Il suffisait de grandir
par Laura Nillni

Donner un mot en pâture. Un mot étincelle. Le laisser infuser, s’insinuer et exploser en un nombre incontrôlé de phrases. Eviter la question qui fâche, qui met en avant, qui cherche sa réponse. Laisser l’interlocuteur libre d’offrir un souvenir, un poème, une pensée. Chaque artiste qui s’adonne à ce jeu montre son caractère : rêveur ou terre-à-terre, pragmatique ou théorique, enjoué ou grave, spontané ou réfléchi… Faire des associations d’idées, faire un coq à l’âne, s’amuser, se raconter, partager. Ainsi va le Jeu des mots. Ici et maintenant, celui de Laura Nillni.

Enfance

« Mon enfance était une salle d’attente.
Heureusement, il y avait des livres et de quoi dessiner.
J’en ai gardé une cordiale détestation de l’institution scolaire. L’impression d’avoir été souvent contrariée et contrainte. Le souvenir de l’ennui.
Je dois aux livres la certitude qu’il y avait autre chose et que cette autre chose, cet autre monde, pouvait être à ma portée. Il suffisait de grandir. »

No sé cuantas estrellas, crayon et mine de plomb sur calque, 2016.

Ecriture

« L’aspect visuel du signe écrit m’a toujours attirée : le toucher de la feuille, le grain du papier, l’accumulation des lignes qui composent des trames et des nuances de gris, la répartition des espaces. Le déclic de la lecture s’est produit avant l’âge scolaire et j’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance. Plus tard, des changements successifs de pays ont apporté leur lot d’impuissance. Soudain, il fallait apprivoiser ce qui avait toujours été là. Le français est devenu la langue de mes études, de mon rapport au monde extérieur et, plus tard, de ma pensée et de mes rêves. Mais je ne m’autorisais pas une activité littéraire à part entière en français et ma langue maternelle ne me correspondait plus pour écrire. Après quelques années à travailler l’écriture comme un graphisme intégré à mes dessins, notamment avec des fragments de textes de Borges, mais aussi de l’écriture musicale, à partir des partitions de Ricardo Nillni, j’ai commencé à remplir un très beau carnet, au pinceau et à l’encre. Je m’étais proposée de décrire ce qui aurait pu être dessiné avec ces mêmes outils, sur ce même support. C’était proche du dessin, mais c’est devenu du vrai texte, dont j’étais l’auteure. Comme une sorte d’effet collatéral, ce projet m’a permis de renouer avec la création littéraire. »

Carnet de notes de Laura Nillni.

Paysage

« Mon premier souvenir de paysage est celui d’un platane qui envahissait le balcon de ma maison d’enfance, à Buenos Aires. Le soleil projetait l’ombre du feuillage dans ma chambre. A l’heure de la sieste, je regardais les ombres mouvantes sur le mur, au lieu de dormir, avec le sentiment de faire quelque chose d’interdit. Longtemps après, lors de la première nuit passée à la Cité des Arts, à Paris, chaque passage de bateau mouche balayait les murs du studio d’une projection des ombres des arbres du bord de la Seine. La deuxième nuit ce n’était plus une surprise, mais un événement attendu. Les nuits suivantes, il a fallu composer avec ça pour arriver à dormir. J’habitais encore à la Cité des Arts quand j’ai reçu une commande de décor pour une pièce de théâtre. Il était question d’un enfant qui disparaissait dans une forêt. J’ai intégré naturellement l’image projetée des branches dans mon projet, mais je me suis souvenue bien plus tard de l’ombre du platane dans ma chambre d’enfant. »

Laura Nillni à la Cité des Arts en janvier 1989.

Dessin

« Je ne me rappelle pas d’une vie avant le dessin, il semblerait que j’ai toujours dessiné. Très jeune enfant, au stylo Bic, sur du papier d’emballage, assise à la table de la cuisine. Plus tard, peut-être parce que j’investissais trop vite ces papiers marron ou gris qu’on mettait de côté pour moi, ou parce qu’ils prenaient trop de place, il y a eu les carnets et les blocs, ainsi que les petites boîtes de feutres, qui ne me quittaient jamais. Le dessin rendait l’école supportable. Souvent ça me permettait de mieux me concentrer en cours. Certains professeurs comprenaient, d’autres pas. Parfois je préférais rester dans la salle de classe pour dessiner, plutôt que de sortir en récréation. Je n’abandonne jamais un dessin en cours d’exécution. Jamais je n’en ai fait une boule de papier. Ma consigne personnelle est de toujours continuer quoi qu’il arrive. Je préfère souvent les dessins qui ont traversé une étape difficile et que j’ai réussi à mener à terme. »

100°, crayon sur calc, 2019.

Atelier

« J’aime avoir l’atelier à la maison. J’ai fait l’expérience de travailler en dehors, notamment quand je n’avais pas encore d’enfant. Ça implique pour moi une contrainte majeure qui est celle de se fixer un temps exclusivement consacré à un travail précis. J’aime savoir que je peux travailler quand je veux et, surtout, que je peux faire d’autres choses en même temps. Alors je m’étale dans la maison, même si j’ai la chance d’avoir un atelier. J’improvise des coins de travail partout, selon ce que je suis en train de faire. En hiver, il m’arrive (encore) souvent de dessiner sur la table de la cuisine. L’été, l’atelier reste tout le temps ouvert sur le jardin et je travaille beaucoup dehors. J’ai des souvenirs de certains étés pendant lesquels, entre l’atelier et le jardin, je ne suis presque jamais sortie dans la rue. D’ailleurs, comme l’été est le meilleur moment pour travailler à la maison, j’aime moyennement partir en vacances. J’apprécie la chance d’avoir un atelier, mais si, pour une raison quelconque, je devais y renoncer, si un jour je me trouvais obligée de réduire mon espace de vie, je trouverais toujours le moyen de continuer. Il m’est arrivé de produire des œuvres monumentales dans des espaces minimes. »

Dans l’atelier, La fuite du caméléon en cours de réalisation.

Noir

« Enfant, j’avais peur du noir.
J’ai encore du mal à trouver le sommeil dans un noir absolu, quand les yeux ouverts ou fermés, on ne voit pas de différence.
Dans le noir, j’aime le rayon de lumière. »

Fragment de Los espectros, 2014.

Répétition

« Ce qui me vient à l’esprit est la répétition des gestes qui amène à un état de concentration profonde, comme la musique de Morton Feldman, ou comme la respiration maîtrisée du yoga. Il y a des moments très proches de ça dans le dessin. Je pense souvent à Farenheit 451 (le livre de Bradbury et le film de Truffaut), au texte que je devrais répéter sans cesse pour l’apprendre par cœur et pouvoir le transmettre. Sauvegarder par la répétition. Personne ne peut vous prendre ce qui a été sauvegardé dans votre cerveau. Je n’ai pas réussi à décider quel livre j’aurais choisi dans une telle situation. Je me rappelle du témoignage d’une personne qui avait résisté à la torture grâce aux poèmes qu’elle avait appris par cœur et qui se récitaient dans sa tête. Il y a quelques années j’ai passé un été à inventorier les formes qui se généraient à l’intérieur des labyrinthes que je dessine. J’appelle ces formes fermées des “obstacles”. J’ai rempli un carnet avec toutes les variations qui me semblaient possibles. Je pense les avoir tellement intégrées par la répétition, que je commence les labyrinthes par l’agencement de ces obstacles. »

Vanité, crayon sur carton, 2020.

Vidéo

« Je pense que c’était en 1989 que Ricardo et moi avons découvert l’art vidéo. C’était à Cologne, lors de l’exposition Vidéo-sculpture qui nous a vraiment marqués. Peut-être que je connaissais déjà le travail de Nam Jun Paik, je ne me souviens pas vraiment. Après, ça a été très vite, nous sommes devenus de grands consommateurs d’art vidéo. Il y eu aussi beaucoup d’expositions à Paris. Je me rappelle d’une expo à Beaubourg où l’installation vidéo Passage de Bill Viola nous a bouleversés. La même année, probablement toujours à Beaubourg, j’ai découvert Der Lauf der Dinge de Fischli et Weiss, pendant que Ricardo était dans une autre expo. J’ai le souvenir d’être partie en courant dans les escalators pour le chercher, parce qu’il fallait absolument qu’il voit ça. Je venais de passer ma maîtrise d’Arts Plastiques à Paris 8, et je me suis inscrite en cursus de cinéma pour suivre les cours que je pouvais trouver sur l’art vidéo, notamment, celui de Jean-Paul Fargier. Parallèlement, j’étais aussi étudiante en sciences de l’éducation et l’avantage était que l’accès aux caméras et aux studios de montage y était beaucoup moins compliqué (il y avait surtout moins de monde), à condition d’avoir un projet. C’est là, et pas en cursus de cinéma, que j’ai appris les rudiments du montage. Nous avons commencé à réaliser nos propres vidéos en 1996, quand nous avons été en mesure d’accéder au matériel nécessaire pour tourner et pour monter. Le reste a toujours été fait avec les moyens du bord. »

Dix vidéos de Laura & Ricardo Nillni, Editions Galerie Victor Sfez.

Sens

« A gauche ou à droite. Ce qui me passe par la tête est la bifurcation du chemin, toutes les fois qu’on a été obligé de choisir dans quel sens se diriger. L’été dernier, je me suis cassée le bras droit et j’ai été obligée de voir les choses dans le sens opposé. Souvent, un changement de perspective apporte une vision tout à fait différente. Cet accident m’a fait vraiment partir dans un autre sens. En pensant à ça, je me suis souvenue du roman La cave de Thomas Bernhard, dont le personnage part dans la “direction opposée” et sa vie change complètement. Le sens (vu dans ce sens) détermine en grande partie ce que les choses vont devenir – nouvelle pensée pour Der Lauf der Dinge. Je sais que j’aurais pu choisir l’autre sens du mot sens. »

Décryptages, work in progress, 2014.

Liberté

« Je place la liberté au-dessus de tout et je pense que l’éducation est le seul moyen d’être libre. Ce qui fait que je place également l’éducation au-dessus de tout. »

Installation réalisée par Laura Nillni à l’occasion de la biennale La Science de l’Art, à Etampes en 2013.

Lire aussi Le temps en transparence par Laura Nillni et Laura & Ricardo Nillni ou la vibration au cœur

Crédits photos

Image d’ouverture : Remplir de plis (détail), Laura Nillni, 2015. ©Laura Nillni. Toutes les images sont créditées ©Laura Nillni