Il y a 120 ans s’éteignait un des écrivains les plus visionnaires et populaires que la France ait porté : Jules Verne. Pour commémorer l’événement et célébrer l’auteur emblématique, de nombreuses manifestations sont organisées en France et ailleurs tout au long de l’année. Citons parmi elles, l’arrivée à Amiens du Nauti-poulpe conçu par le dessinateur François Schuiten et le sculpteur Pierre Matter, ainsi que Nautilus : l’océan sous le microscope d’Iglika Christova, qui se tient jusqu’au 21 avril, à la galerie Arosita, à Sofia. S’inspirant du célèbre roman Vingt Mille Lieues sous les Mers, la galerie bulgare s’est transformée en Nautilus, le sous-marin du capitaine Nemo. Les visiteurs y découvrent l’étonnante diversité de la vie microscopique océanique grâce à des œuvres graphiques, accompagnées d’une vidéo, qui révèlent tant la poétique que la fragilité ou la résilience de ce monde invisible. Basée sur les recherches scientifiques actuelles, l’exposition invite à prendre conscience de cet univers vivant et vital.
Très vite la notion de temps n’a plus cours. Les bruits de la rue et du monde s’estompent. Au mur, des formes organiques, en réseaux concentrés ou fluides, vibrent d’une vie étrange, presque palpable. La lumière tamisée accentue le silence feutré des pas, l’air se densifie autour des dessins, qui pulsent au rythme du cœur insondable de l’océan. L’espace métamorphosé par Iglika Christova n’est plus celui de la galerie Arosita mais du Nautilus du capitaine Nemo. Non une reconstitution du célèbre submersible, mais une projection mentale, une chambre d’observation silencieuse d’où l’on scrute les flots à une échelle inattendue.
Ici, nul cachalot, nul calmar géant, mais une odyssée dans l’invisible, une plongée dans les profondeurs de la vie microscopique. Plancton, radiolaires et autres diatomées forment les motifs d’une soupe première en pleine effervescence. Interprétés par la main de l’artiste, ils s’imbriquent, se dilatent, se relient les uns aux autres, éléments d’une grammaire plastique qui tient à la fois de la biologie et de la poésie. Chaque dessin procède de l’exploration de la matière vivante comme de la cartographie d’un territoire intérieur.

Connue pour son approche art & science, l’artiste franco-bulgare développe une pratique qui intègre des éléments de la nature et noue un dialogue entre dessin classique et micro-organismes sous l’œil de machines technologiques de plus en plus précises. Son art passe par le dessin, extraordinaire moyen d’appréhension du réel, tandis que ses œuvres déploient sous nos yeux des systèmes organiques perçus comme autant de paysages. Déambulant dans le Nautilus, le regardeur s’abandonne à l’imagination. Immergé dans des milieux graphiques et fictionnels, il se laisse convaincre par cette « descente » d’échelle, s’exerçant à considérer l’infime, qui ordinairement lui échappe. Le micro devenu macro, le merveilleux du presque rien laisse apparaître ses somptueuses et singulières formes. Une cosmogonie qui évoque autant la science que le rêve, l’océan que l’immensité de l’univers.
Lointaine héritière des scientifiques, qui – de l’expédition du HMS Challenger (1872-1876) aux planches de dessins d’Ernst Haeckel (Kunstformen der Natur, 1899-1904) ou encore aux aventures du commandant Cousteau – ont tenté de cerner l’océan et d’en décrire les prodiges, l’artiste œuvre à sa manière. Souvent méconnus, les organismes invisibles qu’elle révèle sont des piliers de vie. Non seulement, ils régulent les flux de carbone, structurent les chaînes alimentaires marines, mais également produisent une part considérable de l’oxygène atmosphérique. Les diverses menaces pesant sur eux ont rendu vulnérable notre écosystème planétaire. En dessinant la relation de ces formes entre elles, l’artiste rappelle que la nature s’étend bien au-delà des capacités de notre œil à l’envisager. Comme elle aime l’énoncer, il faut « percer pour voir », soit dépasser l’horizon, faire des trous dans notre dimension pour accéder à une autre. Et comprendre que dans l’invisible convoité se joue un équilibre dont dépend notre humaine survie. Les dessins d’Iglika Christova nous apprennent à percevoir autrement, plus profondément, avec plus de patience et de lenteur.

C’est aussi dans ce temps long que réside la puissance de son dessin, érigé en mode de connaissance. Dans l’œuvre, le trait n’est pas un contour, c’est une ligne de vie. Une trajectoire d’attention, qui ne déplairait probablement pas à l’anthropologue Tim Ingold, pour lequel les formes du monde ne sont pas à figer mais à suivre, comme des chemins que l’on arpente. Les dessins deviennent alors des milieux en soi, des processus vivants à travers lesquels l’artiste pense, ressent, entre en relation avec ce qu’elle observe. La vidéo prolonge cette pensée visuelle. Montage mêlant images scientifiques et dessins, elle propose un autre type d’immersion, plus sensoriel et captivant, encore. Tout y est fluide, en transition, en métamorphose. Il ne s’agit plus d’observer un monde extérieur mais de se sentir lui appartenir.
À l’heure où les océans sont soumis à des agressions sans précédent – réchauffement climatique, acidification, pollution plastique… –, provoquant l’effondrement de la biodiversité, le travail d’Iglika Christova s’inscrit dans une forme d’éco-poétique. Si son art n’est pas militant, il vise néanmoins à affiner la perception du regardeur pour faire émerger une conscience plus globale de l’océan. Il demande de « prêter attention », comme le suggère la philosophe Vinciane Despret, pour laquelle il est important de s’intéresser à ce qui, souvent, échappe à nos cadres d’écoute, d’observation ou de pensée. Dessiner l’invisible devient alors un plaidoyer pour toutes les formes de vie silencieuses, une volonté de les reconnaître et de les faire exister.
Nautilus : l’océan sous le microscope oblige à repenser l’idée même de profondeur. Ce n’est pas la verticalité abyssale que l’artiste explore, mais la géologie du visible, la stratification du monde vivant, ainsi que la multiplicité des relations qui les composent. Son coup de dessin magique a fait de la galerie Arosita un observatoire onirique, où science et imagination, réalité et fiction, rigueur et fantaisie du trait, se rejoignent dans une même soif de connaissance et d’attention à la beauté des plus infimes formes de la vie.

Infos pratiques> Nautilus : l’océan sous le microscope, du 7 au 21 avril 2025, galerie Arosita, à Sofia, en Bulgarie. Voir le site de l’artiste.
Image d’ouverture> Série Nautilus : l’océan sous le microscope. ©Iglika Christova


