Les dialogues intérieurs d’Ursula Kraft comme passage

A l’occasion des POAA édition #2 – les Portes Ouvertes des Ateliers d’Artistes de Bourgogne et de La Franche-Comté, qui se tiennent le temps de 4 week-ends du 5 au 27 octobre 2024 –, nous avons rencontré Ursula Kraft, dont l’exposition Revoir, un autre regard initie des résonances intimes avec la singulière collection du Musée des arts naïfs et populaires de Noyers. Depuis le 16 juin et jusqu’au 4 novembre 2024, les photographies et installations vidéographiques de l’artiste induisent un dialogue intérieur avec les ex-voto et une peinture qui n’a de naïf que l’épithète du genre tant elle stimule notre inconscient et s’impose comme une réflexion sur la condition humaine.

« Les multiples rapprochements qu’ Ursula Kraft a initiés, nous incitent à voir par le détail et à entendre entre les lignes. “Revoir, un autre regard”, évoque une reviviscence de la manière d’observer : ce qui se distingue au dehors et s’écoute du-dedans : tel serait l’un des sens induit par “un autre regard », souligne l’ autrice du catalogue Françoise Le Corre.

 En confrontant ici son œuvre à une collection de plus de deux cent ans, aussi éclectique que celle du musée de Noyers, Ursula Kraft la charge d’une dimension universelle tout en créant dans les lieux, des passages spatio-temporels d’une belle cohérence. Pour la petite histoire, il faut savoir que le Musée des arts naïfs, bruts et populaire de Noyers-sur-Serein est issu d’une donation au XIXe siècle. Du musée cantonal créé après 1870 dans une belle bâtisse sur trois étages, un ancien collège, il reste un original cabinet de curiosités offert par son premier donateur. Puis en 1987, le musée reçoit du peintre Yankel, l’une des plus belles collections d’art naïf de France, ainsi que les toiles de son père Kikoïne représentant de l’Ecole de Paris. On y trouve également des boîtes de métal peintes de Serge Moreau et les personnages d’Albert Niedzviedz. Parmi ces tableaux, sculptures, objets de métal ou de cire, les collections d’ex-voto et l’orientalisme de sa première collection en font sur 1500 m² d’exposition, une véritable invitation au voyage ! Mais c’est avant tout un voyage intérieur que convoquent les grandes séries photographiques d’Ursula Kraft dont les regards relient l’âme au corps tandis que les contes ou les fictions induites parmi d’autres corpus d’œuvres ici choisis tirent un fil d’Ariane avec les collections, comme autant de passages spatio temporels.

 

Emerentia 1-5 détail du triptyque ©Ursula Kraft

« L’ensemble de la série Emerentia I et 2 développe de multiples visages et incarne des figures variées […] »Unheimlich »que l’on pourrait traduire par inquiétante étrangeté est une expression allemande qui évoque le voisinage entre une peur latente et une inquiétude. Le mot « Heim » signifie le chez soi « à la maison ».  Dans le tableau, Finnois au repos, il y a également un sentiment de tranquilité immuable, qui cache toutefois une menace sous-jacente […] les soldats finlandais jouent aux flechettes durant leur repos. La scène se déroule  pendant la guerre d’hiver (1939-1940) après avoir mis en déroute la tentative d’invasion des russes … » Extrait du catalogue

Finnois au repos, Louis Auguste Déchelette, dépôt du FNAC au musée des arts naïfs et populaires de Noyers-sur-serein

ArtsHebdoMédias–  A Noyers vous exposez dans un musée d’art naïf, pouvez-vous nous dire quelle relation particulière avez-vous avec ce musée, vous qui proposez une photographie plutôt conceptuelle ?

Ursula Kraft. – Pour moi, il était clair qu’une exposition dans un musée des arts naïfs et populaires pouvait « faire sens » seulement si je trouvais un lien entre mes œuvres et celles du musée. Je trouve très intéressant cette idée de confronter des œuvres anciennes et un travail contemporain et de créer des résonances entre elles. J’avais vu pour la première fois une telle mise en relation au Palazzo Fortuny* à Venise dans l’exposition TRA. C’était une expérience surprenante. Par un bel hasard, l’adjoint culturel de la ville avait également vu cette exposition et en était très enthousiaste. Entre temps, ce concept a fait son chemin et de nombreux musées cherchent à faire revivre leur collection permanente, pas seulement par des expositions temporaires mais en faisant dialoguer la collection avec des œuvres contemporaines. C’était le point de départ de cette carte blanche ; j’ai donc visité plusieurs fois le musée et j’y ai trouvé plusieurs affinités : il y a toute une collection d’ex-voto qui font écho avec les thèmes abordés dans mon travail, tels que la mémoire, les traumatismes, la maladie ou la mort. C’est la grande question de la collection ; on y trouve toute une série de pièces en cire et des tableaux provenant de nombreux pays différents.

©Montage réalisé par l’artiste Ursula Kraft entre les ex-voto en cire – collection Jacqueline Selz et Yvon Taillandier et un détail de la série Traum-a – exposés au Musée des arts naïfs et populaire de Noyers 2024

Quelles mises en regard vous ont-elles semblé les plus évidentes, les plus parlantes d’un point de vue esthétique et/ou conceptuel ?

Plusieurs installations photographiques ou vidéographiques du corpus  Traum-a sont mises en relation avec cette collection d’ex-voto pour leur symbolique ou le récit qu’elles proposent. D’un point de vue esthétique, par exemple, la peau claire, translucide d’un portrait de jeune fille est mise en face des ex-voto réalisés en cire. Les mises en regard convoquent autant de relations d’un point de vue formel que du fond. Une résonance qui s’explique sans mots. Quant à la mise en espace, sur un des étages du musée les ex-voto font le « trait d’union » entre la série Traum-a d’un côté et l’installation photographique et sonore SoulScape de l’autre. Au sein même des tableaux des ex-voto du musée, règne une constante :  une juxtaposition de deux espaces – un espace céleste et un espace humain, qui se retrouvent dans le tableau. L’ensemble de mon travail Traum-a, vidéos et images photographiques, parle également de deux « espace-temps ». Un espace intérieur, vers lequel le regard est orienté, inversé, paupières closes et un espace extérieur dont l’hyper-présence physique des corps, crée une dualité qui les relie, malgré l’absence de regard. Dans la série SoulScape, il y également cette notion d’un ici et d’un passage vers l’ailleurs. Le titre, composé de soul (âme) et scape (de landscape, paysage), évoque la sublimation du paysage par la relation qu’il entretient avec l’âme. La nature est habitée.  Au Japon, les âmes trouvent refuges dans des espaces ponctués de stèles et d’offrandes. L’iconographie et le son de SoulScape proviennent de lieux sacrés, considérés comme des seuils vers l’ailleurs.

-ontage de l’artiste Ursula Kraft : exposition REVOIR  – A gauche Ex-voto issu de la collection du Musée des arts naïfs et populaires de Noyers mis en regard avec l’installation photographique SoulScape de l’artiste Ursula Kraft.
© Photo Ursula Kraft  : installation SoulScape-2 au musée des arts naïfs et populaires de Noyers

Cet espace-image/espace sonore, créé par des kakémonos, juxtapose une collection japonaise au sein du musée : on y trouve aussi bien des bijoux que des mangas d’Hokusai. Le surnaturel, peuplant l’imaginaire populaire, est représenté dans la collection d’Hokusai, sous la forme de yōkai, des créatures mythologiques, des êtres nocturnes aux longs cous ou femmes-renardes, sujet de mon travail vidéo Kitsune. Kitsune est un être fabuleux, mi-femme mi-animal, il est un des nombreux personnages féminins, auxquels j’ai dédié mes séries autour des contes. Avec cette approche des contes comme récit populaire et inconscient collectif reliant différentes cultures, je boucle ma boucle !

©photo Ursula Kraft – Installation vidéo « Kitsune » au musée des arts naïfs et populaires de Noyers

La photo, souvent sous la forme sérielle dans de grandes installations, est votre médium de prédilection. Quelles sont les nouvelles rives vers laquelle cette exposition vous a menée ?

Pour l’exposition au musée, j’ai choisi des œuvres qui correspondaient à mon travail, et qui donc existaient déjà. Par contre, cette nouvelle expérience m’a donné envie de proposer d’autres « formats » pour Re-voir/Revivre le musée autrement par des lectures, des performances ou de la musique. Mais à part ces impulsions en lien avec ce lieu, je vais continuer ma recherche autour des « trous noirs ». Voir,  ici l’article que nous avons publié sur  l’installation immersive Trous NOIRS  dans l’espace contemporain Hors Cadre, à Auxerre.

 

© Photo Ursula Kraft : au fond, Saint Fiacre, le patron des jardiniers. Garnier Sille, donnation Yankel. A droite, Emerentia II-2 triptyque par Ursula Kraft.

Comment s’est opérée la rencontre avec le curateur ?  

C’est l’adjoint culturel de Noyers-sur-Serein qui m’a invité et m’a donné carte blanche pour cette exposition. Il avait vu plusieurs expositions que j’avais initiées dans un lieu assez particulier, une chapelle fermée depuis des années, dans un petit hameau à côté de Noyers. C’est là où nous avons d’ailleurs aussi implanté le TimeTunnel, qui est devenu hameau des vers luisants.

Qu’avez-vous montré de votre atelier les 5 et 6 octobre derniers au Hameau des vers luisants : pouvez-vous nous dire quelques mots de ce  TimeTunnel conçu avec votre conjoint Bernd Hoge qui est architecte ? 

L’espace même faisait déjà œuvre. L’architecture du TimeTunnel faisait partie intégrante du Gesamtkunstwerk, créée dans les années 1990 :  cet espace d’exposition autonome voyageait dans l’espace public – en Allemagne et en France – avant d’être installé et transformé en espace d’habitation pérenne en Bourgogne, à la campagne. C’est une forme de up-cycling, un nouveau projet de vie et de travail qui s’ouvre. Nous avons divisé le tunnel en trois parties – deux habitats sont déjà réalisés et actuellement nous sommes en train d’aménager le dernier espace qui servira de lieu de stockage pour mes œuvres. Mon atelier sera installé au-dessus. A l’avenir nous aimerions ouvrir les habitations à des résidences d’artistes : le tunnel retrouvera ainsi les origines de sa création !

©photo Ursula Kraft – montage atelier « Timetunnel »

*Le Palazzo Fortuny érigé dans la deuxième moitié du XVe siècle est situé dans le quartier San Marco à Venise. Aujourd’hui musée, il porte le nom de son dernier propriétaire Mariano Fortuny y Madrazo peintre graveur couturier et créateur de textile. Il fut donné à la ville de Venise qui en fit un centre culturel consacré à l’art, ouvert en 1975. Le musée Fortuny abrite à la fois les meubles, objets personnels et collections privées légués par le couple Fortuny, et des expositions temporaires. Il abrite pendant la biennale, jusqu’au 24 novembre 2024, l’exposition Selva d’Eva Jospin.

Informations complémentaires> Revoir, un autre regard, d’Ursula Kraft, du 16 juin au 4 novembre 2024 –  Musée des arts naïfs et populaires de Noyers sur-Serein, 25, rue de l’Église 89310 Noyers. Tél. : 03 86 82 89 09. Musee-de-noyers@wanadoo.fr Horaires en week-ends 14h30 – 18h00 pendant les vacances scolaires : ouvert tous les jours sauf le mardi 14h30 – 18h

POAA édition #2 – les Portes Ouvertes des Ateliers d’Artistes de Bourgogne et de Franche-comté, 210 ateliers & 373 artistes – 4 week-ends du 5 au 27 octobre 2024. Depuis 2023 l’association Seize Mille organise, dans toute la région Bourgogne Franche-Comté, un temps de rencontre entre les artistes professionnels et leurs publics. Le champ des arts visuels y est large et les pratiques très variées.

Site web de l’artiste : www.ursulakraft.com

Image d’ouverture> vue de l’exposition Revoir, un autre regard, d’Ursula Kraft :  mise en relation de la série photographique  Traum-a avec les ex-voto en cire issus de la collection du musée des arts naïfs et populaire de Noyers.