Tout un tableau !

Dans sa nouvelle chronique, Michel Jeandin propose une lecture érudite, amusée et amusante, du tableau périodique des éléments de Mendeleïev. En ayant en tête L’équation de l’art imaginée par l’artiste David Guez, il introduit une notion inédite : le Potentiel artistique, indicateur de la capacité d’un élément du fameux tableau à nourrir l’art. De Gustave Eiffel à Hicham Berrada, en passant par Roland de Lassus et Ali Cherri, la chimie se révèle alors complice des arts plastiques, de la musique comme du design. Au fil d’explications stimulantes, se dessine un véritable plaidoyer pour une alliance assumée entre science des matériaux et création.

Du tableau périodique des éléments dit de Mendeleïev, il pourrait être annoncé que « c’est tout un poème », pour utiliser une expression de mon enfance que j’ai entendue souvent de la bouche de gens voulant signifier, ou plutôt sous-entendre, qu’il y aurait beaucoup à raconter mais qu’ils s’en garderaient bien eu égard à l’ampleur de la tâche. Je lui préférerai donc l’expression « c’est tout un tableau », très explicite mais moins paralysante et, qui plus est, mieux adaptée grâce à sa possible référence aux arts plastiques. Nous aurions pu également pencher pour « c’est une vieille histoire », puisque le tableau de Mendeleïev a fêté ses 150 ans en 2019. Dommage que l’idée de la présente chronique ne me soit pas venue un peu plus tôt !
L’histoire commence, ou plutôt le tableau s’esquisse, avec Lavoisier qui, au XVIIe siècle, laisse à la postérité, autant qu’à la perplexité de ses successeurs, une première liste/tableau des substances fondamentales, autrement dit des éléments, trouvables dans la nature. La perplexité naquit de ce que le brave Antoine y inclut, outre des éléments réels, ce qu’il appela des « fluides impondérables » comme la lumière ou la chaleur. Ces travaux pionniers eurent le mérite d’en appeler beaucoup d’autres par des scientifiques qui y laissèrent leur nom (et parfois leur santé, la chimie étant toujours un tant soit peu dangereuse) : Dalton, Wollaston, Döbereiner, Gibbs, Gladstone, Béguyer de Chancourtois, Newlands, et Meyer, pour ne citer, chronologiquement, que ceux dont les travaux auront notoirement jalonné la route vers la proposition décisive de tableau par Dmitri Ivanovich Mendeleïev.
Ce tableau peut être considéré comme étant à la base des arts plastiques puisque Mendeleïev y montre les briques, appelés éléments, entrant dans la constitution de la matière à laquelle ces arts font appel. L’artiste contemporain Hicham Berrada ne s’y était pas trompé en créant une œuvre à son nom (Mendeleïev Ark, 2010, 100 x 60 x 15 cm3, en ouverture de cette chronique) constituée de 117 cubes ajourés, chacun contenant un petit flacon, représentant les éléments du tableau. L’artiste explique y avoir développé ainsi une approche conceptuelle de la chimie visant à fournir, par cette Arche, un abrégé du monde. Il livre ainsi une preuve artistique de l’universalité du tableau de Mendeleïev. Ce caractère universel se retrouvera dans la description qui en sera donnée plus loin. Malgré cela, Mendeleïev a peu inspiré les artistes, probablement faute de connaissance de son tableau, privilégiant pourtant les œuvres d’art dont la matière est issue. Mendeleïev aura pourtant jeté deux ponts essentiels dans l’histoire de l’art et de l’être humain : le premier établissant, sur des bases scientifiques explicites, le lien entre les atomes et le matériau via le concept d’élément qui en est la brique de base ; le second reliant la science de la matière telle qu’elle fut souvent pratiquée  jusqu’au XXe siècle, c’est-à-dire selon une approche taxinomique (taxonomique), et celle d’aujourd’hui aux rouages plus théoriques et prédictifs, en particulier grâce au numérique. Mendeleïev, de fait, arbitra entre Démocrite et Aristote, l’un plaidant l’existence de particules indivisibles, l’autre affirmant que la matière était divisible à l’infini. Incidemment, c’est sur cette fausse idée aristotélicienne que prospérera l’alchimie pendant plus de 20 siècles, Aristote pensant, de plus, que la matière était constituée de 4 éléments : la terre, le feu, l’air et l’eau. L’artiste contemporain allemand Gunther Jecker réunit les deux ponts précédemment cités, en une prouesse de génie civil artistique, par son travail liant le discret au continu. L’usage de clous notamment lui permet de montrer que « la matière c’est des atomes » [sic] : la meilleure des aguiches (pour ne pas dire teasing) surtout si aucune photo de ses œuvres n’est, comme ici, montrée. Indirectement donc, l’art se réfère parfois au tableau de Mendeleïev, à l’instar de Jecker.

Fig. 1. Tableau périodique des éléments dit tableau de Mendelieïev (dans sa dernière actualisation du 28 novembre 2016).

Après un début de chronique lui donnant des habits d’arlésienne, le tableau se montre enfin en figure 1. Sa description, quand bien même sera-t-elle brève, est gaie comme un pensum mais nécessaire à la compréhension du reste du propos. Les éléments qui y sont regroupés sont les éléments dits chimiques, c’est-à-dire toutes les substances fondamentales de la nature comme ils avaient été appelés préalablement, pour faire simple (?). Chaque élément correspond à une case dans laquelle figurent, dans une disposition pouvant varier selon la présentation du tableau, son nom, son symbole chimique, son numéro atomique (représentatif de la structure interne de ses atomes), et sa masse atomique (c’est-à-dire celle de son atome, l’unité de masse atomique correspondant environ à la masse de l’hydrogène). La couleur avec laquelle ils sont représentés témoigne de leur état : solide, liquide ou gazeux dans les conditions ambiantes. La couleur de la case est caractéristique de la famille à laquelle appartient l’élément : alcalins, métaux de transition, métalloïdes, halogènes, gaz nobles,… Le tableau est nommé tableau périodique (qui revient régulièrement) car il présente les éléments avec de mêmes propriétés (chimiques, par exemple leur capacité à former un oxyde) à des intervalles réguliers donc en colonnes, les lignes classant les éléments par masse atomique croissante. Cette présentation relève probablement de l’intuition fulgurante et le goût des symboles – l’âme russe en quelque sorte – et d’un esprit de synthèse puissant à partir de travaux antérieurs à Mendeleïev, déjà évoqués. Ceux de Chancourtois seront privilégiés ici pour souligner le caractère universel du projet de classification des éléments auquel il s’était attaché aussi. Ce caractère, chez Chancourtois, se manifesta par la forme que ce scientifique donné à sa classification, à savoir celle d’un tableau disposé en hélice sur un cylindre (figure 2). Pour cette raison, il l’appela vis tellurique, le qualificatif de tellurique étant dû au fait que l’élément tellure occupait la place centrale du tableau. Cette vis/hélice n’est pas sans rappeler la double hélice de Watson et Crick représentative de la structure de l’ADN, on ne peut plus universelle elle aussi puisqu’à la base de la matière vivante : la vis de Chancourtois pouvant, pour sa part, alors être considérée comme étant à la base de la matière morte, c’est dire l’ampleur de la découverte, bien avant Mendeleïev. La vis tellurique de Chancourtois, en elle-même, est aussi une véritable œuvre d’art et fut exposée en 2019, l’année déclarée « Année internationale du tableau périodique des éléments chimiques » par l’Unesco. En même temps que la vis tellurique, les éléments dits « Eléments-terre » furent présentés à l’Ecole des Mines de Paris, par la même occasion, y compris celle de ce bon (?!) jeu de mots dont l’auteur de cette chronique rechigne à se départir par solidarité confraternelle, d’autant plus que le jeu est à double étage s’il est dit que l’« élément-terre » se rapporte aussi au cher Watson mentionné juste avant.

Fig. 2. « Vis tellurique » d’Alexandre de Chancourtois, conservée à la Bibliothèque de Mines Paris – PSL, a) Vue d’ensemble, b) Tête de la vis, c) Contre-plongée montrant l’hélice sur son cylindre, (crédit photos : Stéphane Boda, 2019).

L’artiste est intéressé par la matière, c’est-à-dire les matériaux pour employer un vocable moins générique, formée à partir d’éléments répertoriés dans le tableau de Mendeleïev. Pour passer à ce niveau supérieur, ce sont les lois de la chimie et de la physico-chimie qui régissent les interactions et la composition entre éléments : par exemple pour aboutir à des alliages, des oxydes, plus généralement des composés chimiques. Ces lois constituent, pourrait-il être dit, le solfège permettant cette composition qu’il faut logiquement invoquer pour intégrer la notion d’art. Ce n’est donc pas un hasard si un groupe de jazz contemporain s’appelle « La Table de Mendeleïev » qui s’est fixé comme objectif de mettre en musique les 118 éléments répertoriés. Les influences (variées et non limitées à la musique) en sont Steve Reich, Henri Texier, John Zorn, Francis Bacon, Le Corbusier, d’après les critiques artistiques les plus aguerris. Les 8 éléments, bismuth, polonium, astate, radon, francium, rutherfordium, radium et dubnium, inspirèrent au groupe son dernier enregistrement sous la forme d’un concerto, construit en 3 mouvements comme il se doit. Pour rester dans l’art musical, plus douteuse, fût-elle modeste, serait la référence à Moussorgski, pour dire que le Modeste voulait avec ses Tableaux d’une exposition rendre un double hommage à l’art et à Mendeleïev. Il est tentant d’y croire, cependant, puisque la date de composition des Tableaux (1874) suit, de peu, la présentation du Tableau (1869) sur leur terre commune de Russie. S’il fallait filer la métaphore encore, musicale s’entend et pas uniquement pour un plaisir d’allitération, le Pianocktail de Colin dans L’Écume des jours ou l’orgue à parfums des nez de parfumerie, constituent d’autres exemples de compositions musico-chimique. Enfin et surtout, harmonie et symphonie pourraient être dites composées par l’artiste pour passer des éléments de Mendeleïev aux matériaux servant à ses créations. L’écriture symphonique, avec ses (conventionnels) quatre mouvements, peut, en effet, traduire les correspondances entre matériaux et arts. La nature des matériaux correspond à la peinture, leur forme à la sculpture, leur surface à l’architecture, et leur réactivité – au sens large, c’est-à-dire leur capacité à être transformés – aux arts nouveaux. Ce dernier mouvement peut en annoncer un cinquième, susceptible de correspondre aux matériaux intelligents et virtuels, même si le progrès dans l’art est dénié par les plus éminents penseurs et historiens de l’art. Cependant, la Symphonie fantastique de Berlioz ou la première de Mahler dite Titan échappèrent bien à la règle en présentant cinq mouvements. De plus, les seuls noms de « fantastique » et « Titan » (même si ce n’est pas « titane ») donnent envie de voir les correspondances entre matériaux au nombre de cinq. Ce point et, plus généralement, l’étude d’une harmonie entre matériaux et arts constitue le thème d’un livre en cours de rédaction dans le prolongement de cette chronique.
L’art est donc le fruit de la composition de matériaux comme le matériau est le fruit de la composition entre éléments. L’art ne peut être élémentaire, fut-il primitif ou premier, sauf à considérer un élément comme une œuvre d’art. La plus belle des performances artistiques, à savoir la plus belle des compositions, à moins que ce ne fut la plus belle décomposition, aura pu être alors le Big Bang. Pour les férus de matériaux, il peut représenter la plus belle synthèse in situde matériaux, profane approche de la Création où un Dieu artiste toucha du doigt Adam son élément primitif. C’est donc aux niveaux supérieurs dans tous les sens du terme et au pluriel que l’art se traite. Au niveau le plus bas, qui devrait être plutôt dit fondamental pour en supprimer toute connotation négative, se situent les éléments. Il peut donc être dit que les matériaux, composés à partir des éléments de Mendeleïev, interviennent supérieurement. Ce dernier adverbe est employé, improprement diraient les puristes, mais à dessein pour signifier « au-dessus » avec une nuance valorisante. Ces compositions (chimiques) sont régies par le temps, paramètre essentiel (au sens propre du mot c’est-à-dire par essence) aussi de l’inspiration artistique. Le temps définit, pour parler savamment, les cinétiques de réaction. Incidemment, l’art cinétique peut les évoquer. Pour compliquer les choses, le vocable « élément » est communément associé à l’art quand il désigne certains critères visuels pouvant le qualifier, loin donc de Mendeleïev, des réactions chimiques et des matériaux en résultant. Ils sont au nombre de cinq : la couleur, la ligne, la forme, l’espace et la texture. Ils sont cités ici, surtout pour signaler leur faiblesse, en regard des éléments de Mendeleïev et des matériaux en résultant, pour appréhender l’art. Dans un même esprit de simplification par rapport à la prise en compte de tous ces éléments de Mendeleïev et des matériaux mais sans présenter les faiblesses de simples critères visuels, David Guez eut l’idée, en une enviable trouvaille, de définir un nouvel élément (hypothétique) qu’il a baptisé Mt. Ce symbole, sur le modèle des symboles chimiques figurant dans le tableau de Mendeleïev, désigne l’élément dit « Mart » et se veut représenter, sous forme contractée, la Matière et l’Art : un pavé (le Mart) dans la mare de Mendeleïev donc. Présenté à l’occasion de la Journée d’étude « Les arts sont toujours premiers », tenue à la Sorbonne, le 10 février 2025, le Mart est placé, par son créateur, dans le tableau des éléments périodiques, en tant qu’élément zéro-premier de numéro atomique 0-1 [NDA : « ? »] précédant l’hydrogène, pour signifier que, pour citer David Guez : « Toute création commence par une étincelle artistique, une intuition invisible mais omniprésente. Il symbolise l’énergie créatrice et mythique que l’art apporte à l’humanité, agissant comme un lien entre le passé et le futur, le tangible et l’intangible, l’individuel et le collectif » (in le recueil des communications, AHM éditions, Fév. 2025, p.89). Mart symbolise la matière première de la création artistique. Il se combine avec les éléments de la réalité que sont A, l’Authenticité ; T, la Technologie ; H, l’Histoire ; S, la Société ; C, la Couleur ; E, l’Energie, pour former des œuvres tangibles ou immatérielles et résulter en l’expression de l’art sous la forme donnée par David Guez, à savoir :

Mt x A x T x H x S x C x E

Cette approche conjecturale a été développée à l’aide d’une intelligence artificielle et en rien vésanique, que l’auteur de cet article ne saurait préciser plus faute d’éléments (encore et toujours des éléments !) pour ce faire. En attendant, le Mart sera considéré, en particulier dans cet article, plus comme une création artistique que comme un élément à ajouter au tableau de Mendeleïev. Il pourrait ainsi être vu comme s’inscrivant parfaitement dans une esthétique de bas-relief (figure3), c’est-à-dire de « sculpture modeste » ainsi que le définissait si pertinemment la sculptrice Carlotta Bailly-Borg : un bas-relief, certes, mais de haut relief, autrement dit de haute importance, du fait de son contexte sociologique et universel, jusqu’à lui donner quelque parfum d’ésotérisme, voire d’alchimie.

Fig. 3. David Guez, « Le Mart » (et son équation), 2025.

Le Mart semble s’apparenter plus à un élément philosophal qui rendrait artistique toute composition le contenant. Pour l’instant, dans cette chronique, l’art sera considéré comme devant plus à la chimie qu’à l’alchimie, Mendeleïev plutôt que Flamel donc, pour sa capacité à composer des matériaux, à partir des éléments, selon les lois qui la régissent. Mieux encore, pour rester sur cette ligne, d’aucuns pourraient même revendiquer que la chimie et ses disciplines connexes soient considérées comme un art, le 11e puisque la première place vacante, aujourd’hui, semble se situer en cette position. Après tout, sans être éloignées de la chimie, la cuisine (pardon, la gastronomie) et la parfumerie ont bien déjà été proposées pour cette même distinction. L’art ne l’a pas attendue, en tout cas pour consacrer la chimie comme l’une de ses veines les plus riches. L’artiste contemporain, Hicham Berrada, déjà cité, chimiste de formation, est probablement celui qui montre le mieux, au travers de ses créations, combien les phénomènes chimiques peuvent brillamment nourrir l’inspiration artistique. Il en explique les mécanismes dans un entretien à paraître dans un livre attendu pour 2026 dont il ressort que la chimie, avec par extension la physico-chimie, la métallurgie, la céramique (en y incluant le verre et l’émaillerie), en bref tout ce que recouvre la discipline universitaire répondant au nom de « science et génie des matériaux », méritent d’être classées parmi les arts, fût-il le 11e. Celui-ci conjuguerait les arts du feu, de la pression (l’air) et des conditions environnementales (la terre et l’eau) qui ne sont rien d’autre que les paramètres influençant les réactions chimiques donc de composition des matériaux à partir des éléments de Mendeleïev. Les « quatre éléments » comme le sont communément appelés le feu, l’air, l’eau et la terre y croisent donc ceux de Mendeleïev. Lavoisier dans ses travaux précurseurs de ceux de Mendeleïev l’avait pressenti : Condorcet aussi, quand il créa la prestigieuse SEIN (Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale) où la métallurgie et chimie s’y trouvent classés dans la même Commission savante. Dans l’imaginaire artistique, les quatre éléments représentent la nature et les cinq sens les moyens de sa perception par l’homme pour en suggérer le pouvoir éphémère qu’il exerce sur elle. Le peintre Jacques Linard est de ceux l’ayant le mieux exprimé, dès le début du XVIIe siècle (figure 4). L’artiste contemporain, Ali Cherri, pour sa part, a donné dans sa vidéo The Disquiet (l’Intranquille) (2025), une saisissante illustration de la puissance conjuguée des quatre éléments en question (figure 5). L’expression artistique fournit à Ali Cherri l’occasion de  montrer, avec grand talent, la nécessaire humilité que doit posséder l’homme y faisant face. Ses sens (avec ceux du regardeur) et ses sentiments trouvent leur traduction dans les éléments en scène dans la vidéo : son désespoir face à l’eau qui en est l’élément source (sans jeu de mots) depuis que Lamartine l’avait si bien révélé, son impuissance devant le feu et l’air (le vent) mais avec, quand même, un sentiment de refuge que la terre continue de lui inspirer malgré ses failles (y compris au sens propre du terme dans cette vidéo). Leur mélange aboutit au sentiment d’intranquillité, néologisme si bien évoqué par Pessoa dans son livre éponyme et magistralement repris par Ali Cherri. Ce dernier, dans L’intranquille, sans la prôner probablement, y impose, en effet, une certaine esthétique de la destruction, par l’exposition aux quatre éléments : semblable esthétique pouvant être provoquée par certains éléments du tableau de Mendeleïev. Le carbone et l’uranium en font partie, même si cette esthétique n’entre pas en même proportion dans le potentiel artistique chacun de ces deux éléments comme il est défini dans la suite immédiate.

Fig. 4.  Jacques Linard, « Les Cinq Sens et les Quatre Eléments », 1627 (crédit photo : M. Jeandin, 2022).
Fig. 5. Ali Cherri, « The Disquiet (L’Intranquille)», Extrait de vidéo (Vidéo Still), 2013,
a) l’air et le feu (crédit photo : M. Jeandin, 2025), b) l’eau et la terre (Courtesy de l’artiste et de la Galerie Imane Farès).

Le Potentiel Artistique – notion nouvelle –, siglé en P.A., mode française oblige, est défini ici comme étant la caractéristique traduisant la capacité d’un élément du tableau de Mendeleïev à intervenir dans un chemin de création artistique : soit comme élément d’inspiration d’œuvres, soit comme élément constitutif de matériaux utilisés dans leur fabrication. Sur la base du tableau de Mendeleïev (rappelé en figure 1) mais avec les lanthanides et actinides (parmi lesquels l’uranium, en particulier) respectivement regroupés en une seule case par famille (en colonne 3, lignes 6 et 7), ce potentiel a été exprimé quantitativement en unités arbitraires (u.a.) sur la troisième dimension d’une représentation que d’aucuns obsédés par les arts qualifieraient d’ « à la Buren » (figure 6). Les hauteurs des colonnes correspondant aux éléments ont été normées par rapport à celle de l’hydrogène prise, en conséquence, égale à 100%. Cette représentation intègre tant le potentiel d’ores et déjà exploité – dite composante établie – que celui escompté à court terme – dite composante évolutive. Représentant un potentiel, par définition, sa hauteur n’est pas immuable. Son évolution dépend de celle des techniques et du contexte artistique dans lequel elles se placent. Elle sera, modestement dit, théorisée et détaillée un peu plus loin. La composante établie a été évaluée à partir de l’histoire de l’art et à la lumière de discussions avec des artistes contemporains. La  composante évolutive, pour sa part, justifie pleinement le nom de potentiel attribué au P.A., sachant que ce sont les artistes qui le lui feront mériter ensuite en fonction de leurs créations futures. Cette dernière, pour l’instant et ici, n’a donc été évaluée que selon des critères issus de la science des matériaux et des perspectives artistiques qu’ils offrent. L’auteur, pour ces raisons, souligne le caractère nécessairement en partie subjectif de l’évaluation du P.A.

Fig. 6. Représentation du potentiel artistique (P.A.) des éléments du tableau de Mendeleïev, unités arbitraires (u.a.), (conception graphique en collaboration avec Béatrice Jeandin, 2025).

Reprenant l’exemple de l’uranium mentionné un peu plus haut, il peut en être dit que cet élément appartient à la catégorie des éléments d’inspiration puisque l’uranium fut à la base d’assez nombreuses créations visant à dénoncer les ravages de la bombe atomique, y compris en jouant sur l’esthétique de destruction déjà soulignée. Anne Imhof avec son huile sur toile (Sans titre, 2022) représentant une explosion apocalyptique, et Luc Tuymans avec son Eternity (2021) (figure 7) s’inscrivirent, par exemple, dans ce mouvement. De grandes expositions lui furent même spécialement consacrées, ainsi les récentes intitulées L’Âge atomique et Apocalypse, respectivement au Musée d’Art Moderne de Paris et à la BNF-Mitterrand, en 2024-2025. Ces expositions marquent bien l’évolution de la pensée artistique, témoin de la société, vis-à-vis de l’atome : plutôt négative aujourd’hui, par contraste avec ce qu’il en était voilà quelques décennies, où l’ère atomique était vécue positivement parce qu’appelant au progrès de l’humanité via la science. L’Atomium de Bruxelles, monument contemporain (1958), à mi-chemin entre sculpture et architecture, en fut le symbole universel, à l’Exposition du même nom, grâce à la représentation de l’élément fer (Fe) que son architecture avait adoptée. Le motif (maille) élémentaire du cristal de fer y est, en effet, reproduit avec ses 9 atomes en sphères reliées entre elles par des tunnels figurant les liaisons atomiques. L’ensemble est en acier (à base de fer donc), inoxydable, les parties sphériques étant revêtues (placages triangulaires), à l’origine, d’aluminium pour être remplacé par de l’inox brillant après sa première réfection.

Fig .7. Luc Tuymans, « Eternity », 2021. ©Galerie David Zwirner

Pour constituer l’acier, qu’il soit inoxydable ou non, le fer est allié au carbone. Même si, comme il sera vu plus loin, il constitue un élément premier pour la fabrication des œuvres, l’Atomium en étant un exemple, l’élément carbone en tant que tel, inspire beaucoup les artistes, les contemporains surtout portés qu’ils sont souvent par la vague écologique. La série Empreinte Carbone (2016), notamment, par Cécile White utilise des empreintes d’arbres réalisées à l’aide de la technique du monotype sur papier de riz à l’encre de chine (figure 8a). Le résultat impressionnant (c’est le cas de le dire !) est le pendant de celui obtenu par la technique de réplique au carbone (sous la forme d’une mince pellicule préalablement déposée) de la surface de matériaux avant observation au microscope électronique en transmission (MET), à fort grandissement donc (figure 8b). Bien qu’obtenues à des échelles très différentes, les empreintes respectives présentent des similitudes dans leur faciès, rappelant, en cela l’usage qu’a pu faire de la microscopie (optique comme électronique) l’artiste contemporaine Iglika Christova pour ses fascinants dessins « d’observation et/ou vivants ».   Grâce au carbone, la convergence entre art et science des matériaux se montre forte ici, passant tant par la méthode – la réplique/l’empreinte – que par l’élément carbone. Ce dernier, constituant majeur (pour moitié environ) du bois (de l’arbre) traduit, pour l’artiste, à la fois la marque laissée par les activités humaines dans l’atmosphère que la nature (les arbres) aidant à l’éponger. Le processus élémentaire (au sens de : issu de l’élément carbone) mis au jour par l’artiste est donc renouvelable, satisfaisant par là-même la visée écologique qui l’aura  inspirée.

Fig. 8. Le carbone, dans l’art contemporain, Cécile White, « L’empreinte carbone », 2015 (© L’artiste et L’aparté), à droite,  en science des matériaux, « Réplique carbone extractive d’alliage Zircaloy-2 observée au MET », 2022 (cliché Monica Rolinska, KTH RIT Stockolm).

Même si les exemples du carbone et de l’uranium sont marquants, un élément en tant que tel –autrement dit, un élément simple – est rarement inspirant, pour utiliser l’adjectif si à la mode en ces années assez peu inspirées que sont 2025 et plus (le moins possible peut-il être espéré). Les éléments du tableau de Mendeleïev servent plutôt, en effet, le plus souvent, à la fabrication des œuvres, en tant que constituants des matériaux utilisés par l’artiste. Ici aussi, il est rare que le matériau de création se limite à un élément simple, plusieurs différents le composant le plus souvent (par alliage, agrégation, etc.). Certains d’entre eux peuvent, cependant, prétendre à ce rôle, du fait de leurs propriétés propres que l’artiste veut exploiter. En premier lieu, le carbone peut être cité, en tant qu’élément présentant le plus haut potentiel artistique après l’hydrogène comme il sera détaillé plus tard. Le carbone, sous forme de graphite, est utilisé, par exemple, par l’artiste contemporain Jasenko Đorđević pour de mini-sculptures sur mines de crayon. Différents métaux suivent le carbone comme éléments de fabrication artistique. Le fer est probablement le plus emblématique puisqu’il a servi à construire la Tour Eiffel, création à jamais contemporaine autant qu’artistique. Eiffel avait, en effet, fait le choix révolutionnaire du fer (dit « puddlé »), de préférence à l’acier pour ses propriétés mécaniques supérieures. Le nickel est parfois aussi préféré à l’acier (inoxydable), par l’artiste à condition qu’il ait, d’une part, les moyens et, d’autre part, un désir de pérennité de son œuvre : le plus souvent pour des sculptures souvent monumentales et destinées à l’extérieur. La résistance à la corrosion de cet élément est incomparable, en effet, comme son rendu visuel d’ailleurs (concurrencé par l’inox brillant cependant). Le sculpteur contemporain Robert Lee Morris en est friand. L’argent et l’or purs se définissent sensiblement comme le nickel bien que, traditionnellement, encore plus employés et ce dans des disciplines artistiques encore plus variées. Il reste qu’ils le sont (furent) principalement, non sous forme massive mais sous forme de feuilles ou poudres pour limiter le coût d’emploi notamment. Incidemment, les poudres ou plus généralement les pigments pour peinture ne sont généralement pas des éléments purs, ne serait-ce que parce que la taille très fine des particules (dit plus savamment, leur grande surface spécifique) les conduit à réagir spontanément avec l’environnement pour former des oxydes, nitrures, etc. stables dans le temps. Les éléments simples pour applications dans l’art ne sont donc pas à chercher parmi les pigments de peinture. Même si certaines œuvres sont annoncées comme réalisées en un élément simple, il faut souvent comprendre qu’elles le sont plutôt en un de ses alliages, c’est-à-dire composés à partir de cet élément simple par quelque procédé de transformation métallurgique ou céramique. Il en est ainsi du titane et de l’aluminium, souvent confondus avec respectivement l’alliage de titane TA6V (en l’occurrence du titane composé avec de l’aluminium et du vanadium) ou l’oxyde de titane TiO2, et, par exemple, le duralumin (nom commercial d’un alliage très répandu d’aluminium avec du cuivre et du magnésium). C’est donc, principalement, sous forme de composés que les éléments de Mendelïev participent à la création artistique. La prééminence de l’hydrogène, du carbone, de l’oxygène dans le tableau des potentiels artistiques – Tampa (TAbleau Mendeleïev des Potentiels Artistiques), pour céder à la mode bien française des acronymes –, en figure 6 pour rappel, s’en trouve expliquée, ces éléments entrant dans la composition des polymères/plastiques et/ou bois-papier et/ou oxydes, sans oublier l’air et l’eau, tous très utilisés par les artistes. Bien qu’à la base de tous les composés organiques, composant la matière vivante, par définition, l’élément carbone ne peut parler. Sinon, il ne manquerait pas de souligner l’étendue dans le temps de son emploi dans l’art, le marquant à toute époque de son empreinte (bien évidemment !) : du noir de fumée ou charbon de bois pour l’artiste rupestre ou pariétal au nanotube pour l’artiste contemporain se vantant de son Vantanoir, en passant par le diamant pur ou le carbone adamantin pour les moins riches. Les autres éléments à fort potentiel artistique montrés en figure 6 – fer (Fe), cuivre (Cu), aluminium (Al), zinc (Zn) notamment –  le sont parce que matrices des alliages les plus courants dans les arts plastiques, à savoir les aciers, les bronzes, et alliages légers. D’autres éléments, en moindre teneur, peuvent s’y trouver, justifiant leur p.a. mais à un degré moindre : chrome (Cr), titane (Ti), tantale (Ta), platine (Pt), plomb (Pb), etc. A l’inverse, de notables potentiels créditent les éléments entrant dans la fabrication d’œuvres, surtout contemporaines, faisant appel à des dispositifs électriques ou électroniques : tungstène (W) pour tous les systèmes d’éclairage à incandescence (ampoules électriques) ; lithium (Li) et silicium (Si) pour les batteries et accessoires électroniques ; néon (Ne), argon (Ar) pour les tubes de mêmes noms. Ces derniers sont des gaz dits rares, au même titre que tous les autres constituant la dernière colonne du tableau de Mendeleïev (à droite et en bleu sur les figures 1 et 6).
Même si ce n’était probablement pas dans l’intention de l’artiste contemporaine Jude Abu Zaineh qui devait ignorer cette dénomination, le choix de l’argon fut donc parfaitement judicieux dans son œuvre intitulée Bedoon (figure 9) puisqu’elle y veut exprimer la privation, notion apparentée à la rareté. Le Bedoon/bédouin, nomade, est, en effet, emblématique de quelqu’un « privé de », en l’occurrence d’un chez soi. Filant (mais autrement que par nomadisme) encore plus loin la métaphore, il peut être même, en outre, associé au gaz qui fuit loin de chez lui. Les autres gaz employés par les artistes (employés du gaz) contemporains le sont dans des mécanismes pneumatiques ou aéroportés consommant surtout oxygène (O) et azote (N), de plus en plus présents dans l’art contemporain : pour preuve la récente exposition Euphoria: Art is in the air au Grand Palais (NDA : pourquoi ne pas dire Big Palace alors ?), très peu gonflée malgré les apparences dirait Libé. Leur potentiel artistique s’en trouve, pour partie, expliqué, le reste l’étant parce que ces éléments entrent dans la composition de céramiques, verres, et émaux sous la forme d’oxydes et de nitrures, en particulier. Les autres éléments associés voient leur potentiel artistique marqué : calcium (Ca), silicium (Si) et  phosphore (P), notamment. Enfin, des sels anhydres (composés chimiques sans eau, avec le chlore (Cl), par exemple) justifient le potentiel de nombre d’éléments que certains arts comme la photographie privilégient. Le sodium (Na), le soufre (S), l’argent (Ag) et le palladium (Pd) en font partie. Tous ces éléments sont appelés à être de plus en plus présents dans l’art contemporain, compte tenu de la vogue des céramiques et un mouvement irréversible vers la création d’œuvres polysensorielles. Ce mouvement privilégie souvent le sens olfactif, en conséquence les éléments conduisant ou nés de composés putrescibles (pour œuvres éphémères ou évolutives, cf. Berrada) qui, pour le sens commun, symbolisent la chimie et ses réactions. L’art écologique, n’en déplaise à ses contempteurs, se chargera d’en accroître l’usage donc en conséquence le P.A. des éléments impliqués. Pour plus de détails, le lecteur est invité à se reporter à la série d’articles intitulée Matériaux en tous sens/Matériaux et synesthésie déjà publiée.

Fig. 9. Jude Abu Zaineh, « Bedoon », 2020, présenté lors de l’exposition De l’art de vivre au Centre culturel canadien, 2022. ©Photo M. Jeandin, 2022

Le P.A., par définition, correspond à un potentiel artistique. Celui-ci est logiquement susceptible d’évoluer avec le temps, en fonction, d’une part, de l’évolution des procédés de fabrication/transformation des matériaux composés à partir des éléments de Mendeleïev et, d’autre part, du contexte artistique/sociétal à l’époque de son évaluation, les deux facteurs n’étant pas totalement indépendants, d’ailleurs. Le contexte artistique/sociétal peut être donné par un indice Aart qui pourrait se définir en faisant intervenir des composantes du genre de celles considérées par David Guez pour son Mart dont il fut question plus haut, à savoir divers facteurs sociétaux, historiques et environnementaux. Ainsi, il peut être posé que :

P.A. = f (Proc.(t), Aart(t))

avec, Proc.(t) traduisant l’évolution technique et Aart(t) l’air du temps, t, dans son acception artistique. Si la dénomination air du temps n’est pas encore reconnue par l’Académie des Sciences, elle n’en reste pas moins explicite.
La figure 6 doit donc être considérée comme établie à un instant donné, celle fournie dans cet article l’étant à la mi-2025. La réunion des graphiques obtenus à différentes périodes trace l’évolution du potentiel dans le temps, pouvant ainsi constituer un outil d’étude de l’évolution de l’art et de la société via les matériaux. Par exemple et pour être concret, avant les découvertes de la fission et la fusion nucléaires (c’est-à-dire peu après les années folles, les bien nommées !), le P.A. d’éléments comme l’uranium ou le plutonium aurait été déclaré proche de zéro alors qu’aujourd’hui, il en est rien. En effet, comme il a été vu plus haut, l’avènement (façon de parler) du nucléaire s’est produit depuis. Il est même encore susceptible de changer à l’avenir, en fonction du développement de la technologie (sera-t-elle moins risquée ?) et de la réaction de la société devant l’atome, sous l’influence du courant écologique. Par rapport à nombre d’éléments du tableau de Mendeleïev, la position actuelle peut être affirmée être semblable à celle prise face aux éléments associés au nucléaire à l’avant-guerre : à savoir une certaine ignorance de leur développement possible donc de leur P.A. Conclusion : il faut attendre. La position est un peu plus avancée pour certains, bien qu’ils soient probablement seulement à l’aube de la croissance de leur potentiel. Cette croissance est attendue du progrès technologique dans deux domaines. Le premier domaine est celui des revêtements, c’est-à-dire de tout dépôt de matière destiné à modifier les propriétés superficielles d’un objet. Par toute une série de technologies (chimiques, physiques, physico-chimiques), un grand nombre des éléments au P.A. quasi nul pourraient ainsi être utilisés sous forme de revêtements, y compris donc pour des visées artistiques. Le choix en ce sens de tel ou tel élément dépendra des mouvements d’art et de l’intérêt que pourront y porter les artistes. Le Vantablack, déjà cité, en fut un exemple, dans les années 2010, réalisé par dépôt de carbone en phase vapeur, dans des conditions particulières pour lui donner des propriétés optiques ne l’étant pas moins. Même si le carbone n’avait pas besoin de lui pour augmenter son potentiel vu sa prééminence déjà dans l’art et les matériaux associés, sa visibilité (façon de parler, compte tenu des propriétés du Vantablack) n’en fut pas moins accrue. Le deuxième exemple est celui des matériaux obtenus et/ou traités par des procédés dits rapides comme la refusion/trempe laser, l’atomisation/projection par gaz, ou les procédés à haute dynamique par choc ou explosion. L’intérêt de ce genre de procédé est d’aboutir à des matériaux, si ce n’est nouveaux mais aux propriétés (au moins certaines d’entre elles) hors normes grâce à leur microstructure exceptionnelle. En effet, les cristaux constitutifs de la matière peuvent y être très petits (nanométriques), voire absents. Dans ce dernier cas, la structure amorphe (en osant l’oxymore) en résultant conduit à une résistance à la corrosion exceptionnelle puisque, classiquement, ce sont les frontières entre les cristaux qui en sont le siège. Il est aisé d’imaginer le parti que pourraient en tirer les artistes inspirés par la création d’objets quasi immortels, à défaut d’être éternels. Comme certains éléments favorisent la réussite de ce type de procédés, pour l’amorphisation en particulier – le bore, le phosphore, par exemple – leur potentiel artistique est susceptible de croître fortement dans le futur, pourvu que la technologie en poursuive le développement (qui semble inexorable) et que les artistes en soient informés donc inspirés. Pareille inspiration ne fait aucun doute, sur la foi de ce que l’un de ces procédés, la foudre, a pu déjà inspirer l’artiste contemporaine Sabine Mirlesse, pour sa remarquable création Strike (2024, figure 10). Cette œuvre fait bien le pont entre matériaux, procédés et art, dans le registre des hors normes dont il vient d’être question. La foudre se pose en procédé hautement dynamique, en effet, compte tenu de l’énergie transmise au sol en peu de temps : en un éclair, on ne peut mieux dire, la puissance d’une centaine de centrales nucléaires, ou des plus gros lasers. Sous l’effet de la foudre, de nouveaux matériaux peuvent se former à la surface de la terre, par transformation minérale. Il en est ainsi de la fulgurite, se présentant, de fait, comme de la matière fossile figée par l’éclair (Strike), mémoire, pour l’artiste, des orages et tempêtes. D’autres matériaux hors normes résultent aussi de coups de foudre. Il a été découvert récemment que les fulgurés, c’est-à-dire les personnes ayant été frappées par la foudre mais sans en être mortes, voyaient leur sang contaminé par des nanocomposites –matériaux hors normes s’il en est – formés sous le feu du ciel. Le mot « strike », en plus d’être associé à des matériaux résultant de procédés/phénomènes très courts et intenses, ne manque pas de faire penser au mot « stack » qui désigne un pilier d’érosion de recul de la côte, tel l’aiguille d’Etretat. Si le « strike » impose le feu et des processus de formation rapide, le « stack » est un matériau aussi aux propriétés sortant de l’ordinaire, par sa composition et sa densité, résultant de procédés longs et progressifs avec l’eau pour force motrice. Il peut être tout autant source d’inspiration artistique, picturale avec toutes les représentations qui ont pu en être faites mais aussi littéraire. Récemment, l’écrivainaventurier Sylvain Tesson l’a, en effet, mis au pinacle – comme il se doit – en tant que symbole de ce qui s’échappe du groupe, dans son ouvrage Les piliers de la mer (Ed. Albin Michel, 224 p.) : « Un stack, c’est une personnalité de la roche refusant la suprématie de la mer » (ibid., p. 18). Tesson, qu’il lui soit pardonné, trouve même dans l’anglicisme « stack »plus de poésie que dans « pilier maritime ».  Stack et strike allégorisent donc au mieux l’art, via les matériaux, les éléments et les procédés d’élaboration. Le développement des procédés d’élaboration/transformation des matériaux semble donc être facteur de progrès artistique, pour ne pas dire progrès dans l’art et risquer par là-même de heurter tant Hervé Fischer que Miquel Barceló qui, l’un et l’autre, l’excluent catégoriquement. Le débat reste donc ouvert. En attendant, il conviendrait de s’entendre sur la définition du mot progrès. La question du progrès dans l’art est-elle du même acabit que la question du progrès de l’humanité ?  Où se situe le progrès technologique dans cette dialectique ? Pour se ramener à un exemple concret, si les métamatériaux viennent à être mis au point (à 90 % aujourd’hui) grâce à une mise en forme adéquate de leurs composants, ouvriront-ils une nouvelle voie dans l’art de l’invisible ? Dans ce cas, le cuivre qui en est, d’ores et déjà, l’élément (au sens de Mendeleïev) de base, verra son P.A. croître considérablement.

Fig. 10. Sabine Mirlesse, « Strike », 2024 (Courtesy de l’artiste et de la Galerie Andréhn-Schiptjenko Paris, Stockolm).

Indépendamment du progrès technologique, bien que s’y appuyant parfois, la variation de P.A., à l’avenir, dépendra aussi du progrès de l’homme pour ne pas dire l’humanité comme il vient d’être dit, quitte à s’engager sur le chemin glissant du transhumanisme. Celui-ci participe, en effet, de plus en plus, de l’air du temps Aart(t), terme intervenant dans l’équation du P.A. introduite précédemment. Viendra le temps, en effet, où l’homme (au sens générique du terme) augmenté augmentera, en une espèce d’action transitive, le P.A. de certains éléments aujourd’hui faiblement cotés, grâce aux capteurs-implants et systèmes virtuels dont il sera doté. Ses capacités sensorielles accrues pourront alors le faire considérer des éléments différemment. L’exemple du tantale, pour l’instant anecdotique, est significatif. Cet élément s’est trouvé mis, très récemment, sous les projecteurs (des bougies plutôt mais c’est déjà cela) de l’actualité parce que des chiens policiers (bergers malinois) 2.0 ont été dressés pour détecter le tantale, fût-il à des teneurs de quelques mg. Le tantale traduit, en effet, la présence de supports électroniques (disques durs, clés USB, détonateurs, etc.), cruciaux dans certaines enquêtes, ce métal étant contenu dans les circuits imprimés. Les sens de l’homme augmenté rejoindront ceux des chiens et autres espèces qui s’en différencient, favorisant ainsi les courants artistiques aux créations olfactives, haptiques, optiques, acoustiques, voire synestésiques comme de précédentes chroniques les ont décrits.
Tous ces progrès, technologiques comme humains, semblaient relever, voilà peu encore, du magique : comme sont qualifiés par convention les éléments en attente pour compléter le tableau de Mendeleïev. En revanche, de ce côté, il vaut mieux ne pas compter sur leur découverte pour enrichir significativement le tableau de Mendeleïev et, encore moins, pour influencer l’art. Ces éléments hypothétiques, en effet, ne pourraient appartenir qu’à la classe des éléments dits superlourds et/ou transitoires dont la durée de vie est inférieure à la milliseconde, résultant de collisions interparticulaires. C’est pourquoi, il vaut mieux aujourd’hui affirmer la complétude du tableau de Mendeleïev et laisser le magique de côté. Les considérations alchimiques auxquelles le mot magique fait penser le furent aussi, d’ailleurs, dans ce texte, sauf de manière allusive quand il fut question du Mart. Malgré le traité alchimique de référence (?!) Splendor Solis (1599) prônant la relation entre matériaux (éléments/métaux), nature (ses 4 éléments et 7 planètes) et humanité (son âme et sa pureté), grâce aux travaux critiques de Lavoisier et ses suivants, il est évident que le tableau de Mendeleïev n’a rien d’alchimique. L’alchimie, en effet, est à la chimie ce que le Père Fouras est à Mendeleïev : une vague ressemblance seulement (même si le boyard est proche dans les deux cas). L’un pose des énigmes baroques tandis que l’autre les résolvait scientifiquement. Cette chronique ne gardera donc de l’alchimie que son intérêt culturel/artistique avec la création des chefs-d’œuvre qu’elle aura inspirés. L’Alchimiste de Roland de Lassus en fait partie et se trouve mentionné ici pour plaire à l’auteur qui aura ainsi trouvé l’occasion de partager son amour pour cette œuvre musicale majeure.
Si, cependant, existe une alchimie à laquelle se référer pour cette chronique, c’est bien celle des mots. La chronique a pu ainsi s’aider de la polysémie du mot « élément » pour signifier les points essentiels à considérer dans une approche liant le tableau de Mendeleïev à l’art : de l’élément en tant que particule élémentaire, voire l’atome, jusqu’à l’élément naturel (eau, feu…), en passant par l’élément matériau. La facilité pousse à écrire que la notion d’élément est donc loin d’être élémentaire. Différentes échelles élémentaires interviennent, en effet, cette formulation suffisant, d’ailleurs à elle seule, à évoquer un certain caractère fractal pour cette approche. Les interactions entre les éléments de tous types sont régies par les lois de la physique et de la chimie auxquelles il a pu être ajouté, si ce n’est des lois (heureusement !) mais des relations avec l’art. Le potentiel artistique a été proposé comme un premier facteur les caractérisant, celui-ci pouvant se raccorder au tableau de Mendeleïev.
Le seul élément dont il n’ait pas encore été question, à propos du tableau de Mendeleïev, est un élément de langue – non de langage –, susceptible d’agiter les séances de l’Académie des Sciences. Faut-il dire table ou tableau de Mendeleïev ? Cette chronique, compte tenu du contexte artistique dans lequel elle se place, opte pour « tableau », terme, en outre, préféré par les linguistes puristes, même s’ils n’excluent pas le mot « table », sauvé par son caractère polysémique aussi. Cependant, le mot « table » n’aurait pas conduit au même titre de chronique. Plutôt que « Tout un tableau », elle  aurait été, probablement, alors intitulée « Tous à table », moins sérieux et moins annonciateur de son contenu : à proscrire donc. Le dessin de la figure 11 traduit cette préférence. Cette dernière n’aura servi qu’à soutenir la bouteille de vodka qui, pour sa part, aura soutenu Mendeleïev pour la production de son tableau.
La crainte de naviguer sur une conclusion bateau ne m’empêchera pas d’écrire que le tableau de Mendeleïev reste l’une des plus belles avancées scientifiques de l’histoire, l’accès aux matériaux ayant représenté, de tout temps, une clé décisive pour le changement de civilisation et le pouvoir des nations, le commerce en étant l’un des vecteurs. C’est pourquoi la connaissance des éléments et, en conséquence, leur maîtrise conduisant aux matériaux, constituent des atouts majeurs. Puisse Mendeleïev en être remercié. Sa découverte est incontestable et fait la figue au complotisme le plus invétéré, puisqu’elle contient des éléments dont l’existence ne peut être niée. Elle échappe même à la classique (et, à la fois, à la mode) argumentation quantique maintes fois invoquée dans les discussions relatives au Tableau : en résumé « Je suis là même si je ne suis pas là » appliqué à tel ou tel élément. Les  éléments sont bien là, palpables comme l’est la matière, et  leur classement en tableau est bien le fruit de la physico-chimie s’appuyant sur l’observation réelle. L’art s’occupe du reste.

Fig. 11. « Ceci n’est pas un tableau », 2025, a) La table de Mendeleïev, b) Le tableau de Mendeleïev. ©Michel Jeandin, 2025.

Image d’ouverture> Hicham Berrada, Mendeleïev Ark, 2010. Courtesy de l’artiste