Une expérience artistique au cœur des féminités

La Fondation Carmignac accueille actuellement The Infinite Woman sur l’île de Porquerolles, au large d’Hyères (Var). Fortes, lascives, fatales, soignantes, démoniaques, mythiques, les femmes ont été représentées de nombreuses manières à travers les siècles répondant à une vision patriarcale du monde. Puisant dans les mythes originels jusqu’aux représentations les plus contemporaines ou subversives des corps féminins, l’exposition propose de mettre en lumière leur potentiel émancipateur, de la réappropriation du désir jusqu’à l’élévation des corps désobéissants qui bouleversent les conventions occidentales de la beauté et du pouvoir. A découvrir jusqu’au 3 novembre.

Au cœur de l’île de Porquerolles, on ne pénètre pas la Villa Carmignac comme on arpente les allées d’un musée. Ici, chaque pas dans les jardins forestiers ornés de sculptures et bas-reliefs, chaque détour dans les salles de la Fondation où se déploie l’exposition temporaire dédiée aux féminités, devient une immersion artistique, une invitation à se fondre dans un ensemble de plusieurs dizaines d’œuvres en dialogue et en résonance. Une errance méditative où l’art se mêle aux murmures du vent et aux parfums des arbres, transforme la visite en une expérience profondément artistique, où l’architecture, la nature et les œuvres d’art vibrent d’un même souffle. Pour initier ce rite, un doux breuvage aux essences locales de romarin et de sauge vous est offert, comme pour quitter le monde connu et entrer dans celui d’un songe esthétique. Ainsi, entre les allées de la villa dédiées cette saison au féminin, nous voilà happés par le foisonnement des représentations et de leur sens à décrypter, à analyser.

Willem De Kooning, Untitled XLIII, 1983. Pablo Picasso, Femme nue couchée jouant avec un chat, 1964. Michael Armitage #mydressmychoice, 2015,  Julie Curtiss, Bathsheba, 2021. Roy Lichtenstein, Reflections on Jessica Helms, 1990. ©Photo Thibaut Chapotot/Fondation Carmignac

De la femme mythologique au monstrueux féminin ?

Si le titre de l’exposition emprunte à l’œuvre de Shahzia Sikander, artiste pakistano-américaine, le thème lui s’inspire de l’histoire de l’île de Porquerolles dont la légende indique, selon l’écrivain Hyérois Gustave Roux, qu’elle serait la conséquence de la transformation en île d’une princesse fuyant des prédateurs. Le féminin, éternellement revisité, se déploie ici dans toute sa richesse à travers un corpus de dizaines d’œuvres hétérogènes et hétéroclites, questionnant nos perceptions et s’inscrivant au cœur des mutations contemporaines sur le genre. Sous le commissariat d’Alona Pardo, commissaire d’exposition à la Barbican Art Gallery, qui nous offre un point de vue résolument engagé, les œuvres interrogent les féminités passées et actuelles de par le monde.
Accueillis par Selected Wall collage (1972–2011) de Mary Beth Edelson, nous découvrons une grande fresque historique des représentations féminines dans l’art à travers les âges, les cultures et les arts, via plus d’une centaine de collages représentant notamment diverses figures de la mythologie classique et icônes contemporaines. Avec cette œuvre et la délicate Vierge à la Grenade de Sandro Botticelli, incarnant la féminité idéalisée et maternelle, sur fond de nature luxuriante, nous prenons la mesure de la richesse de la proposition.
S’ensuivent des œuvres d’art, pour la plupart récentes, réalisées par des artistes de provenance variée, utilisant des médiums aussi divers que le textile, la peinture, le bois, le collage ou le tufting (tissage artisanal). Avec The Rebirth of the Black Venus, Billie Zangewa livre un autoportrait nu, aux proportions plus grandes que nature, trônant au-dessus de la ville de Johannesburg, où l’artiste Malawite vit et travaille. Cette délicate œuvre soyeuse brodée et cousue, telle une ode à l’acceptation de soi et au féminisme, vient ainsi réinterpréter la célèbre Vénus de Botticelli, tout en évoquant la tristement célèbre « Vénus noire », à savoir Saartjie Baartman, femme Khoïsan exhibée en Europe au XIXe siècle.

Anna Perach, The Hysteric, 2023. Courtesy ADA, Rome. Mother of Monsters (White), 2022. ©Photo Thibaut Chapotot/Fondation Carmignac

D’autres œuvres de femmes puissantes, principalement issues de la collection d’Édouard Carmignac, se dévoilent au rez-de-chaussée de la villa. Des peintures sur tissu Batik de l’artiste féministe Judy Chicago mettant en scène l’accouchement, à la sculpture sur bois de Marion Verboom symbolisant les organes génitaux féminins, à la femme araignée de Frida Orupabo questionnant la façon dont les femmes noires ont longtemps été perçues, les pièces présentées proposent toutes d’appréhender le corps par le prisme de la réappropriation, mettant en lumière les enjeux de pouvoir, d’identité et de représentation qui entourent le corps féminin dans différentes cultures. Les formes tuftées de l’artiste ukrainienne Anna Perach se développent sous forme de sculpture autoportante et d’enveloppes corporelles, évoquant à la fois la protection, la vulnérabilité et la monstruosité, à travers des textures organiques. L’artiste propose ainsi une approche critique de la perception de la femme, qu’elle soit enceinte ou diagnostiquée « hystérique ».

Muses, tentatrices, cyborgs, sorcières…

La pluralité des représentations de la féminité se déploie également au rez-de-jardin de la villa Carmignac, avec un espace principalement dévolu au male gaze, notion développée par Laura Mulvey en 1975 pour qualifier l’objectivation des corps féminins au cinéma, privant les femmes de tout rôle important dans les récits, les présentant principalement comme des objets de désir. On y retrouve notamment des œuvres de Pablo Picasso, Le baiser, ou de Michael Armitage, #mydressmychoice, qui suscitent le questionnement, voire le malaise.
Un autre espace est consacré à la fluidité et aux questions de genre avec, parmi les œuvres, une très belle vidéo de Sin Wai Kin, A Dream of Wholeness in Parts, où le corps devient un terrain d’expérimentation par son approche performative, à la fois poétique et provocatrice. À travers des personnages hybrides et se jouant des codes, l’artiste canadienne met en scène une fiction questionnant les normes binaires du genre et les représentations dominantes de l’identité.

Détail de A Dream of Whholeness in Paris, Sin Wai Kin, 2021. ©Photo Alexandra Boucherifi

Entre photographies, sculptures et peintures, le public découvre un riche éventail d’œuvres et d’interprétations du féminin. Parmi celles-ci, les toiles captivantes de Nash Glynn et Christina Quarles, ainsi qu’Emma, la « soft painting » aux contours délicatement floutés de Sarah Ball, retiennent l’attention. Il croise également les sculptures de poitrines en céramique de Shafei Xia, en verre de Murano signées Jean-Michel Othoniel, et en résine réalisées par Lorie Hollowell, offrant ainsi une exploration artistique plurielle. Côté photographie, Martine Gutierrez, en se mettant en scène dans une réinterprétation libre de Jeanne d’Arc, cherche à déconstruire les normes sociales, offrant ainsi une réflexion sur les rôles et les identités imposées.
Sous le plafond aquatique, trône une puissante Spider métallique de Louise Bourgeois, en résonance avec une fresque murale réalisée in situ par France-Lise McGurn plongeant le spectateur dans une immersion artistique qui l’invite ensuite à la déambulation dans une salle où se côtoient, entre autres, les œuvres monumentales en tissu et peinture de Taschabalala Self, les broderies sur toile de Ghada Amer, et une frise en céramique de Paloma Proudfoot, où les thématiques abordées sont celles des représentations de la femme, de la beauté, du corps noir.  La femme cyborg, elle, s’incarne notamment à travers Breath, œuvre de Tishan Hsu en silicone sur bois et pigments, combinant éléments organiques et technologiques pour interroger les frontières entre le corps humain et le monde numérique. Son esthétique unique fusionne textures et formes abstraites, créant une réflexion sur l’impact des technologies sur notre perception du corps et de la réalité. Le dernier espace de l’exposition est dédié à la mythologie de la féminité en lien avec l’eau, nous ramenant ainsi aux racines mêmes de la légende de l’île de Porquerolles. Ce lien symbolique entre la féminité et l’élément aquatique invite à repenser les récits anciens et leur influence sur les archétypes de l’imaginaire contemporain.

Breath 4, Tishan Hsu, 2021. ©Photo Alexandra Boucherifi

Cette exposition riche et pertinente engage le public dans une réflexion sur la manière dont les récits personnels et collectifs façonnent notre perception de la féminité. Cet ensemble de créations vise à déconstruire les rôles traditionnels attribués aux sexes et à proposer de nouvelles façons d’envisager l’identité et le corps dans un monde en perpétuelle évolution. Notons que l’exposition se conclura le 3 novembre avec une performance de l’artiste Anna Perach intitulée Mother of Monsters, inspirée par la nouvelle La Mère aux monstres de Guy de Maupassant. Cette performance sera chorégraphiée par Luigi Ambrosio, interprétée par Chiara Pagani et accompagnée musicalement par Laima Leyton. À savourer !

Infos pratiques> The Infinite Woman, du 27 avril au 3 novembre, Fondation Carmignac, île de Porquerolles. Du mardi au dimanche. Fermé tous les lundis.

Visuel d’ouverture> France-Lise McGurn, I’m at that party right now, détail, 2024. ©Photo Thibaut Chapotot/Fondation Carmignac