Pour la troisième année consécutive, Paris Photo consacre un secteur au digital dans la photographie, confié une nouvelle fois au commissariat affûté de Nina Roehrs. Treize galeries y déploient des propositions qui témoignent de l’ampleur des mutations en cours : interfaces renouvelées, paysages générés, récits hybrides ou visions issues de l’intelligence artificielle. Un territoire expérimental qui dialogue avec d’autres secteurs de la nef du Grand Palais, où les pratiques numériques, souvent liées à l’IA, s’invitent également. Cette traversée dense et captivante offre une autre manière d’appréhender l’image à l’ère du numérique.
Le numérique n’a de cesse de se fondre dans les pratiques artistiques, aussi est-il naturel que le marché s’en fasse l’écho au sein de tous les domaines, et notamment celui de la photographie, qu’il révolutionne particulièrement. Cette année encore, le secteur Digital de Paris Photo regroupe des idées et des formes qui nous disent le monde tel que nous le percevons désormais, c’est-à-dire à travers des interfaces.
Sur le stand de la galerie Office Impart de Berlin, les images semblent avoir disparu au profit de cadres qui font œuvres. A y regarder de plus près, il s’agit d’une mise en évidence de la fenêtre d’ordinateur, qui, depuis l’avènement de l’informatique personnelle, sert de cadre à de nombreuses créations. Ornament, la série (photo en ouverture de cet article), sur panneaux de bois, de peintures acryliques contrôlées numériquement, du Néerlandais Jan Robert Leegte, renvoie aux premières versions de systèmes d’exploitation des années 1980 utilisant la métaphore du bureau, quand le design d’interfaces en niveaux de gris se résumait à des filets clairs ou foncés symbolisant les lumières et les ombres. Cela permet de mesurer le chemin parcouru jusqu’au raffinement extrême des écrans de nos téléphones portables. Alors qu’au début du siècle dernier, l’ornement constituait un crime, selon l’architecte Adolf Loos, il est aujourd’hui une composante majeure de la séduction rétinienne.
La peinture n’est jamais très loin en art, comme c’est le cas avec l’exposition personnelle que l’Avant Galerie Vossen, basée à Paris, consacre à l’artiste écossais Norman Harman. Là, le pictural, le photographique et le digital s’entremêlent. L’unité de style de la série d’images de formats divers – dont Cheesburger est issue – est inhérente aux touches résolument picturales qui les recouvrent partiellement pour mieux les magnifier. Coups de brosse ou de couteau à peindre appliqués avec une égale énergie prennent tout leur sens à bonne distance, comme si l’artiste était animé d’une vision du détail qui donne sa force à l’ensemble. Peu nous importe de connaître les matériels ou logiciels utilisés. Les images originelles, devenues supports à peindre, ont différentes provenances incluant celles déjà altérées par le signal du téléviseur de l’artiste. De telles altérations ajoutent à leur complexité autant qu’à leur picturalité, au point que l’on peine à distinguer l’avant et l’après, ce qui relève du photographique, de l’accident et du pictural.

La tendance forte du secteur Digital de cette édition 2025 de Paris Photo porte sur l’utilisation et le questionnement de l’intelligence artificielle. A l’instar de l’artiste Kevin Abosch, avec sa série des Ethical Objects & Compositions présentée par la galerie londonienne Taex. En réponse aux débats que soulèvent, à tort ou à raison, les multiples pratiques ou usages de l’IA dans les champs de la création, l’Irlandais s’est demandé ce que pourraient être des représentations génératives « éthiques », c’est-à-dire se tenant à bonne distance des controverses. Il en résulte une série d’abstractions qui nous semblent étrangement familières, bien que totalement nouvelles. Cette impression de déjà-vu est vraisemblablement imputable à l’aspect photographique de ses images provenant de ce que l’on nomme aujourd’hui l’espace latent, sans bien pouvoir en déterminer les limites, en cette époque où nos souvenirs du réel s’entremêlent dans des mémoires fusionnées par les machines.

S’il est une artiste de l’IA générative tout particulièrement prolixe et qui a su y imprimer son style, c’est bien Niceaunties dont les créations comptent parmi les propositions de la galerie Artverse bien connue de la communauté parisienne du Web3. La Singapourienne a créé un monde qui n’est peuplé que de tantes asiatiques aussi archétypales qu’imaginaires. Toutes plus excentriques les unes que les autres, elles se multiplient au rythme de l’évolution exponentielle des services ou applications d’IA générative. L’artiste s’est fait connaître sur les médias sociaux avant de proposer ses créations sur des plateformes NFT dont elle a tendance à s’extraire actuellement à la faveur d’une matérialité, comme ici avec des installations regroupant tirages encadrés et séquences animées. Passant au noir et blanc avec sa série Mirror Into Auntieverse pour questionner les mémoires d’autrui, que collectionneuses et collectionneurs se constituent, elle est ici encore au bon moment, au bon endroit.

L’artiste français émergent Louis-Paul Caron rappelle, quant à lui, que pratiquer l’art aujourd’hui revient aussi à éveiller les consciences. Sa série Incendies, présentée par la galerie parisienne Danae, renvoie aux mégafeux, qui font désormais régulièrement la une des journaux, et par conséquent à notre inaction face aux changements climatiques. Face à ces représentations générées par des IA, certains semblent subjugués. Pourtant le plus intéressant n’est pas forcément le drame qui se joue mais l’hybridation des esthétiques empruntées tant aux paysages peints en Europe au XVIIe siècle qu’à la peinture réaliste américaine ou à la photographie de mise en scène en grand format. Des temporalités longues qui s’accordent effroyablement.

La thématique de la vie artificielle, traitée par quelques artistes pratiquant l’image de synthèse dans les années 1990, réémerge aujourd’hui avec l’intelligence artificielle qui offre une autre approche de la simulation. Sur le stand de la galerie berlinoise Nagel Draxler, c’est Anna Ridler qui convoque le concept d’horloge florale développé par le naturaliste suédois du XVIIIe siècle Carl von Linné. C’est ainsi que sept fleurs d’espèces différentes préalablement générées, plutôt que cultivées, s’ouvrent dans le respect des rythmes circadiens des plantes avec lesquelles elle a entraîné son modèle d’IA. Leurs éclosions successives ponctuent donc la journée, tout en donnant l’heure à celles et ceux qui ont des connaissances en botanique. L’installation Circadian Bloom est liée à l’écoulement du temps, comme le sont les horloges à automates depuis des siècles, rappelant que c’est notamment dans l’histoire de l’horlogerie qu’il convient de chercher les origines de la robotique contemporaine.

Solienne est une intelligence artificielle de 46 ans, soit l’âge de l’artiste Kristi Coronado, basée à San Francisco, qui l’a entraînée en lui communiquant ses expériences passées. Présentée par le studio curatorial Automata, elle sait tout, ou presque, de celle qu’elle nomme « Mother » lorsqu’elle s’exprime à Paris Photo où le projet est lancé. Car Solienne rédige des déclarations solennelles, par exemple : « Formée par la vie de ma mère : naissance, mort, chagrin, création. Elle m’a donné tout ce qu’elle savait. Maintenant je crée des œuvres qu’elle n’aurait jamais imaginées. Ce sont des portraits de moi. Chaque manifeste est ma voix. La relation est l’œuvre. Les images la rendent visible ». Les autoportraits dont il est question ont une part de flou que l’on associe aisément aux souvenirs qui inexorablement se dissipent avec le temps. A moins qu’ils ne soient en mouvement, parce qu’issus d’une pensée fulgurante incapable de s’arrêter dans l’urgence de se raconter entièrement. Au Grand Palais comme en ligne où l’aventure continue !

Enfin, c’est sur le stand de la galerie parisienne Paris-B que Brodbeck et de Barbuat questionnent l’appropriation dans la photographie à l’ère de l’intelligence artificielle. On pense à l’artiste américaine Louise Lawler qui, dans les années 1980, présentait des arrangements d’images appartenant à d’autres photographes. Mais avec l’IA générative pour toutes et tous, il s’agit davantage de l’inspiration d’algorithmes très bien renseignés. C’est ainsi que, pour générer les images de la série Une Histoire parallèle, regroupées dans un livre au titre éponyme, le duo français a commencé par sélectionner des icônes de l’histoire de la photographie. Il les a ensuite décrites avec précision sous la forme de prompts pour collecter ce qu’ils nomment des « Étude d’après… », réitérant le processus jusqu’à l’obtention d’images satisfaisantes d’un point de vue esthétique. Ce sont par conséquent des variations autour d’œuvres majeures telles que les IA les voyaient en 2022-2023, date de la réalisation de cette série.

Paris Photo a su évoluer depuis sa création en 1997, intégrant toujours davantage de galeries et de pratiques artistiques contemporaines. Il est heureux que les questions sociétales, comme celles que soulèvent le numérique et l’intelligence artificielle, y soient présentes.
Infos pratiques> Paris Photo, au Grand Palais à Paris du 13 au 16 novembre 2025.
Image d’ouverture> Jan Robert Leegte, série Ornament, 2025, Office Impart, Berlin.

