À Arles, les Alyscamps sont bien plus qu’un vestige de renom, c’est un champ magnétique où dialoguent mémoire antique, spiritualité médiévale et imaginaires contemporains. Depuis plusieurs années, ce site – l’une des plus vastes nécropoles de l’Occident romain – est régulièrement terrain d’expérimentation pour des artistes invités à confronter leurs œuvres à la stratification du temps. Céleste Boursier-Mougenot (2016), Lee Ufan (2024) et Jean-Pierre Formica (2025) y ont récemment inscrit leurs gestes, transformant cette voie de pierre en un espace de méditation cosmique, métaphysique et artistique. Entre vibrations venues de Jupiter, chemins de pèlerinage réinventés et silhouettes d’argile surgissant du sol, leurs installations réactivent le souffle des lieux et interrogent ce que l’on transmet vraiment lorsque l’Histoire se fragmente. Une déambulation où la création contemporaine rallume la mémoire des morts et peut-être aussi celle des vivants.
Il fut un temps, une période plutôt longue, de la fin de l’Antiquité à celle du Moyen Âge, où les défunts de toute la Provence se pressèrent en foule vers ce qui allait devenir les Champs Élysées d’Arelate afin d’être ensevelis au plus près de la sépulture de Genès, fonctionnaire romain devenu saint-martyr pour son refus de collaborer au massacre des chrétiens, donc un intercesseur de choix auprès de la divinité lorsque sonnera l’heure du Jugement dernier. La légende veut que les dépouilles d’un certain nombre d’autres saints, dont l’évêque Trophime à propos duquel rien n’est sûr, ainsi que de certains héros épiques, tels les preux de Charlemagne tués à Roncevaux et déposés en ce lieu. Témoigne encore de cette cohue, tout au bout de la grande allée, une fosse de fouille non comblée révélant un invraisemblable empilement de sarcophages. Plus tard, sur les fondations de la basilique paléochrétienne de Saint-Genès, sera élevée l’église Saint-Honorat, bâtiment trapu à la sobre élégance caractéristique du style roman, avec à la croisée de son transept une tour polyédrique et ajourée, la lanterne des morts, véritable nombril du vaste champ des Alyscamps. La nécropole passa par bien des vicissitudes, dès la Renaissance accaparement par les prélats, la seigneurie locale et même la royauté de beaux sarcophages de marbre finement ouvragés, puis réquisition en tant qu’infirmerie et lieu d’incinération lors des nombreuses répliques de la peste noire, le grand fracas révolutionnaire ensuite, et puis le percement d’un bras du canal d’irrigation de Craponne en son milieu, la construction de la ligne de chemin de fer et des ateliers de réparation des voies et machines, ces derniers abandonnés finalement à la grande prêtresse libertarienne pour y faire bâtir son temple-palais monstrueux et convertir le reste en ses dépendances. Tant et si bien qu’aujourd’hui de ce gigantesque cimetière ne reste plus qu’une large allée bordée de bouquets d’arbres de différentes essences, de deux ou trois rangées de sarcophages en partie démantelés par le temps, de quelques chapelles funéraires, très peu, conduisant à Saint-Honorat, la gardienne d’un lieu de mémoire et non plus de défunts.
Et puis un jour le champ des morts fut investi par un couturier pour gens très fortunés afin d’y faire défiler de trop jeunes grâces squelettiques déguisées par des stylistes cocaïnomanes et baroqueux, couturier nécessairement attiré par la grasse prêtresse libertarienne arracheuse de cœur. Jeunes filles et la Mort ! Death and the Maidens ! Désacralisation !
Et pourtant… les Alyscamps et leur lanternon demeurent un voluptueux aspirateur d’âmes. Il suffit, dans certains recoins choisis, de s’abandonner au froissement des feuilles de platanes, de peupliers et de tilleuls au moindre souffle d’air, au joyeux sifflement des merles et au « doux crincrin » des cigales, une berceuse, et parfois même aux mélodies précieuses et sacrées de personnes talentueuses profitant de la miraculeuse acoustique d’une chapelle sise dans l’enclos de Saint-Honorat. On pourrait ainsi y rester des heures dans ces recoins et se contenter d’écouter toute cette vie calme et harmonieuse, l’esprit serein. Toujours se confondre !
Céleste Boursier-Mougenot, Jupiter et Io
Il y a quelques années Céleste Boursier-Mougenot a fait entendre un chant venu de l’au-delà, un duo entre la planète Jupiter et une de ses lunes, Io, et tout cela en direct bien que très éloigné, une « poétique de la distance » comme cela a pu être dit. Jupiter est la planète la plus grande et la plus massive du système solaire et elle a plus de soixante lunes dont Io qui n’est pas la plus massive, elle, mais la plus dense et la plus turbulente du fait de son volcanisme très actif. Io dispose d’une faible atmosphère produite par le dioxyde de soufre que rejettent ses quatre cents volcans et qui est constamment érodée par le champ magnétique de Jupiter. Cette atmosphère est réparée par le volcanisme mais la gravité de Io est trop faible pour retenir une atmosphère épaisse. Comme toutes les planètes et satellites, Io a dans la partie haute de son atmosphère un nuage d’atomes, par nature électriquement neutres. Elle orbite dans un autre nuage, excessivement chaud, constitué d’électrons et de ions, c’est-à-dire d’atomes qui ont perdu un électron, donc positivement chargés, un plasma, nuage que l’on appelle « tore de Io ». Les ions du tore de plasma sont excités par sa température élevée et viennent percuter les ions du nuage de la haute atmosphère qui sont à leur tour excités et qui pour partie vont s’échapper de l’attraction gravitationnelle de la lune pour venir tourner autour de Jupiter. Enfin, le champ magnétique de Jupiter va faire interagir l’atmosphère de Io avec son propre nuage de haute atmosphère et générer ainsi un énorme courant électrique appelé « flux de Io » qui à son tour va produire des aurores boréales à ses pôles et intensifier les émissions d’ondes radio de la planète. Ces ondes seront captées par Céleste Boursier-Mougenot au moyen d’un radiotélescope de facture très simple, une antenne dipolaire c’est-à-dire constituée de deux tiges métalliques reliés à un système d’alimentation électrique et de filtrage de fréquences, appareil qu’il reliera à huit haut-parleurs répartis dans l’église Saint-Honorat.
Dans les faits qu’est-il donné à entendre ? Ce chant est comme la superposition de deux basses continues, l’une constituée d’une guitare électrique qui tiendrait une seule note et l’autre un peu plus modulée à partir d’un orgue ou d’un clavecin, un bourdon majestueux digne de La Monte Young qui emplit les volumes compliqués de Saint-Honorat. Mais aussi… Céleste Boursier-Mougenot, en entretenant l’illusion d’un son « céleste » qui s’écoulerait de la lanterne des morts, a enrichi les Champs Élysées de Provence du chant des morts, la prairie et les chants de l’Asphodèle.
Avec Saint-Honorat et Lee Ufan
Lee Ufan est un homme à l’âge vénérable complètement pétri de philosophie tant orientale qu’occidentale. Il est obsédé par l’impermanence bouddhiste, le principe fondamental de l’existence des choses. Ce qui peuple son discours, c’est la réflexion sur le temps, la destruction, l’au-delà de la destruction, l’infini, la transcendance, en un mot la Métaphysique. Il perçoit les Alycamps comme une nécropole en ruine et il dit qu’on peut y voir « l’image de ce qui est en train de disparaître ». Ceci le renvoie à son propre « délabrement », à sa disparition à venir. Il souhaiterait que les œuvres qu’il va exposer [ou qu’il a exposé] amènent les visiteurs à méditer sur leur mort bien à eux et sur la « mort universelle », créer une situation propice à une réflexion calme, voire sereine. La mort se rencontre souvent dans la vie, celle des autres car pour la sienne ce n’est qu’une seule fois, mais il déplore qu’aujourd’hui on cherche à la masquer, c’est-à-dire l’ignorer ou la conceptualiser. Cette volonté, cette rupture, constitue selon lui « un appauvrissement de la vie » (1).
Dans les Alycamps, l’un des quatre points de départ pour le pèlerinage de Saint-Jacques, Lee Ufan va organiser, lui-même, un pèlerinage pour Saint-Honorat ponctué par une série d’étapes invitant à la méditation, avec pour point de départ la chapelle Saint-Accurse presque à l’entrée du site avec un anneau de métal, une porte de l’au-delà, pas celle de Dante (2), traversé par une tige cylindrique d’acier qui indique la direction à suivre. Il a pavé le sol de la chapelle de feuilles d’ardoises ce qui procure à l’ensemble l’apparence d’une nef gothique ballotée sur une mer noire et agitée. Les ardoises que l’on retrouve dans plusieurs chapelles, et qui parfois ont été disposées en petits cairns, sont là pour souligner la nécessité de respecter les rites funéraires ainsi que les lieux où ces rites sont exécutés.
A chaque installation/sculpture qui marque les stations de son pèlerinage Lee Ufan attribue l’épithète de Relatum suivi d’un titre, ici pour l’anneau Relatu-Circle and Sraight et pour la chapelle Relatum-Dwelling, ce qui signifie à la fois déplacement et relation, c’est-à-dire « des bouts de monde déplacés, en attente d’une relation, d’un dialogue avec l’espace alentour », comme le précise l’écrivain arlésien Sylvain Prudhomme, car pour Lee Ufan, une œuvre d’art « est formée par la relation entre l’objet, l’espace et le lieu » (3). Un peu plus loin, aux branches de quelques arbres sont suspendues plein de petites clochettes qui, évidemment, tintent au moindre souffle d’air, réminiscence de la Corée, de ses chamans et de ses fêtes en hommage aux morts, auxquels Lee Ufan convie un défunt récent, Christian Boltanski avec ses Aminitas, la musique des âmes, dialogue avec les morts. The Requiem Path. Et puis, un peu plus loin encore, Relatum-The Narrow Road, un chemin étroit représenté par une longue bande d’acier poli maintenue au sol par deux très grosses pierres, de part et d’autre, un miroir dans lequel se reflète la cime des arbres et un bout de ciel, comme la promesse d’une ascension, d’une échappée prochaine de l’esprit par la lanterne des morts, le grand aspirateur d’âmes de Saint-Honorat.
C’est à partir de là qu’émergent deux thèmes récurrents dans l’œuvre de Lee Ufan, la dualité Nature/Industrie d’une part, le miroir d’autre part. Chez lui, il y a toujours une rencontre brutale entre la pierre et l’acier, ou la pierre et le verre, entre la fabrique de la nature et l’industrie des Hommes. Lee Ufan choisit méticuleusement ses pierres. « Je veux qu’elles soient massives, dures, sans caractère, avec une forme trapue. Il me faut des pierres qui ont été polies par la terre et l’eau, le vent et la pluie […] elles doivent avoir une puissance d’abstraction […] il faut qu’elles soient neutres pour s’assembler avec l’espace ». Dans la confrontation Lee Ufan, obsédé qu’il est par le temps, est toujours du parti de la pierre car « la pierre est un bloc de temps ».
Les questions métaphysiques de Michelangelo Pistoletto
Dans une récente conversation (4) qu’il a tenue avec Michelangelo Pistoletto, l’une des figures majeures de l’Arte Povera, il a été question du miroir et de son rapport au temps. Dans le miroir, disait Pistoletto, l’espace et le temps changent continuellement, l’image nait et meurt dans le même temps, mais le présent est infini en lui- même, d’où il est difficile, à partir de lui, le miroir, de comprendre ce que sont le fini et l’infini. La main humaine touche un miroir où rien n’était présent. La main réelle qui se reflète dans le miroir fait exister la main virtuelle. Les deux mains se touchent. C’est l’idée de Dieu. « Même si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer parce que sans lui il n’y aurait pas le reflet que nous sommes. »
Et Pistoletto de poursuivre. « Le “tableau-miroir” était dans les années 60 l’énonciation de ce qui est maintenant. Nous sommes tous réunis dans un monde virtuel » et il entend par là le monde du numérique et de l’IA. Et Lee Ufan de commenter « l’Arte Povera est un temps de brisure de la matière et de l’Histoire ». Lui, il a brisé le miroir. En 68, il s’agissait de détruire tout ce qui avait été créé par l’humain, notamment les vitrines des magasins avec des pavés. Puis le message, politique du départ, a glissé vers l’esthétique et le poétique. Avec une pierre, il a brisé une plaque de verre déposée sur une plaque d’acier, expression du conflit Nature/Industrie et émergence de la nouvelle dualité détruit/non détruit, et puis naissance d’une sorte de beauté qui l’a conduit à se poser des questions de nature métaphysiques. Qu’y a-t-il au-delà de la destruction, au-delà de ce qui a été créé par les humains, au-delà des humains ?
Devant Saint-Honorat, un pèlerin a déposé son bâton sur une énorme pierre, le rocher que Sisyphe aurait abandonné là peut-être, avant d’entrer dans l’enclos de l’église. Lee Ufan, lui, dit que ce pèlerin est un titan parce ce que son bâton est une forte tige d’acier que l’énergie de la pierre a légèrement ployée. La Nature est énergie et la pierre est ici son ambassadrice. Relatum-The Cane of Titan.
À l’intérieur même du saint lieu, Lee Ufan a encore disséminé des pierres au milieu des sarcophages ou parmi des fragments d’urnes funéraires, et puis quelques-unes de ses peintures qui exigent tant de préparation et tant de concentration, un coup de brosse précis sur un endroit précis de la toile, un dégradé magique de couleurs, une leçon de haute spiritualité donnée au visiteur sur la fin de son pèlerinage. Dans une chapelle latérale, il a installé trois cylindres en plastique de dimensions différentes contenant chacun soit de l’eau, soit de la terre, soit de l’air, tandis qu’est suspendue au-dessus d’eux une grosse ampoule à la flamme rouge vacillante, le feu, la quaternité de la Nature dont il déplore le non-respect par l’Homme. Fracture ! Relatum-Plastic Box, comme un requiem par anticipation. Restent un long fil tendu entre un haut et un bas que l’on ne peut voir, immensité du ciel et puits sans fond, qui procure le sentiment de l’Infini, Relatum-The Infinite Thread, et la crypte dans laquelle se côtoient un sarcophage ouvert et une stèle sur laquelle est posée une bougie allumée alors que le tout baigne dans une brume vaporeuse. Lieu ultime de la méditation, la chambre de l’âme, Relatum-The Soul Room.
Quand Jean-Pierre Formica façonne l’argile primordiale
Du point de vue philosophique, Jean-Pierre Formica se situe dans l’exact prolongement de ses deux prédécesseurs en faisant sien l’aphorisme d’Héraclite d’Éphèse, dit l’Obscur, « Panta Rhei », toutes les choses passent, ce qui introduit le fameux « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », qui pourrait constituer l’amorce de la Dialectique et qui amène en Grèce, plus certainement, le principe oriental d’Impermanence. L’Impermanence repose sur deux pieds, la reconnaissance de la non-éternité d’une part, rien n’est fait pour durer, et du changement permanent d’autre part, l’ascension dans la spiritualité pour accéder à l’Éveil ainsi que les constats empiriques pratiqués dans la vie quotidienne. L’Univers, et donc le système solaire, est en constant mouvement, ce que montre la danse atomique et magnétique de Io etJupiter. Le reflet dans les tableaux-miroirs de Pistoletto n’est jamais deux fois le même, sans compter le Memento Mori, n’oublie pas que tu te meures, répété avec insistance par Lee Ufan. Ainsi les Alyscamps ont subi de profonds changements. Ils se sont vidés de leurs corps et racornis comme une peau de chagrin. Ce ne sont plus un cimetière, même ruiné, contrairement à ce qu’affirme Lee Ufan, mais un mémorial, un monument commémorant les multiples générations de défunts, de ceux du paléochristianisme aux victimes multiséculaires de Yersinia pestis (5). Comme la Mort dans l’Occident « moderne » on a conceptualisé les Alyscamps.
Formica va opérer plein de changements sur ce site. En façonnant l’argile primordiale, tel un nouveau Prométhée, puis en l’émaillant, il va redonner corps temporairement aux âmes errantes mais pas un corps tel qu’on peut se l’imaginer, quelque chose comme une colonnette mi-minérale mi-végétale, un entrelacs de matière tourmentée de torsions, contorsions et tentations spiralées, mais conservant tout de même une forme d’humanité grâce aux innombrables empreintes des doigts du sculpteur, Séries des mémorées.
Lui, il ne va pas proposer un pèlerinage mais plutôt une promenade, une déambulation, au sein du champ des morts à la rencontre de ces longues et fines silhouettes vaguement anthropomorphes, noires, blanches ou de couleurs. Celles de couleurs ne se rencontre qu’au fil d’un cheminement tortueux, presque fortuitement, au milieu des pierres et des arbustes ou masquées par un tronc d’arbres. Ce sont des âmes en feu qui trépignent dans cette antichambre qu’est le purgatoire jusqu’à ce que s’ouvre enfin la porte donnant accès au lanternon. Un petit groupe d’âmes blanches, donc pures ou purifiées, se pressent devant cette porte, tandis qu’une âme noire qui a tenté de forcer le passage est placée sous la surveillance inflexible d’un tronçon de colonne marmoréenne tout usé par le temps mais d’une émouvante beauté. Esprits oubliés surgis d’un labyrinthe purgatorial souterrain ou bien ceux de défunts récents et égarés on ne sait comment en ce lieu ?
Formica parodie l’archéologie et ses fouilles en fabricant lui-même des artéfacts, tripotant et malaxant l’argile, Formes et informes, en enrobant de sel provenant des marais de Camargue de faux fragments de statuaire, des crânes-vanités constellés à la Hirst (6), Regards, le plus souvent présentés de façon muséale dans des vitrines de verre, mais parfois à même le sol des chapelles funéraires, Saint-Accurse, assemblage de tablettes cunéiformes ou d’ostraca, Traces, et des Porcelet, derrière une grille de fer une rosace en terre cuite décolorée par la quinte essence régnant sur le site, Jardin de la mémoire. Dans une chapelle latérale et post-moyenâgeuse de Saint-Honorat, il a disposé deux gisants aux formes féminines et cristallisées, mais sans leurs transis comme cela a pu se faire, épouse de Loth dédoublée, ou elle et sa jumelle. Leçon : il ne faut jamais désirer les images, ou se crisper sur son passé. Les Gisants.
De part et d’autre d’un imposant sarcophage de marbre aux angles cochés d’acrotères tragiques, il a laissé pendre deux longues tentures de papier agrémentées de dessins au fusain offrant les mêmes motifs entrelacés que les mémorées, L’Écorce des titans, et dans un autre espace, côte à côte, deux fusains encore plus « titanesques », puisque se déployant largement sur le sol, de ce qui pourrait-être des résidus de végétation calcinée, un tapis de cendres, catastrophe répétitive de la région, « paysage éclaté ».
Enfin, dans la crypte, ancien réceptacle de sépultures vénérées, il a posé un parterre de fleurs multicolore… en terre cuite émaillée. La Nature autrement. Tout n’est qu’illusion !
Le défi lancé à l’Espace, au Temps, à la Mémoire
Ces installations aux Alyscamps, immatérielles ou matérielles, celles de Céleste Boursier-Mougenot, de Lee Ufan, de Jean Pierre Formica, pourraient être considérées comme des professions de foi mais… à l’égard de qui ou de quoi ? En quoi et en qui faut-il croire ? Et puis en ce qui concerne le passé rien n’est sûr, même Lee Ufan estime qu’il est « ambigu ». N’est-il pas que le produit d’un imaginaire que d’autres ont fabriqué pour nous ? Un imaginaire imposé ? Un oxymore ! Donc, la mémoire supposant un passé, c’est une mémoire de qui et de quoi ? De Van Gogh ! répondront les touristes, parce que Van Gogh a peint ici, préciseront-ils en prenant un selfie devant un panonceau affichant la reproduction de l’un de ces tableaux. Bon ! À chaque époque sa mémoire.
Le mot fort qui traverse les installations susdites pourrait bien être DÉFI. Défi lancé à l’Espace, défi lancé au Temps, défi lancé à la Mémoire. Lors de son occupation des lieux, Lee Ufan a laissé une trace avec sa brosse magique sur la petite fenêtre vitrée surplombant le maître autel, comme une langue verte tirée au temps, car ce coup de brosse pourrait bien être éternel. Les touristes ne la voient pas et personne ne l’effacera, à moins qu’un esprit mauvais ne répète le geste emblématique de Lee Ufan, jeter une pierre afin de briser le verre.
Michelangelo Pistoletto, l’interlocuteur de Lee Ufan, peut briser aujourd’hui les miroirs qui approfondissent l’espace et troublent le temps. Parfois aussi, paradoxalement, il casse les murs qui les soutenaient, ou bien il les couvre de formes colorées pour fragmenter le reflet. Enfin, il répète en de nombreuses occasions, jusqu’au sommet du clocher de la chapelle du Méjan à Arles, le symbole mathématique de l’Infini en le dédoublant. Boursier-Mougenot, lui, s’attaque musicalement à l’infini de l’espace en révélant le murmure des planètes accompagnant leurs tribulations, ou, ailleurs, en capturant des particules éphémères, les muons, transportés par les rayons cosmiques et en leur faisant déclencher des averses sur des tambours et des cymbales. Il fait musique de tout et avec tout, Céleste. Pour Formica les Alyscamps sont un théâtre sur la scène duquel il peut réinventer de fond en comble, avec une touche d’humour et beaucoup de beauté, leur histoire et ses acteurs, donc fabriquer de toute pièce une nouvelle mémoire.
Il faut briser tout ce qui enferme, tout ce qui opprime, voire réprime, la pensée, c’est-à-dire dans cette époque à peu près tout. Restent le frémissement des arbres au moindre souffle d’air, le sifflement joyeux des merles et le doux crincrin des cigales en été… la sérénité !
(1) Entretien de Lee Ufan et Alfred Pacquement publié dans Requiem (Actes Sud – 2021).
(2) Dante Alighieri a visité les Alyscamps et y situerait l’une des portes de son Enfer.
(3) Sylvain Prudhomme, Respirer l’Infini in Requiem.
(4) Rencontre entre Michelangelo Pistoletto et Lee Ufan intitulée A conversation Piece, qui a eu lieu le 8 juillet 2025 à Arles et à laquelle j’ai eu le bonheur d’assister.
(5) Yersinia pestis est le nom donné à la bactérie responsable d’à peu près toutes les épidémies de peste, dont bien sûr la peste noire, et ce depuis le Néolithique comme semble l’attester les recherches en paléogénétique.
(6) Allusion au crâne de platine incrusté de diamants de Damien Hirst.
Infos supplémentaires> Site de Lee Ufan. Site de Jean-Pierre Formica. Instagram Céleste Boursier-Mougenot. Site de Michelangelo Pistoletto.
Image d’ouverture> Infimes éclats des Alycamps. © Droits réservés

