Béatrice Helg : lumière et infini

Au sein de la commanderie pluriséculaire des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean, dans des salles petites ou grandes et parmi des œuvres néoclassiques, modernes et contemporaines, Béatrice Helg a disséminé des fragments du Multivers, et par là de l’Hyperespace, sous la forme de disques d’ambre jaune se détachant sur un fond de particules explosives, de nuages d’hydrogène moléculaire, ou bien encore d’un vide tout ruisselant des atomes de Démocrite. Ce texte de Denis Schmite à propos de l’œuvre de l’artiste photographe suisse, exposée au Musée Réattu (Arles) jusqu’au 5 octobre, a été écrit pour notre partenaire TK-21.

« Un monde est une portion du ciel enveloppant les astres, la terre et tout ce qui apparaît, qui constitue une section prélevée de l’infini, se terminant par une limite ténue ou dense…en rotation ou au repos, et de contour rond, ou triangulaire, ou de toute autre forme… Que de tels mondes soient infinis en nombre, on peut le concevoir, comme aussi le fait qu’un monde de ce type puisse naître aussi bien dans un monde que dans un intermonde, c’est ainsi que nous appelons un espace intermédiaire entre des mondes, dans un lieu en grande partie vide… »
 
Épicure (1)

Tout comme le stylo de celui qui écrit, pour Béatrice Helg la lumière est un ébauchoir avec lequel elle sculpte l’espace et la matière, révélant ou dissimulant des formes et des fonds. La lumière se substitue aux mots. Sans la lumière rien n’existe et rien ne peut évoluer sans elle. C’est la lumière qui permet à Helg de mettre en scène les mondes multiples qui meublent son imaginaire, rudes et glacés comme des plaques d’acier, lisses et translucides comme des feuilles de verre, lumineux et brûlants comme des soleils, presque toujours en suspension mais dérivant parfois sur un océan de métal aux chatoiements aqueux, univers de Thales. Pluralité et même infinité possible des mondes telle que prédite par Euclide, héritier de Leucippe et Démocrite, idée reprise bien des siècles plus tard par Nicolas de Cues et son prolongateur, le téméraire et indomptable Giordano Bruno, comme oubliée par la suite car sous la surveillance ténébreuse de l’Inquisition et les préoccupations guerrières, avant sa renaissance, aujourd’hui, dans diverses spéculations de haute mathématique, principe holographique, transposition moderne du mythe de la caverne, univers-bulles résultant du modèle inflationnaire, et beaucoup d’autres dont et surtout la théorie des cordes ou plus précisément son extension, la théorie M au M si mystérieux. Et rapidement, avec la Physique et l’Astrophysique contemporaines, on glisse de la Science à la Métaphysique puisque rien ou presque n’est vérifiable empiriquement et encore moins observable. Giordano Bruno, lui, posait la question sur le plan théologique mais avec une logique imparable. Ainsi, dans l’un de ses trois grands dialogues, son avatar préféré, Filoteo, demandait : « Pourquoi la capacité infinie doit-elle être frustrée, anéantie la possibilité des mondes infinis, et amoindrie l’excellence de l’image divine qui devrait resplendir dans un miroir illimité et selon le mode de son être infinie et immense ? ». Dieu a une puissance d’agir et une bonté, un amour, infinis, pourquoi se contenterait-il de les limiter à un univers fini et à un seul monde ? Ce serait attenter à la nature, à l’esprit même du divin, douter du sacré en tolérant le vide car Filoteo le dit : « En lui pouvoir et faire ne font qu’un » (2).

Béatrice Helg, Éveil VIII, 2007. Courtesy de l’artiste

Pour en revenir à Béatrice Helg, avec ou sans l’aide de Dieu, elle se « contente » d’effectuer des prélèvements dans l’Hyperespace, de capturer les univers errants puis de les retenir dans des boîtes de ferraille sans couvercle et dont elle aurait découpé trois côtés afin de les offrir en représentation tels des comédiens campés sur les tréteaux d’un théâtre ô combien cosmique. Plus prosaïquement elle fouille avec méticulosité les décharges des chantiers de construction afin de récupérer les matériaux qu’elle juge intéressants, plaques de métal, vitrages et fer à béton, matières devenues quasi-organiques car ravagées par le Temps, les intempéries et l’inconséquence des hommes. Puis elle réalise à partir de ceux-ci des sculptures que certains qualifient de minimales, mais ils ont tort car le minimalisme n’existe pas, ou plutôt que des sculptures de véritables maquettes architecturales qu’elle soumet ensuite à l’arbitrage d’une lampe pilote, halogène ou autre, et qui lui permet de définir ses sources et ses angles d’éclairage. Enfin, par la coordination d’une batterie de flashs, elle prend des photographies, au départ uniquement à la chambre, travaille ensuite en cibachrome, pour la pureté de son expression bien sûr, et aujourd’hui essentiellement en numérique ce dernier lui ouvrant de nouvelles perspectives, lui apportant un nouveau regard ainsi qu’un réel confort car les images numériques sont des matrices de chiffres que l’on peut triturer à son goût, selon ses intentions. Une fois les photographies prises, les installations sont détruites ce qui interdit toute répétition et insuffle une dynamique dans la création. Chaque image est une nouvelle installation. Helg affirme qu’elle a toujours l’image en tête ainsi qu’un format avant de la créer. Elle déclare aussi qu’elle n’a pas de recette, pas de règles, pas de méthode, car tout ceci limite l’exploration. Voilà pour la technique, la méthode, quoiqu’elle puisse en dire il y en a bien une, mais c’est ici une description très sommaire du fait de mon insuffisance criante en ces matières car pour moi tout ceci relève purement de l’alchimie, voire de la magie !

Béatrice Helg, Cosmos IX, 2014. Courtesy de l’artiste

La toile de fond de ce théâtre de l’incommensurable, le mot « théâtre » est essentiel pour Helg, est comme un bout de drap tout noir qui aurait été déchiré, un morceau infime de l’Infini, du Vide. Mais, à l’inverse du Néant qui est le grand Rien, le Vide est une mer passablement agitée, une bouilloire toujours au bord de l’ébullition. Le Vide n’est donc pas vide mais empli d’énergie, une énergie à peu près calme, minimale, appelée « énergie du point zéro ». Dès qu’il y a énergie il y a naissance de particules et, dans le même élan, de leurs antiparticules. L’antiparticule d’une particule présente les mêmes propriétés que cette dernière, même masse, même spin, c’est-à-dire même mouvement, le « moment cinétique », mais elle a une charge électrique strictement opposée. Toute particule a son antiparticule et dès qu’elles sont en contact elles s’annihilent, elles s’évanouissent dans un éclair de lumière, ce qui fait que ces paires particules-antiparticules meurent aussitôt que nées, d’où leur nom de « particules virtuelles ». Le Vide, tous les vides, les poches de l’espace-temps, ceux de notre environnement, ceux de nos corps, au cœur même des atomes, grouillent de particules virtuelles. Par accumulation en un certain endroit elles peuvent déclencher le Big bang ou faire s’évaporer un trou noir, quand même. On appelle ça des « fluctuations quantiques du vide », ou de la « mousse quantique » selon la jolie image de John Wheeler, « le physicien des physiciens » comme le nommaient ses pairs. La toile de fond du théâtre de Béatrice Helg, dans ses séries « Éveil », « Cosmos » ou encore « Transparence », « Espace-lumière », est souvent constellée de points plus ou moins lumineux, taches soulignées par les flashs de lumière qu’elle a orchestrés, pour moi flashs des explosions de particules virtuelles saisies dans leur instantanéité par son appareil. D’autres, beaucoup plus terre-à-terre, diront que c’est seulement la révélation des taches d’oxydation de l’acier prématurément vieilli.
En préambule, j’ai également évoqué la présence dans certaines œuvres de nuages d’hydrogène moléculaire et de dégoulinures d’atomes, imperfections de l’acier, bavures de rouille, pour les susdits. Les nuages moléculaires renvoient à l’espace de notre univers dont celui de notre galaxie qui en est rempli. Ce sont des concentrations de gaz qui peuvent par endroits s’effondrer sur elles-mêmes du fait de la gravitation et donner naissance à des étoiles et des planètes, grumeaux de gaz qui gravitent autour d’elles, les étoiles. Les points plus ou moins lumineux qui accompagnent ces nuages pourraient être alors des étoiles nouvelles-nées. Pour Leucippe et Démocrite, il n’y a que deux éléments dans l’univers, le Vide et les Atomes, de toutes tailles et de toutes formes qui sont en chute libre dans le Vide, d’où une pluie, des dégoulinures, et qui, pris dans un tourbillon, finissent par s’amalgamer, temporairement, pour former la matière inerte ou vivante. C’est là tout l’univers de ces philosophes ! Pour faciliter, accélérer, le rapprochement des atomes, donc leur amalgame en corps divers, Épicure ou Lucrèce, son disciple et rapporteur, on ne sait pas trop, introduira un nouveau phénomène qu’il nommera « Clinamen » consistant en une légère déviation des Atomes dans leur chute.

Béatrice Helg, Éclats X, 2022. Courtesy de l’artiste

Réellement intrigué par ces plaques et ces disques en suspension dans le vide tacheté je fis part à Béatrice Helg de ma méditation sur le rapport qu’entretenaient ses œuvres avec certains développements particulièrement audacieux de la théorie des cordes. Elle m’avoua qu’elle n’avait jamais entendu parler de cette théorie mais elle m’indiqua qu’un astrophysicien fameux, Jean-Pierre Luminet, spécialiste des trous noirs mais il y en a plein, remarquable vulgarisateur et là il y en a moins, avait déjà rapproché l’une de ses séries, « Esprit froissés », de quelques réflexions qu’il entretenait à l’époque sur la géométrie de l’Univers et qu’il intitulait « L’univers chiffonné ». Personnellement, je trouvais que Luminet ça s’accordait bien à son obsession de la lumière à elle. « Esprits froissés » ce sont comme des mouchoirs, ou des chiffons, tout blancs, qu’on aurait laissé tomber par mégarde d’un balcon et qui virevolteraient dans l’air, ou alors les âmes des bienheureux de Hieronymus Bosch qui n’arriveraient pas à trouver l’entrée du grand trou blanc se heurtant sans cesse à la grisaille d’une muraille d’acier portées qu’elles seraient par les vents malicieux du Malin évidemment, ou bien encore l’univers chiffonné de Luminet vu sous différents angles et en suspension parce que lui n’est pas très partisan du multivers, à ce que je crois savoir. Toujours est-il, Helg avait placé trois spécimens de ses « Esprits froissés » au milieu des gigantesques grisailles vantant les vertus d’une autre République commises par Jacques Réattu et leurs murailles grisâtres fonctionnaient parfaitement avec celles-ci. Une république vertueuse donc obligatoirement autre ! Les formes blanches froissées sont comme des fragments de la statuaire grecque classique et de ses drapés, corps de la femme merveilleusement moulé, mais en esprit.

Béatrice Helg, Esprit froissé II (1999), Esprit froissé VII (2000), Esprit Froissé V (1999). Courtesy de l’artiste

La suite du texte est sur le site de TK-21, cliquez !

(1) Lettre à Pythoclès in Diogène LaërceVies et doctrines des philosophes illustres (Bibliothèque des textes philosophiques – Librairie philosophique J. Vrin – 2020).
(2) Giordano Bruno, L’infini, l’univers et les mondes.

Infos pratiques> Béatrice Helg-Géométries du silence, du 5 juillet au 5 octobre 2025, Musée Réattu, Arles. Cette exposition fait partie de la séquence « Arles associé » des Rencontres d’Arles. Elle bénéficie du généreux soutien de Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture.

Image d’ouverture> Profondeur I, 2007. ©Béatrice Helg