Chaque mois de juin, Bâle devient l’un des centres névralgiques de l’art contemporain international. Aux différents espaces d’Art Basel répondent les expositions des grands musées de la ville. Cette année, la création de la section Zero 10 au sein même de la foire témoigne de l’attention croissante portée aux pratiques artistiques numériques. Du Musée Tinguely à la Fondation Beyeler, en passant par le Kunstmuseum Basel Gegenwart et le Basel Social Club, parcours dans une ville où dialoguent patrimoine artistique, création numérique et nouvelles manières d’exposer.
Une installation de Rosa Barba au Musée Tinguely
Le musée dédié à Tinguely accueille actuellement Labouring Bodies qui s’articule autour des multiples rapports qu’entretiennent les femmes avec le travail et présente notamment une installation de Rosa Barba. L’artiste italienne est connue pour l’intérêt qu’elle porte aussi bien aux contenus filmiques qu’aux projecteurs 16 ou 35 mm et aux bandes de celluloïd, qu’elle intègre à ses sculptures cinétiques. Ici, l’appareil de projection devient une composante essentielle de Send Me Sky, Henrietta (2018) évoquant les recherches d’Henrietta Swan Leavitt (1868-1921). C’est en observant des images d’étoiles semblables à celles qui défilent sous nos yeux que l’astronome américaine a pu établir une relation entre la luminosité des étoiles variables et leur période de variation. Cela permit de mesurer les distances d’étoiles lointaines. Henrietta Swan Leavitt appartenait à cette génération de femmes recrutées à la fin du XIXe siècle par les observatoires astronomiques pour analyser les plaques photographiques et effectuer des calculs que les instruments ne pouvaient encore automatiser. Longtemps cantonnées à ces tâches considérées comme subalternes, elles jouèrent un rôle important durant la Seconde Guerre mondiale, notamment.

Cao Fei invitée du Kunstmuseum Basel Gegenwart
Le Kunstmuseum Basel Gegenwart consacre, quant à lui, l’intégralité de ses près de deux mille mètres carrés sur quatre étages à l’artiste chinoise Cao Fei. L’exposition monographique Testimonies to the Near Future, qui regroupe trente années de création, a été pensée comme une ville où le travail en usine est confronté aux récréations numériques, qu’il s’agisse du jeu vidéo ou des médias sociaux. Au troisième niveau, deux propositions se côtoient au sein des zones The Office et The Playground. La première, déployée au sein de Second Life entre 2007 et 2011, évoque l’univers virtuel de RMB City où tradition et modernité fusionnent dans une Chine en mutation. La seconde, intitulée Duotopia et développé entre 2022 et 2024 sur une plateforme chinoise de métavers, met en avant l’avatar OZ : une créature hybride et androgyne qui se déplace librement au-dessus des nuages. L’une et l’autre développent l’idée d’un monde flottant, soit constitué d’îles, soit en suspension dans l’espace. Notons enfin que la scénographie, tout particulièrement soignée, établit de nombreux points de passage, faisant du musée un espace étrangement liminaire.

Une exposition monographique de Pierre Huyghe à la Fondation Beyeler
L’exposition principale de la Fondation Beyeler est consacrée à Pierre Huyghe et propose un parcours, qui va du détail au monumental, oscillant entre le vivant et l’inerte, usant de multiples techniques, technologies et médias. Quelques fourmis (Umwelt, 2011) à l’entrée déambulent comme nous le ferons entre sculptures, installations et projections. Deux parois vitrées, tantôt opaques tantôt transparentes, complexifient quelque peu l’espace. Au seuil de l’une d’entre elles, se trouve Alchimia, un dispositif de robotique molle aux allures de larve. L’étrange créature conclut notre déambulation et confère à l’ensemble le sentiment d’une suspension entre deux états. La question de l’incertitude est au cœur du travail de l’artiste français, dont les œuvres suggèrent davantage qu’elles n’expliquent. Chacun est ainsi invité à composer son propre récit à partir des éléments qui lui sont donnés à voir.

Art Basel côté numérique
Difficile de se distinguer parmi les plus de 280 galeries qui participent à la foire de Bâle. La galerie Société (Berlin) installée au second étage du Hall 2 y parvient très bien avec la série Flanked Keyhole 2 de Bunny Rogers. L’artiste américaine émergente puise ses références dans les cultures populaires que le numérique et l’internet n’ont de cesse d’amplifier. Ses représentations s’inscrivent dans la continuité du portrait en peinture de personnalités assises. Pourtant, la prédominance de niveaux de gris renvoie davantage à la photographie tandis que l’extrême lissage des corps évoque la modélisation en trois dimensions. Sur les genoux des trois protagonistes, une serrure pour la figure du centre est complétée par deux clefs de grande taille à la dorure étincelante (à droite et à gauche), suggérant l’idée de quête dans les jeux vidéo. Si ce triptyque était celui d’une énigme – comme l’histoire de l’art les affectionne – la différence formelle entre les deux clés ferait qu’une seule d’entre elles permettrait de la résoudre.

Dans la section Unlimited du Hall 1, Société s’est associée à Magician Space pour présenter l’installation monumentale Mariposita de Timur Si-Qin. Ayant bénéficié du soutien de la Sigg Art Foundation pour ce projet, l’artiste new-yorkais a minutieusement reconstitué un petit coin de nature de la forêt amazonienne du Pérou. L’usage d’un procédé de capture numérique renforce l’impression de réalisme de cette végétation que le métal aux reflets argentés magnifie. Quant à l’étendue d’eau au pied des ficus, elle est rendue possible par un écran LED ; ses mouvements inscrivent l’œuvre dans un ailleurs paisible, loin du brouhaha de certaines allées. C’est ainsi que ce fragment de fausse nature assure le rôle joué ordinairement par les fontaines dans l’espace public : y faire une pause permet de reconsidérer l’extrême fragilité de tant d’écosystèmes que trop souvent nous déréglons sans même le savoir. Quant au titre Mariposita, il nomme en espagnol un petit papillon, symbole de l’éphémère. Comme pour nous rappeler que tous les vivants, sans hiérarchie aucune, sont nécessaires à la biodiversité.
C’est dans l’Event Hall de la Messeplatz que la troisième édition de Zero 10 a pris place, une section d’Art Basel initiée l’an dernier à Miami, également présente à Hong Kong, qui est dédiée à l’art à l’ère du numérique et soutenue par la communauté du Web 3. C’est la plateforme Fellowship qui accueille le public avec trois écrans LED carrés affichant les animations en 3D Western Flag, Flare et Standard de John Gerrard. Ces simulations en temps réel de drapeaux symbolisent nos préoccupations actuelles. Datant de 2017 et située au centre, la première est constituée d’une fumée noire épaisse qui incarne le bilan carbone de notre consommation d’hydrocarbures depuis les premiers jaillissements du champ pétrolier de Spindletop au Texas au début du siècle dernier. La seconde, réalisée en 2022, évoque le torchage continu du gaz naturel. Son mât virtuel se dresse au large des îles Tonga, parmi les territoires les plus menacés par la montée des eaux. La troisième, réalisée en 2023, à gauche, semble plus optimiste avec sa blanche vapeur d’eau. Ce drapeau blanc évoque-t-il une forme de reddition ? Et si oui, laquelle ? Difficile de statuer dans la situation géopolitique internationale actuelle. Les contextes de réception des œuvres en réorientent parfois les messages !

Enfin, la galerie Office Impart de Berlin fait le lien entre le secteur Zero 10 et le Basel Social Club en y présentant les créations d’un même artiste : Jan Robert Leegte. Les pièces présentées dans les deux espaces sont teintées de nostalgie. Les tirages de la série Sightings, présentés en collaboration avec la Upstream Gallery (Amsterdam), renvoient aux faibles résolutions des premiers appareils numériques. Bien qu’elles ne représentent aucun sujet identifiable et ne résultent d’aucune prise de vue, ces images évoquent des agrandissements photographiques. L’artiste fait ainsi de la compression JPEG et de ses effets visuels la véritable matière de l’œuvre. Au Basel Social Club, une pile de barres de défilement provenant d’anciennes versions des systèmes Apple symbolise le temps passé devant les écrans. En transformant cet outil de navigation en sculpture, Jan Robert Leegte rappelle combien notre rapport aux images est aujourd’hui médiatisé par des interfaces que nous remarquons à peine. Autrement dit, ce qui intéresse Leegte n’est pas tant ce que nous regardons que les dispositifs techniques qui conditionnent notre manière de regarder. Le medium est devenu le message comme le présageait Marshall McLuhan en 1964, à l’aube des pratiques électroniques qui annonçaient les tendances numériques de l’art que le marché considère enfin.

Image d’ouverture> Timur Si-Qin, Mariposita, 2026. Courtesy Magician Space, Société Berlin.

