne représentent pas seulement une main ; elles rendent visible le temps qui traverse le corps pendant qu’il dessine. Ainsi, la main que je trace n’est jamais seulement une image. Elle est un lieu de passage – entre mouvement et mémoire, entre décision et durée – où la matière se révèle comme du temps rendu visible. Elle parle de ce qui a été, de ce qui est, de ce qui reste après chaque geste.

Les Manuscrits, JiSun Lee, 2026, encre sur papier. Courtesy de l’artiste

Image d’ouverture> Avec la Main Gauche et la Main Droite, JiSun Lee, 2022, acrylique sur toile. Courtesy de l’artiste

Les autres textes de la série>
S’engager dans la matière par l’ensemencement d’Iglika Christova et Jacques Tassin
La matière a toujours raison de Thierry Pozzo
Ce que fait le corps de Laura Caron
Entrer en matière avec Valère Novarina de Marie-Laure Desjardins
Poétique de la corde raide de Nathalie Delprat
Ce que la matière prépare de Fabien Zocco