Valère Novarina laisse passer le mythe

Il n’y a pas de spectacle sans que la peinture ne soit présente sur scène. Valère Novarina affirme qu’elle change la perception du langage, qu’avec elle, les mots prononcés nous parviennent autrement parés. Ces mots, les voilà alignés et interrogés comme jamais dans le Dictionnaire Valère Novarina, récente publication dirigée par Céline Hersant et Fabrice Thumerel (HDiffusion). L’ouvrage fait apparaître des contours de l’œuvre tout en laissant libre cours à sa nature sauvage. Grâce à une quarantaine de contributeurs, l’objet plurifocal appelle par son feuilletage à en retrouver les croisements et les tissages polyphoniques. Ce soir, à La Maison de la poésie, à Paris, une soirée reviendra sur cette aventure : « Novarina, de A à Z ». Une occasion pour Marie-Laure Desjardins, qui y a participé, de retourner dans l’atelier de l’artiste et d’évoquer avec lui l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement, que lui a consacrée cette année la Cité internationale de la langue française, à Villers-Cotterêts.

« Il n’y a que nous, les parlants, qui entendons que la matière se tait. La parole nous a été donnée, non pour exprimer aucun moi ni communiquer aux uns les autres quoi que ce soit, mais pour entendre parler les muets. Elle nous a été donnée pour entendre que les choses s’appellent sans nom. Toutes les choses nous disent que le monde apparaît en parlant sous nos yeux. »
Valère Novarina, Pendant la matière, 1991

Villers-Cotterêts. Par un ciel blanc, la lumière nuit. Nous passons sous l’écriture en néon. Valère Novarina est un druide. Comme autant de branches de gui, ses mots qui bifurquent appellent au renouveau. Dans la cour intérieure de la Cité internationale de la langue française, « calligramme », « palindrome », « patois » et autre « rendez-vous » surplombent la scène. Déroulée au sol, une litanie de noms traverse la peinture. L’Ouvrier du Tout, Le Peintre à la Main coupée, L’Engloutisseur du Monde, L’Enfant Multirécidiviste, L’Unificateur de Concret filent tout droit vers les « espaces partagés ». La scénographie puise dans la manière d’écrire. Elle ouvre, engendre. Le sens ne peut être saisi sauf à promettre encore. Philippe Marioge (scénographe et architecte) et Richard Pierre (régisseur et acteur) travaillent avec l’écrivain depuis longtemps. Son œuvre entière résonne dans leur installation.

Vue de l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, du 8 février au 27 avril 2025. ©Photo MLD

La première salle définit le principe de monstration des toiles : dressées au sol ou fixées au plafond. Ici, ni cartels, ni discours. Tout juste quelques lignes de Marion Ferry (auteure et enseignante) et un plan dessiné à la main indiquant l’emplacement et le nom des œuvres. Il y a quelque chose d’étrange à découvrir les toiles hors de la scène. Comme Eve et Adam chassés du paradis, elles ont pris connaissance du tout et sont désormais comme nues, livrées à elles-mêmes. Champ d’écoute par destination, elles desserrent et propagent les sens. Dans l’espace d’exposition, leur rôle se renverse. Elles prennent la parole. Ainsi s’éclaire le titre de l’exposition : Traces d’écriture, peintures, renversement. La main qui écrit et aussi celle qui peint. Le regard, qui en sait toujours moins qu’elle, se laisse emporter par la dynamique des flux, la pulsation des couleurs et la fulmination des formes.

L’apparition est alors nommée

Un petit écran en guise de lorgnette, nous nous délectons du récit que Novarina offre de sa vie. Le voilà enfant, en costume de communiant solennel, jeune homme, en tenue d’alpiniste grandiose. Tantôt il cajole une chèvre, tantôt il lit sur scène un manuscrit (Le babil des classes dangereuses, 1973). Une coupure de presse nous affranchit : « Chagrin d’amour au mont Chéry (Haute-Savoie). Soupirant transi un étudiant lyonnais fait une culbute volontaire de 200 m… et se relève indemne pour apostropher ses sauveteurs. » Les faits, situations, anecdotes (peut-être) et accointances se succèdent. François Ducret, dit « Fanfoué le Piot », déclenche son intérêt pour le patois savoyard, Louis de Funès inspire son admiration pour les comédiens. Une photo montre l’écrivain en pleine crise de dessin à La Rochelle (1983), une autre, le décor vide et hiératique du Drame de la vie à Avignon (1986). L’histoire se tricote, tandis que son maillage laisse passer le mythe.

Vue de l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, du 8 février au 27 avril 2025. ©Photo MLD

En enfilade, la salle suivante affiche Le déséquilibriste, Cirque prémonitoire, La fuite en Egypte, Christ et Lazare, Issu de la vie, Absalon! Absalon !, Conversion de saint Paul, et la série de dessins Séquelles. Quand Novarina peint, il ne cherche ni une idée, ni à savoir ce qu’il fait. Mais à l’exact moment où il croit voir, il s’arrête. L’apparition est alors nommée. L’accrochage lie les toiles entre elles, alterne les envolées et les prises au sol. Chacun se laisse traverser par leur énergie, hypnotiser par leur foisonnement, séduire par leurs couleurs fulgurantes. Si le mot « chaos » nous vient, c’est qu’il souligne avec force ce que Novarina cherche depuis toujours : « Ce théâtre, cette écriture, cette peinture à la source. Je cherche le langage à l’état natif » (Devant la parole, 1999). Selon que vous êtes plus païen que croyant, sensitif que cérébral, heureux que malheureux, des épopées différentes émergent. Aucune chronologie n’est respectée. L’ardeur picturale novarinienne emporte tout, ensemence à la ronde. De toile en toile, la matière se libère et prend possession des imaginations. La salle suivante le démontre en surcroît.

Vue de l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, du 8 février au 27 avril 2025. ©Photo MLD

Ne pas manquer un éclair de peinture

En l’air, deux toiles de la « période blanc et rouge sur fond noir » – celle du Drame de la vie. Toutes les couleurs ne se sont pas invitées d’un coup. Antennes déployées comme un insecte, yeux carrés comme un robot, côtes apparentes comme un squelette. Au carnaval des fous, les personnages dansent. Surtout ne pas regarder le titre. Garder en soi l’aperçu. Nul ne voit la même chose. Au mur, un cadre renferme la scène XXXV de La Chair de l’homme (1995). Une somme. L’obsession de l’écrivain pour les litanies s’y déploie sans mesure : 1583 sobriquets chablaisiens, 786 définitions de Dieu (dont une part est reproduite sur l’affiche présentée), 1708 noms de rivières, 3171 personnages. Sur la table, des ouvrages en de nombreuses langues. On imagine le défi que représente la traduction du moindre texte de Novarina. Comment faire surgir d’un mot toute l’épaisseur d’un autre ? Comment lui rendre toute son étrangeté ? D’autant qu’il s’agit de « vive langue parlée » et non de mots plombés. Démonstration à quelques mètres.

Vue de l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, du 8 février au 27 avril 2025. ©Photo MLD

Un film boucle dans la pénombre. Réalisé par Raphaël O’Byrne, ce cadavre exquis de différents spectacles nous en montre un nouveau. Sur scène, le commencement est perpétuel, chaque réplique une première. Aucun saut n’est gommé, au contraire. Les coupes sont franches. Si les images témoignent de lumières, costumes, décors… différents, elles sont rapidement supplantées par la parole traversante, bondissante, jouant à un jeu de l’oie qui, d’un coup de ciseau, la fait jaillir d’un autre temps, d’un autre lieu mais sans la faire vaciller. Le théâtre est « le foyer ardent du langage », le lieu de « l’éclosion des mots ». A cet instant, toutes les pièces n’en forment plus qu’une comme les épisodes marquants de notre vie s’intriquent en une seule mémoire. Je m’efforce de ne pas cligner des yeux, ce serait dommage de manquer un éclair de peinture. L’heure s’achève sur une mystérieuse réalité : dans des gradins délimitant une scène en plein air, des milliers de gens entonnent un unique chant face à des éleveurs de vaches en costumes traditionnels. Cette apparition vaut bien une visite, sans doute.

L’endroit où tout est possible

Au centre de l’atelier, une table fait la jonction entre l’espace de l’écriture et l’espace de la peinture. Valère Novarina redit que si les mots en savent plus que nous, la peinture, elle, ne sait rien. Elle est aveugle. Plutôt que de verser dans la théorie, l’artiste transforme l’anecdote en parabole. Au commencement sont des centaines de dessins surgissant de manière impromptue dans son chalet à la montagne préparé avec force soin pour écrire. Cinq jours d’un jaillissement continu pour une crise de dessin originelle. Nous sommes en 1980. La Galerie MEDaMOTHI, à Montpellier, accepte de renouveler l’expérience. Dezeuze lâche alors le mot qui fera florès : « dessination ». Deux ans plus tard, à Dijon, Novarina accepte l’invitation de la galerie A la limite, entièrement tendue de toile noire pour l’occasion, et part d’un angle jusqu’à ce que sol et plafond soient unis en une formidable peinture immersive. En 1986, la peinture entre en scène (Le Drame de la vie est donné à Avignon). Depuis, elle est de tous les spectacles. Souvenirs et pensées affluent. Tout porte à croire que quelque chose peint, écrit, joue. Mais attention, ce quelque chose n’est pas un don du saint Esprit, seulement celui du sain Travail, du perpétuel creusement en profondeur de la matière.

Dessination, La Rochelle, 1983. Vue de l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement, du 8 février au 27 avril 2025. ©Photo MLD

L’artiste aime les histoires. Qu’elles soient transmises ou glanées dans la rue. Il affectionne cet « endroit où tout est possible », où ce qui est conté peut s’être passé sous Charlemagne ou durant la Résistance, où la transmission orale finit par compresser la légende, la réduire parfois à une seule réplique. « Ici et pour un temps, ce qui n’est pas là se donne à tout ce qui est présent. » (Pendant la matière, 1991) Propulsons-nous en l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce (Assy, 74), alors que Fernand Léger y était avec Maurice Novarina (père du dramaturge). « Il y a quelque chose », murmure le premier face à la mosaïque qui lui a été commandée par le second ; « Et dedans, il y a quelqu’un », rétorque ce dernier. Autre temps. Installé dans un petit bistrot situé non loin de son chalet, Valère observe un homme et sa compagne. Bouches closes. Quand soudainement, l’homme dit : « Il y a trop de tout ». Retour au silence. Le théâtre est partout. Comme à Thonon, où il retrouve le même protagoniste. Toujours au café et accompagné. Que va-t-il dire cette fois ? Les secondes s’égrènent. La voix de l’homme s’élève enfin : « J’ai horreur des gens parce qu’ils sont plus intelligents que moi. » Irrésistible mouvement nourricier de la respiration, pour le dire (peut-être) comme l’écrivain.

Energie, le mot chéri

Et si nous parlions du cirque ? Ce tourbillon si singulier dont la rythmique nourrit les spectacles de Novarina depuis l’origine. « Le théâtre n’est pas grand-chose, face à l’art noble du cirque », affirmait sans broncher son père, qui se souvenait d’avoir vu Picasso, Reverdy, Cendrars… et tout ce que l’époque comptait d’intellectuels et de mondains au Cirque d’Hiver. Aux acteurs, il explique toujours aujourd’hui que chacun d’eux engendre un espace singulier comme les antipodistes apportent le sol, les trapézistes font naître la hauteur et le clown contrefait tous les espaces. Encore récemment, il leur a fait écouter les Rudi Llata, deux clowns de Barcelone, dont le numéro La cuisinière automatique l’avait beaucoup marqué enfant (11 ans), parlant d’une perfection lui évoquant le Nô. « Complètement extraordinaire ! » Il y a tout cela dans les textes de Novarina et plus encore. Il faut fréquenter, creuser, soulever, retourner… les mots. Toujours ardemment. A chaque moment, une révélation peut jaillir. Jusqu’au bout, tous les jours.

Les personnages de la pensée, Valère Novarina, La Colline, 2023. ©Photo MLD

Saut de pensée. Au rez-de-chaussée, il y a un piano. Valère Novarina n’en joue pas mais se déchaîne parfois sur son clavier. Il se libère, retrouve le geste. Un geste et surtout un rythme, une énergie (mot chéri). Le trait devient trace dans l’espace comme les skis marquent la neige. Il en va de même avec la peinture, qui permet de retrouver de la vitesse, d’avoir sans tarder un résultat sous les yeux. Le tracé est un chemin tandis que la peinture concentre. Chaque toile possède un endroit de confusion, de renversement, un champ de force. Placé près du bord, ce dernier vient se coller à celui d’une autre toile. Le voile se lève sur la manière dont les peintures s’agencent entre elles. Tels des aimants, elles s’attirent. Mais, saturées d’informations, de contradictions, elles s’échappent malgré tout. C’est leur nature. Qui peut fermer les yeux et s’en remémorer les moindres détails ? « La vue chasse, comme un chasseur, mais ne possède rien. » Souvent, phrase tombe comme une sentence.

Lumière sur le Ranz des vaches

Revenons au prétexte de notre visite. Qu’est-ce donc qui termine le film présenté dans l’exposition de Villers-Cotterêts ? Visiblement, l’artiste est très content de sa facétie. Il s’agit d’un moment capturé lors d’une manifestation aussi rare qu’étonnante : la Fête des vignerons, qui a lieu tous les 20 à 25 ans, à Vevey, en Suisse. D’abord simple parade, elle se compose désormais d’une quinzaine de représentations et mobilise des milliers de figurants : tout un petit monde incroyable réuni autour de thèmes traditionnels tels que le travail de la terre et des vignes, le cycle des saisons et la fraternité. Un chant intéresse particulièrement l’artiste, celui des gardiens de troupeaux alpins : le Ranz des vaches, avec lequel il a décidé de terminer le film. Dans son dictionnaire de la musique (1767), Rousseau explique que les soldats suisses exilés au service du Roi de France avait interdiction de le chanter car il était accusé de faire pleurer, déserter ou mourir ceux qui l’entendaient, tant il vivifiait en eux le souhait d’un prompt retour dans leur pays. Avait-il vraiment toute sa place en conclusion du film ? Catégorique, Novarina déclare la greffe réussie ! Au premier rang, un homme pleure à chaudes larmes. Peu importe le temps, les mots qui trouvent leur chemin conservent à jamais leur puissance. L’artiste entonne à son tour.

L’émotion d’un spectateur à l’écoute du Ranz des vaches. Retransmission RTS.

Infos pratiques> Samedi 17 mai 2025, à 19 h 30, « Novarina, de A à Z », à Maison de la poésie, Paris. Avec Valère Novarina, Gilles Costaz, Jean-Pierre Thibaudat, Claude Buchvald, Céline Schaeffer, Marie-Laure Desjardins, Patrick Suter & Raphaël O’Byrne. Musique : Mathias Lévy (violon). Rencontre proposée par Céline Hersant & Fabrice Thumerel. Dictionnaire Valère Novarina, HDiffusion, Céline Hersant et Fabrice Thumerel (dir.), 416 p., 35 euros.

Lire aussi> Valère Novarina déclare la vie, Valère Novarina ou le singulier pluriel du langage, et Quand l’art commence de Valère Novarina. Le site de l’artiste.

Image d’ouverture> Vue de l’exposition Traces d’écriture, peintures, renversement. Valère Novarina envahit la Cité, du 8 février au 27 avril 2025. ©Photo MLD