Les fermentations esthétiques de Nicolas Boulard

Si, depuis l’Antiquité, la vigne occupe une place singulière dans les paysages, les imaginaires et la symbolique des sociétés humaines, c’est qu’elle n’est pas une plante comme une autre. Par sa croissance sarmenteuse, l’attention qu’elle requiert, la transformation complexe de son fruit, elle est un miroir des rapports que l’humanité entretient avec la nature : des rapports faits de soin, d’anticipation, d’interprétation. Elle exige de l’homme rigueur et intuition, travail et passion. Entre patience et enivrement, la vigne fonde son pouvoir symbolique, représente tant la maîtrise du vivant que la possibilité d’une perte de contrôle. Ainsi, avant même que son raisin ne devienne vin, la vigne convoque agriculture, mythologie, savoir-faire, pensée et art. Elle ne se contente pas de produire des fruits, elle fait récit et sens. Pour son édition de rentrée, les Conversations sous l’arbre vont accueillir, les 11 et 12 septembre, le directeur de l’UFR de philosophie de Paris 1 Panthéon-Sorbonne Pierre-Yves Quiviger, la sommelière Pascaline Lepeltier, le professeur du Muséum national d’Histoire naturelle Marc-André Selosse, et l’artiste conceptuel Nicolas Boulard. A cette occasion, celui qui explore depuis plus de 20 ans les zones de frottement entre les règles viticoles et les protocoles artistiques revient sur certains de ses « gestes iconoclastes ».

ArtsHebdoMédias. – Quelle place ont occupé la nature et l’art dans votre enfance ?

Nicolas Boulard. – J’ai grandi en champagne dans une famille d’agriculteurs et de viticulteurs, la nature était donc très présente mais une nature organisée et structurée. Quant à l’art, je l’ai découvert vers l’âge de 6 ans lors d’une visite au Centre Pompidou et cela a été déterminant. Je me suis ensuite passionné pour l’histoire de l’art et, plus particulièrement, l’Impressionnisme. Puis, au lycée, j’ai découvert le Land Art, le minimalisme et l’art conceptuel.

Vous avez une connaissance très fine des réglementations viticoles. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au monde du vin ? Et pourquoi en faire un terrain d’exploration artistique ?

C’est lors de mes études à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg que j’ai commencé à faire le lien entre le monde de l’art et le monde du vin. C’est également à la même période que j’ai rencontré de nombreux vignerons et vigneronnes lors de dégustations commentées. J’étais très intéressé par la manière dont chaque producteur ou productrice de vin parlait différemment de leurs méthodes de travail, de leurs choix et décisions par rapport aux normes de productions inhérentes à la région où ils exercent, par rapport aux conditions climatiques, à la géologie. Ces dégustations commentées me semblaient très proches de la manière dont parlent les artistes de leur travail. Dans une démarche transversale, je faisais un rapprochement entre les pratiques artistiques protocolaires comme celle de Lawrence Weiner, Claude Rutault ou Sol LeWitt et les modes de production de vin. Chaque région viticole suit des règles et des normes bien définies : quels types de cépages, quelles méthodes de vinification. Mon sujet de diplôme de fin d’étude portait sur « les règles et les normes face à la création » et j’avais produit mon premier projet artistique autour du vin, c’est-à-dire faire tout ce qui était interdit dans la région viticole champenoise : une vendange tardive de pinot meunier chaptalisée à 50 %.

L’histoire du vin est aussi une histoire de codes, d’appellations, de traditions. En produisant un millésime fantôme ou un vin sans raisin, vous semblez remettre en cause les fondements mêmes de cette culture. Quelle critique ou quel jeu proposez-vous à travers ces gestes ?

Le monde du vin, comme le monde de l’art, est en constante évolution esthétique. Les règles évoluent, les zones d’appellations s’agrandissent ou diminuent, de nouvelles traditions apparaissent et d’autres disparaissent. Tout cela est en mouvement. L’ensemble de mes projets artistiques sur le monde du vin sont issus d’une observation précise de ces changements. J’ai réalisé DRC 1946 – DRC 1946 est un faux millésime du prestigieux Domaine de la Romanée Conti – à une période où il y avait beaucoup de faux vins sur le second marché, c’est-à-dire des copies, tout comme il peut y avoir de faux tableaux en peinture. Mais, j’ai voulu réaliser un faux qui ne serait pas si faux car il n’y avait pas d’original, donc, ce n’est plus une copie. Pour le vin sans raisin H2O, il s’agissait de pousser le vin à sa plus radicale abstraction et c’est ainsi que j’ai vinifié de l’eau en utilisant tous les produits disponibles dans l’industrie œnologique (levures, enzymes, ferments, sucres, eau, rectificateurs…) C’est une manière de révéler ce que l’on ne connait pas nécessairement sur les pratiques viticoles ou œnologiques.

Dans votre travail, la fermentation (du raisin, du lait, du pain) devient un processus plastique. Pourquoi choisir de travailler avec des matières vivantes ?

Je suis fasciné par les processus de transformation car il y a une forme de sublimation (au sens esthétique et chimique). C’est-à-dire quand une matière devient autre chose. Un processus de fermentation, c’est un peu comme un processus créatif, c’est quelque chose que l’on peut activer en regroupant des éléments, des références, mais il faut avoir une sensibilité particulière. Par la fermentation, le jus de raisin prend des arômes qu’il n’aurait pas autrement. Il en est de même pour le lait avec le fromage ou la farine avec le pain. Et tout cela se produit par l’action de micro-organismes : les levures naturelles ou les bactéries, qui vont effectuer cette transformation. Ces matières sont également organiques et vivantes et donc instables et périssables. C’est cet état d’impermanence qui m’intéresse avec les matières vivantes et mes œuvres tentent de figer ces processus en cours.

Pain I, 4 couches de contreplaqué de peuplier, 2021. ©Nicolas Boulard

L’art minimal et l’art conceptuel sont des références que vous citez. Racontez-nous comment ces courants sont entrés dans votre vie et comment vous les faites cohabiter avec les matières premières organiques de votre œuvre ?

J’ai découvert l’art conceptuel et l’art minimal lorsque j’étais au lycée. Comme déjà évoqué, c’est le rapport aux règles et aux normes qui m’intéressait. Pour ce qui est du minimalisme, les protocoles de travail et la relation des œuvres avec les lieux dans lesquelles elles sont exposées m’ont fortement inspiré. Chaque détail compte : le format, les dimensions, la relation à l’espace, le choix du matériau. Il y a aussi la place des mathématiques avec les suites arithmétiques et la géométrie. Tout cela permet des pratiques combinatoires quasiment infinies. Travailler à partir de protocoles mathématiques et des matières organiques laisse une part d’imprévu, cela va donner un résultat que je ne peux pas maîtriser par avance. C’est notamment le cas avec Specific Cheeses que j’ai initié en 2010 : j’ai créé 12 moules à fromage à partir des 12 forms derived from a cube de Sol LeWitt. Je coopère chaque année avec un producteur pour produire une série de 12 fromages. Chaque série est ensuite photographiée puis dégustée lors d’une performance publique de la confrérie Specific Cheeses.

Specific Cheeses – Clon (détail), impression à encre pigmentaire sur papier, 2024, réalisé en coopération avec la fromagerie de Drom sur une invitation de Campagne Première. ©Nicolas Boulard

Avec le Clos Mobile, le vignoble devient nomade. En quoi cette mobilité remet-elle en question l’idée d’origine, de lieu, d’ancrage dans un territoire – si fondamentales dans l’univers du vin comme dans celui de l’art ?

J’ai toujours cherché à sortir de la zone d’appellation et l’idée de déplacement est récurrente dans mon travail. J’ai voulu créer une portion de paysage que l’on pouvait déplacer, d’une part pour lui permettre (de manière très ironique) de changer de climat, d’environnement, d’appellation mais également pour s’adapter aux contraintes climatiques de gel ou de sécheresse. Ce qui est intéressant avec le Clos Mobile, c’est que dans chaque lieu où il a été exposé, la végétation qui poussait n’était pas la même, au-delà de la vigne, car chaque lieu avait un climat et une orientation différente. Humidité, lumière, environnement biologique, insectes, oiseaux donnaient un résultat différent lors de chaque exposition. C’est cette idée d’un paysage en mouvement qui m’intéresse et la mobilité permet d’ouvrir des perspectives.

Clos Mobile, remorque, vignes (Chardonnay), 2009. ©Nicolas Boulard

Vous vous inscrivez dans une démarche où l’artiste devient à la fois œnologue, agriculteur, chimiste, historien. Cette porosité des rôles vous semble-t-elle fondamentale dans votre rapport à l’art et (peut-être) au monde ?

Lors de mes études à l’école supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, j’étais partisan d’un décloisonnement des pratiques artistiques. C’est pourquoi j’ai passé deux diplômes la même année : en Art et en Communication Graphique avec comme argument que le graphisme était une manière de donner forme à ma pratique artistique conceptuelle. Après mes études, j’ai effectué différents métiers, dont celui de sommelier caviste. La transversalité des savoirs et des pratiques me semble nécessaire pour interagir avec le monde actuel. Je ne pense pas que l’on puisse en être uniquement observateur, tel un romantique. Mais il me semble qu’il est possible d’agir en établissant des dialogues avec d’autres milieux professionnels. J’aime assez le modèle des architectes qui travaillent avec des paysagistes, des urbanistes, des ingénieurs, des bâtisseurs, des techniciens. Cela me semble important de travailler avec plusieurs champs de connaissances. Cela permet de comprendre le fonctionnement des choses, d’établir des dialogues constructifs et de pouvoir agir concrètement sur le réel.

Dans vos projets, le vin n’est pas seulement un matériau ou un sujet, il semble aussi fonctionner comme une métaphore : de la transformation, du temps, de la culture. Quel rôle joue-t-il exactement ?

Le vin est souvent perçu comme une production artisanale et traditionnelle : les tonneaux, les vignes, les vendanges puis l’ivresse, la fête, le repas. Mais, lorsque l’on étudie l’histoire culturelle du vin, on comprend que son esthétique change en fonction du contexte politique, économique, climatique, social. Ce qui est finalement très proche de l’histoire de l’art. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est l’idée d’assemblage qui est avant tout un terme œnologique : on assemble différents cépages pour harmoniser un vin, un peu comme en musique finalement avec l’organisation d’instruments, de rythmes, de fréquences, de notes. Le vin a lui aussi quelque chose de l’ordre de l’immatériel et du volatile. C’est une forme de vanité. Le vin évolue, change, on ne peut pas le conserver éternellement, il s’oxyde, son aspect change avec le temps. Il faut juste le saisir au bon moment. Utiliser le vin pour réaliser des œuvres est un paradoxe et c’est sans doute ce rôle paradoxal qui me plait.

Vous parlez de « gestes iconoclastes » pour nombre de vos œuvres. Qu’entendez-vous par-là ?

J’ai toujours été fasciné par l’œuvre Erased de Kooning Drawing réalisée par Robert Rauschenberg en 1953 (date à laquelle il a demandé au peintre Willem de Kooning de lui offrir un dessin dans le but de le gommer, de l’effacer). Dans mon travail, l’iconoclasme ne signifie pas destruction car l’effacement est vu plutôt comme une vanité d’une part et une page blanche d’autre part. En 2008, j’ai réalisé Erased de Villaine wine en mettant sous verre un litre de vin qui s’oxyde avec le temps pour passer d’un monochrome blanc à un monochrome cuivré. L’apparition de nouvelles formes, de nouvelles créations, de nouvelles idées me motive et cela est possible par l’expérimentation et en s’appuyant sur ce qui a été fait avant, c’est-à-dire par une compréhension des formes historiques pour en proposer de nouvelles. Dans ce sens, mon travail artistique est politique.

Parlez-nous des développements de votre œuvre exposés dans les caves Ackerman, à Saumur.

Depuis près de 25 ans, je réalise des projets artistiques autour du vin, qui sont exposés dans des musées, galeries ou centres d’art. Pour Ackerman, c’est la première fois que j’interviens dans des caves viticoles. Le contexte d’exposition n’est pas le plus simple : un taux d’humidité très élevé et peu de lumière. J’ai donc décidé de travailler avec un matériau qui résisterait à ces contraintes et c’est pourquoi j’ai réalisé des œuvres en verre. Il y a tout d’abord un très grand Nuancier-Photosynthèse qui reprend les teintes de la photosynthèse (le processus de transformation de la lumière en matière organique qui nourrit une plante). Pour cette installation, qui ouvre le parcours de visite, je souhaitais évoquer à la fois le milieu minéral des caves et le milieu végétal des vignes qui poussent au-dessus. Ensuite, il y a une installation en verre soufflé dans un puisard de 11 mètres de haut. Il s’agit de la représentation de molécules d’alcool Ch3-Ch2-Oh suspendues dans cette cheminée de tuffeau. L’idée pour moi était de rendre visible l’alcool volatile et, d’une certaine manière, de montrer l’ivresse sous sa forme chimique. C’est également une manière de rendre visible la nucléation, c’est-à-dire l’apparition des bulles de CO2 dans un verre de vin effervescent. Que ce soit le Nuancier ou l’installation des molécules suspendues, ce sont des assemblages de références de l’histoire de l’art et du monde du vin : la tradition du nuancier, du dégradé, du monochrome, l’abstraction de formes organiques, processus d’assemblages, de macérations, d’extractions. La cave est un espace où le vin se transforme, où il évolue. Ces œuvres rendent compte de ce processus.

Nuancier Finement Boisé, verre, liège, chêne, Chardonnay, 2007. ©Nicolas Boulard

 

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, De la vigne au vin, jeudi 11 et vendredi 12 septembre 2025, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les expositions de la Saison d’art et le Festival international des jardins sont visibles jusqu’au 2 novembre. Site de Nicolas Boulard.

Image d’ouverture> Nuancier-Photosynthèse. ©Nicolas Boulard