Avec La main en visière, le Musée d’art moderne de Céret consacre une exposition d’envergure à Nicolas Daubanes, dont l’œuvre scrute inlassablement les zones de tension entre contrainte et liberté. En investissant les salles du premier étage, l’artiste déploie un ensemble d’œuvres où la matière devient le lieu d’une dramaturgie discrète mais saisissante, faite d’effritements, de résistances et de ruptures possibles. Il construit un récit dense et sensible qui interroge nos espaces de confinement autant que nos gestes d’émancipation. Une proposition forte que deux expositions parisiennes, au Panthéon et au Musée de l’Armée, prolongent à point nommé.
Avec le changement de saison, le musée d’art moderne de Céret ouvre ses cimaises pour cinq mois à l’artiste Nicolas Daubanes. Connu pour ses différentes expositions dans des lieux aussi emblématiques que le Palais de Tokyo, le Centre Pompidou-Metz, ou les Abattoirs de Toulouse, pensionnaire de la Villa Médicis d’où il est récemment sorti de résidence, l’artiste offre au musée de Céret une image de son parcours dans les salles du premier étage de ce musée incontournable. Lors du vernissage, faisant référence autant à ses débuts à Perpignan qu’à ses récents travaux exécutés à la villa Médicis, Daubanes a rendu compte de La main en visière, titre qu’il a donné à son exposition. Sa main en visière débusque les divers sujets qui jalonnent son travail singulier tous axés sur le thème de la résistance, de l’incarcération ou de la révolte.
L’exposition débute par une œuvre récente réalisée au cours de sa résidence à la villa Médicis. Bien que ce ne soit pas la première fois qu’il utilise le sucre et le béton dans ses œuvres, cette œuvre annonce et dénonce les sujets de belligérance par cette originalité technique, par les détournements de procédés et la variété des actes plastiques. Sabotage, peinture de guerre est une évocation des techniques de sabotage des résistants français durant la seconde guerre mondiale pendant la construction du Mur de l’Atlantique.
Cette conception d’exposition à rebours des dates de réalisation des œuvres, est d’autant plus pertinente que l’œuvre, simplement posée contre le mur à l’entrée, est la seule en couleurs, elle se veut image de mobilité du work in progress, un point d’apposition à tout l’ensemble de dessins suivants, suspendus aux murs, fixés et stables, état pourtant symboliquement contrarié par la fragilité apparente de la technique employée, de la poudre métallique. L’œuvre de béton est impactée par le sucre et renvoie non seulement au réel guerrier lors de la violence d’impact des balles mais aussi à des références picturales formelles comme celles de Cy Twombly, Untitled (Say Goodbye, Catullus, to the Shores of Asia Minor-1994), auxquelles la légèreté et la fragilité font un écho inévitablement contradictoire.

Daubanes s’est distingué avec une pratique originale utilisant de la limaille de fer aimantée en lieu et place de crayon, pinceau ou pigments. Attentif à tous les aléas de fabrication, il découvre et capte au cours de ses « accidents de bricolage » que le résidu du meulage, la limaille représente un medium possible, qui n’imiterait pas le geste du dessin traditionnel, il devient alors sa marque de fabrique. Ce matériau pulvérulent est pourtant d’une précision étonnante, ses dessins rigoureux sur surface aimantée et ses premières œuvres attestent d’une finesse d’exécution qui reste énigmatique. C’est une partie de ces réalisations qui est donnée à voir par le musée d’art moderne de Céret, où ses travaux évoquent et cartographient un intérêt déclaré non seulement pour la technique inédite mais pour les prélèvements thématiques chers à l’artiste. La prison de Lyon (2013, en ouverture), patrimonialisée en 2010, est un des premiers exemples de son intérêt pour l’univers carcéral. Il s’est intéressé au portail, figure de la limitation entre dedans/dehors, vestige d’une démolition et donc d’un manque à voir qu’il symbolise, tout comme l’incarcération elle-même. L’enfermement (carcéral ou pas), la révolte, renvoient aussi plus précisément à l’idée de limitation spatiale, de limites psychiques voire politiques quand il s’agit parfois du mode d’expression.
Depuis une dizaine d’années, Nicolas Daubanes tente de préférence de créer au sein de résidences immersives dans des établissements pénitentiaires. Ce travail « en immersion » permet à son œuvre de s’ancrer non seulement dans une expérience sociale vécue mais dans une démarche esthétique singulière. Pas de sublimation, autrement dit pas de pulsion mortifère, mais au contraire, un détournement de l’existant pouvant dépasser la réalité, comme ce fut le cas avec l’avatar créé pour un prisonnier devenu « libre » » le temps d’une virtualité, dans cette expérience sidérante en 2020, Société tu ne m’auras pas !* Si l’œuvre vidéo n’est pas dans l’exposition, celle-ci n’en rend pas moins compte de la diversité des médiums utilisés par l’artiste, film, installation, papier, verre, limaille, ciment, sucre… On se souvient de la présentation sans concession au Palais de Tokyo en 2020, où une vue de l’Hôtel de ville de 1871 pleurait de ses cendres, à mi-chemin entre une impression d’écroulement et une lévitation du bâtiment en suspens au-dessus de l’eau. Ici, la Tour de Babel en flammes ébauche cet artifice, soit une architecture en suspension dans le ciel, nuage de pierre à la « gloire de Dieu » et à son écroulement. Les références « d’élévation », qu’elles soient architecturales ou picturales ne manquent pas dans l’histoire de la peinture et on ne peut ici faire l’économie de ce récit tacite auquel renvoie cette œuvre lorsqu’on pense à la fois aux représentations éponymes de Brueghel et aux impératifs religieux de l’époque. Le sens de la montée traditionnellement schématisée de la terre au ciel part en fumée si j’ose dire, dans l’interprétation de Daubanes qui en fait un objet incandescent, et emporte dans sa combustion la spirale des langues, le déroulement du temps. La poudre diffuse en haut aussi bien qu’en bas, comme une carte à jouer que l’on pourrait retourner, déjouant les limites spatiales, que l’on retrouve aussi dans ses interprétations des dessins de Piranèse (Les spectateurs chez Piranèse, 2017).

Dans la grande salle du musée, avec les pièces judicieusement choisies, Daubanes sait élaborer une certaine dramaturgie autour de sujets qui passeraient inaperçus, ce qui rend ses choix essentiels lorsqu’il aborde des causes militantes.Farouchement attaché à la liberté, par la limaille de fer, l’artiste évoque celle du prisonnier qui use les barreaux de sa prison en tentant de s’évader, elle métaphorise alors un élargissement de l’espace, une voie de liberté au travers d’un dépôt dérisoire de poudre évoquant à la fois le danger, la fragilité ou l’atomisation des contraintes qu’il détourne en « escampette augmentée » !
Nicolas Daubanes explore dans cette exposition du musée de Céret des thèmes aussi bien issus des espaces de confinement (La fenêtre de Galilée de la Villa Médicis rappelant que le savant y fut assigné à résidence et n’apercevait la lumière que par un oculus), que les contraintes physiques, sociales, psychologiques et les effets de ces espaces sur ceux qui y vivent.
Il ne se contente pas de documenter l’enfermement, comme il le dit lui-même, les techniques sont dites « risquées » ou « limites » : il en fait une manière de jouer avec la chute, l’érosion, la gravité, la désintégration, ou avec des matériaux inattendus comme le verre qu’il apprivoise en atmosphère tiède pour que celui-ci accepte l’incrustation de la limaille. L’ensemble de modes et procédés n’ont qu’une finalité : provoquer physiquement une tension chez le spectateur. Et il en fait un procédé de transmission, une information passée au tamis de son observation, de sa critique et d’une nouvelle esthétique.
« Sur ces surfaces vitrées, il fait apparaître des dessins grâce à la projection d’étincelles. Les œuvres telles qu’À la faveur de la nuit ou La Villa en feu sont ainsi réalisées avec l’incrustation de particules de fer sur le verre, un procédé qui relie le matériau à la thématique de l’enfermement déjà présente dans son travail. » (@Musée de Céret).
L’artiste porte une attention particulière aux instants liminaux : un moment juste avant la chute, un moment suspendu entre l’ordre imposé et la ruine, entre la structure contraignante et la possibilité de désobéir. Et si les lieux de mémoire lui importent tant, ils révèlent dans cette exposition le lien étroit existant entre l’élément qui provoque son intérêt et l’histoire réelle du sujet, telle la Serlienne de la loggia Balthus d’après Diego Vélasquez réalisée à la Villa Médicis. Il s’agit d’un photogramme révélé par la lumière, d’étincelles produites par une disqueuse, nouvelle technique dans son registre qu’il affirme comme un véritable programme pour ses œuvres futures. Ce nouveau procédé fait état de situations-limites entre la permanence de l’édifice, la grille d’emprisonnement, l’écrasement d’un oculus situé très haut dans l’espace et l’immédiateté rendue par le procédé, la proximité du danger des étincelles, leur vitesse, etc.

Alors que sa recherche explore des techniques multiples, brutes et dures, il en livre une version raffinée issue d’une réalisation elle-même bruyante, brutale, motorisée, mécanique… L’aléatoire intervient dans un contexte où l’artiste mise cependant sur un certain contrôle, que ce soit par les découpes préparatoires, par les superpositions, enfin par le mystère d’une cuisine où le résultat savant et mystérieux vient d’un sujet souvent historique, il le modifie comme une entité susceptible d’échapper à toute stabilité temporelle, à toute habitude de vénération, de consécration, il lui attribue de la mortalité, de la vulnérabilité, tout en sublimant cet espace architectural, chaque matin redécouvert à la porte de sa résidence romaine.

Enfin, Nicolas Daubanes a conçu spécialement pour le musée de Céret un polyptyque en cinq panneaux (destiné à être poursuivi, relatant La chute de la colonne Marc-Aurèle (2025). Cette colonne édifiée à Rome pour célébrer la victoire de l’empereur sur les Germains et les Sarmates, est ici renversée par l’artiste qui en fait un emblème de la chute du pouvoir guerrier. Or si l’on s’intéresse à cet édifice inspiré de la colonne Trajane, on s’aperçoit que la guerre de Marc-Aurèle a été qualifiée de défensive a contrario de celle de Trajan qualifiée d’offensive. Le parti pris ici n’est donc pas de légitimer quelque cause que ce soit mais d’en éradiquer la justification. Elle est parterre et le motif en spirale, gravé dans la pierre à l’origine, est renversé. Et en inclinant légèrement la tête on y retrouve des figures de l’action, couchées, prises dans la limaille, figées dans une arabesque globale qui fait office de fresque. L’architecture est un élément fondamental de la conception esthétique de Nicolas Daubanes, elle est non seulement la matérialité du bâti mais le lieu d’opérations fantasmatiques, d’évasion, de projections extérieures. Enfin, la visite de l’exposition s’achève sur un documentaire montré pour la première fois Seul(s) contre tous, réalisé par Fabrice Castanier.

Nicolas Daubanes est un artiste contemporain engagé, dont l’œuvre met en tension la contrainte et la liberté, la mémoire et l’oubli, la forme et la matière. Il travaille dans les interstices – là où les matériaux qui paraissent solides montrent déjà leurs fissures, là où les lieux de confinement montrent la force de l’imagination ou de la résistance. Son travail ne se contente pas d’être plastique : il pose des questions sociales, politiques, morales. A cette exposition feront suite deux lieux pour ses interventions, le Panthéon et le Musée des Armées. Et dans une période de notre histoire où ces questions semblent de plus en plus d’actualité, son travail s’inscrit avec pertinence dans la scène contemporaine.
* Page Vimeo de Nicolas Daubanes
Infos pratiques> Nicolas Daubanes, la main en visière, du 26 septembre 2025 au 22 février 2026, Musée d’art moderne de Céret. Ombre est lumière. Mémoires des lieux, du 19 novembre 2025 au 8 mars 2026, au Panthéon, à Paris. Des visites commentées sont prévues. Nicolas Daubanes. Un artiste contemporain, du 8 novembre 2025 au 17 mai 2026, Musée de l’Armée, aux Invalides, à Paris. Site de Nicolas Daubanes.
Image d’ouverture> Nicolas Daubanes, Prison de Lyon, 2013, poudre d’acier aimantée sur papier, 86 x 130 cm, collection Jacques Font & fils. ©Adagp, Paris 2025. Crédit photo : Yohann Gozard

