Les bêtes au futur de Vincent Fournier

Entre science et fiction, entre réel et imaginaire, Vincent Fournier invente des mondes possibles. Ses « bêtes » hybrides, issues de croisements entre vivant et artificiel, interrogent la nature même du vivant et la fascination humaine pour l’hybridation. L’artiste évoque ses souvenirs, ses influences, et son regard sur un futur où la science est source de nouveaux mythes. Cet entretien a été réalisé dans le cadre des prochaines Conversations sous l’arbre du Domaine de Chaumont-sur-Loire, qui réunira sur le thème « Bête et compagnie », les 17 et 18 octobre prochains, la philosophe Vinciane Despret, le primatologue et éthologue Cédric Sueur, le biologiste et sociologue des sciences Benoit Grison et l’artiste photographe. Soyez nombreux à venir les écouter !

ArtsHebdoMédias. – Quelle relation entretenez-vous avec les bêtes ?

Vincent Fournier. – Mon premier souvenir implique l’une d’entre elles. Je suis à l’arrière de la 2 CV familiale – à l’époque, mon père était professeur dans un collège agricole à Ouagadougou, au Burkina Faso, où je suis né. Nous roulions dans la brousse quand une maman éléphant a chargé notre voiture ! Je la vois arriver sur nous, immense. Enfant, tout prend des proportions sans commune mesure avec la réalité. J’ai eu extrêmement peur ! Vérification faite, des années plus tard auprès de mon père, l’événement a bien eu lieu mais nous n’avions pas été menacés par l’animal, seulement approchés par inquiétude ou curiosité. Aperçue à travers la vitre arrière de la voiture, qui faisait office de cadre, la scène est devenue une image inoubliable. Une fois rentrés en France et installés en Bretagne, entre deux villages, c’est avec les chats que j’ai le plus interagi. Je les adore bien plus que les chiens, car celui d’un copain de l’époque s’est jeté sur moi pour me mordre. J’ai longtemps éprouvé de la défiance envers la race canine. Il est d’ailleurs probable que mon amour des chats n’en a été que renforcé. Aujourd’hui, mes nombreux déplacements m’empêchent d’en avoir un mais l’idée ne m’a jamais quitté. Un jour sûrement…

Magnetic Bouc [Buccus magnetica] Ability to control and create electromagnetic fields, 2015. ©Vincent Fournier

Votre intérêt pour la science date-t-elle de l’enfance ?

Vincent Fournier. – J’ai été un piètre élève en sciences, faisant exploser nombre d’expériences réalisées ! Je m’intéressais surtout à la part d’imaginaire que la science faisait naître dans le cinéma, la littérature, la BD et la science-fiction. J’étais, par exemple, fan de l’œuvre de J. G. Ballard, écrivain anglais d’anticipation, que je continue de lire. En grandissant, j’ai élargi mes sources. Aujourd’hui, j’écoute des podcasts et discute aussi beaucoup avec des chercheurs. La science a un potentiel narratif extraordinaire sur lequel je m’appuie. Elle possède en germe des récits entre réalité et fiction, invite à créer des ouvroirs imaginaires, de formes esthétiques anticipant le futur comme celles admirées au Palais de la découverte durant mon enfance. J’étais fasciné par ces objets du passé qui cherchaient à anticiper leur temps. Ma recherche a quelque chose de cet ordre.

Quelle est votre définition de la nature ?

La nature se redéfinit en permanence. Je me pose souvent la question de la nature de la nature. Les humains ne sont pas extérieurs à cette dernière. C’est donc difficile de se définir soi-même. Cependant, je rejoins Bergson et son élan vital. Tout ce qui évolue, change, est la vie. Et la vie, c’est la nature. La nature est donc un état métamorphique permanent, un patchwork d’accidents et de recompositions. Un souffle, un mouvement. Est-ce que la nature est uniquement composée de vivant ? N’est-elle pas aussi pleine de non-vivant ? Chez Bergson, l’esprit déborde la matière. Si nous ramenons cette pensée au vivant, il est alors possible de s’interroger : le vivant est-il uniquement de la matière animée ou est-il un flux ? Ce qui nous rapproche des croyances animistes. Ce qui est certain, c’est que le vivant s’adapte : il semblait autrefois évident que des animaux obtenus par croisement ne pourraient se reproduire et pourtant, c’est désormais le cas.

Racontez-nous la genèse de Post Natural History.

Il y a un terrain commun à toutes mes séries, une manière d’imaginer le futur, de se le représenter. Disons que je suis attentif au présent pour extrapoler des futurs, que je m’intéresse particulièrement aux uchronies et aux présents parallèles. Il y a toujours cet aller-retour entre les anciennes images de l’avenir et celles qui anticipent demain. Post Natural History est dans cette veine. La série évoque la première fois dans l’histoire de l’humanité où l’on peut, grâce au système CRISPR/Cas9, couper l’ADN afin d’introduire des modifications du génome, permettant de copier/coller le vivant, de le reconfigurer. Cette capacité à créer potentiellement des espèces hybrides m’a beaucoup inspiré, et m’a renvoyé à l’idée du bestiaire médiéval. J’ai eu envie de penser des créatures inconnues, de réaliser un fantasme empreint de réalité et d’inventions, d’imaginer comment, à partir des nouveaux outils scientifiques et technologiques, certaines espèces pourraient évoluer. Le résultat est parfois sérieux, parfois drôle, mais toujours fantastique !

Qu’est-ce qui vous intéresse dans cet imaginaire ?

L’élaboration d’un nouveau récit, d’une nouvelle mythologie, les formes qui apparaissent et les histoires qu’elles racontent. Le travail tant du concept que de la forme. Je me sers des codes des sciences naturelles et de leur muséologie pour rendre ma proposition crédible. Plus c’est sérieux et plus c’est drôle, plus ça force l’attention. Les légendes qui accompagnent les images ont été travaillées, du moins au départ, avec une docteure en neurobiologie. C’est avec elle que j’ai verbalisé ce bricolage génétique et l’histoire de ces espèces du futur. Prenons, par exemple, le paon avec son exosquelette en argent. Il est le produit d’une hybridation entre animé et inanimé, mais évoque aussi son évolution réelle. Darwin s’est demandé pourquoi une espèce aussi vulnérable avait développé un aspect aussi voyant. Il s’est alors rendu compte qu’un milieu où il y a peu de danger peut favoriser le développement d’attributs de séduction propres à une meilleure reproduction, passant de l’idée de sélection naturelle à celle de sélection sexuelle. J’ai joué avec cela en imaginant une armure qui protège le paon en même temps qu’elle renforce sa capacité de séduction. Autre exemple, le scorpion-chirurgien, qui peut s’introduire dans le corps pour réparer les organes. Cette créature est inspirée de l’univers de Cronenberg qui s’intéresse beaucoup à l’hybridation corps-machine. L’animal a des pinces, il est autonome mais peut aussi être commandé comme un robot.

Scorpion [Orbus Chirurgia] Scorpion used for semi automated surgery, 2014. ©Vincent Fournier

Pourquoi avoir choisi tel ou tel animal ?

C’est assez intuitif. Je choisis une forme intéressante, riche, complexe – de mon point de vue, évidemment –, que j’extrapole. Elle est mon point d’appui, ensuite seulement s’y glissent des points de rupture. Mon objectif est de trouver un équilibre pour que l’hybridation ne soit pas une évidence mais que le regard discerne une étrangeté. La première lecture de l’image doit être esthétique et confortable, puis amener naturellement à une prise de conscience du mystère qui s’y cache. L’œil identifie les créatures mais en découvre peu à peu les bizarreries. Elles deviennent alors à la fois désirables et effrayantes. Un sentiment ambivalent qui rappelle celui que nous avons souvent face aux biotechnologies et autres développements technoscientifiques. Il n’y a rien d’innocent à développer une technique plutôt qu’une autre. Les questions sont toujours les mêmes : au service de qui et pourquoi ? Quand je travaillais sur Space Project, je me souviens d’avoir entendu à Baïkonour que, pendant la Guerre froide, l’œil d’un chien avait été équipé d’une caméra… Je ne sais pas s’il y a la moindre réalité là-dedans mais ce type de récit habite l’imaginaire depuis toujours.

En dotant vos « bêtes » de fonctions instrumentales, vous rejouez une longue histoire de l’animal utilitaire. Est-ce une critique de notre tendance à réduire l’animal à un outil ?

En sous-texte, il y a cela mais ce n’est pas aussi définitif ou affirmé. Je ne suis ni scientifique, ni moralisateur. Je crée des formes qui interrogent le monde dans lequel nous vivons, tout simplement. Il me semble que l’humanité est à un moment de bascule dans son histoire. Je me saisis de tout ce qui traverse chacun d’entre nous pour imaginer des récits qui sont comme autant de perspectives ou de mises à distance. Je ne juge pas. Je ne suis ni politique, ni engagé. Ce n’est pas mon propos. Je pense que les artistes sont plus utiles à poser des questions qu’à asséner des vérités.

Comment expliquez-vous votre goût pour la métamorphose et l’hybridation ?

C’est l’histoire de l’évolution du vivant. Des formes qui n’ont cessé de se déformer ! J’aime créer des rapprochements improbables, tisser des liens décalés, faire grincer les choses, en quelque sorte. La métamorphose comme l’hybridation mettent en tension l’image et ouvrent des perspectives. L’une et l’autre offrent un terrain de jeu très fertile pour la création. Il n’y a qu’à penser au Livre des êtres imaginaires de Borges ou à L’Île du docteur Moreau de Wells. La réalité d’aujourd’hui rejoint la fiction d’hier. Dans notre monde actuel, de nombreuses frontières sont poreuses, notamment celles entre le vivant et le non-vivant. Où sont les limites ? La question elle-même provoque une sorte de vertige. Mais je veux rester positif. De nouveaux outils, comme l’IA, ont été créés et se développent à une vitesse incroyable. Il serait préjudiciable de s’en détourner alors que d’autres les exploiteraient sans réserve. Ils sont là, il faut donc s’en saisir et les amener à être un progrès pour tous, dans une perspective de partage. A ce point, les artistes ont un rôle à jouer.

Qu’avez-vous appris des animaux ?

Beaucoup ! La beauté, l’intelligence, la joie, le jeu. Les observer, les écouter, les fréquenter, c’est plonger dans une immense source d’inspiration. Il n’y a qu’à constater le développement du biomimétisme dans nombre de domaines pour comprendre combien ils peuvent être source de solutions mais pas seulement. Cet été, je suis allé sur l’île de Vancouver. J’y ai vu des ours et des baleines. C’était fabuleux. Non seulement leur vue provoque l’émerveillement mais elle met en branle notre imagination. Les animaux s’amusent, inventent, font des trucs qui n’ont pas forcément d’utilité. Ils ont un rapport simple au plaisir et savent être facétieux. Même les vidéos d’Instagram sont témoins de tout cela. Les bêtes nous montrent comment célébrer la vie.

A gauche, Brown-Cheeked Hornbill [Bycanistes attractivus], 2014. A droite, Peacock [Pavo exosceletus] Attractive gallinaceous bird with an almighty armor, 2014. ©Vincent Fournier
Lire aussi> Les possibles de Vincent Fournier.

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, Bête et compagnie, vendredi 17 et samedi 18 octobre 2025, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Les expositions de la Saison d’art et le Festival international des jardins sont visibles jusqu’au 2 novembre. Site de Vincent Fournier.

Image d’ouverture> Black Celestial Tortoise [Manouria praecognito] Divine Tortoise, 2019. ©Vincent Fournier