Le plastiquement incorrect de Bordalo II

Figure réputée du street art international, Bordalo II a investi un espace brut et atypique dans le 13e arrondissement parisien. Pour la première fois, l’artiste dévoile la série Provocs, où il détourne des objets du quotidien pour livrer une vision critique et parfois grinçante de notre monde. A découvrir jusqu’au 28 juin.

Sous haute tension mais en basse émission carbone, l’exposition parisienne de l’artiste portugais Bordalo « Segundo » nous plonge dans les crises que nous traversons : écologiques, sociales et politiques. Intitulée Irréversible, celle-ci s’ouvre sur la légendaire Plastic series qui l’a fait connaître au grand public, mettant en scène des portraits d’animaux composés de déchets d’une société devenue hyper consumériste, majoritairement constitués de matières plastiques. À peine le pas de la porte passé, nous faisons face à bas-relief peint impressionnant par sa stature, représentant un lynx géant d’une hauteur de cinq mètres, réalisé à partir de plastique et de peinture à la bombe. Une ode à la nature et aux espèces en voie de disparition, à laquelle l’artiste nous a habituée, avec une esthétique douce et saisissante qui rappelle sans cesse que ce sont des espèces amies.
S’ensuit Lighted, une autre série dédiée aux animaux dont les compositions sont agrémentées de LED. L’engagement de l’artiste se poursuit avec une nouvelle trame, la Provoc series, attaquant frontalement les travers de l’humain, tant sur le plan de la politique intérieure, avec les violences urbaines et policières, que sur celui de la guerre dont la dramaturgie ne cesse de trouver son écho dans l’histoire actuelle.

Série Lighted, 2025. ©Bordalo II, photo ABK

Ainsi, ce parcours où le public déambule en admirant la beauté des œuvres finement conçues, en dépit de la pauvreté des matériaux, contraste avec la réflexion sur les maux de notre civilisation que l’artiste nous force à avoir. Il nous met face à notre destin d’une vie sans animaux sauvages, une planète où les déchets plastiques remplacent peu à peu la nature, et une société qui manque d’égard face à son prochain. Est-ce là l’humain que nous aspirons à être et le modèle que nous souhaitons laisser en héritage à nos enfants ?

ArtsHebdoMédias. – Plusieurs murs à Paris accueillent vos œuvres. Comment utilisez-vous l’espace public dans votre processus créatif ?

Bordalo II. L’espace public est un terrain de jeu intéressant. Lorsqu’on parle d’une galerie, d’un musée ou d’une institution artistique, il faut que le public s’y rende. Il faut qu’il s’intéresse à l’art ou à la culture pour voir ce que l’on veut exposer. Mais quand on travaille dans la rue, on communique avec tout le monde. C’est comme de la publicité, mais dans le bon sens du terme, car on ne vend rien. C’est une démarche très démocratique, car c’est de l’art gratuit pour tous. Et c’est aussi bon pour tout le monde parce que vous pouvez partager vos idées, vos œuvres, tout ce que vous voulez avec des inconnus.

Votre pratique repose sur un double paradoxe : créer de la beauté à partir de déchets et reconstruire une image de la nature à partir de matériaux issus de sa destruction. Comment gérez-vous ces tensions dans votre démarche artistique ?

Effectivement, je crée des images avec des déchets, des objets en provenance d’entreprises de recyclage ou récupérés dans la rue. Il s’agit principalement de trouver les bonnes formes ou les bonnes couleurs, de coller les pièces, d’assembler le tout, de découper différents motifs et de faire en sorte que ces matériaux divers forment quelque chose de beau. L’idée est simplement d’inciter les gens à s’arrêter et à regarder, de les amener à prendre conscience et à réfléchir à tout ce qui se cache derrière.

Gorilla Portrait (Plastic series), 2025. Assemblage de déchets plastiques. ©Bordalo II, photo ABK

Pourquoi est-il si important pour vous de dénoncer les crises écologiques et sociales ?

Quand les gens sont face aux œuvres, c’est le bon moment pour parler des sujets importants. Ce ne serait donc pas suffisant de créer quelque chose de beau. Il faut pouvoir parler de tout. L’objectif est de créer des œuvres qui aient le plus d’impact possible sur le public. J’espère que les gens repartent de l’exposition avec de nombreux sujets de réflexion.

A gauche, Irréversible (Provoc séries), 2025. A droite, Gun Case (Provoc séries), 2025. Assemblages de matériaux divers. ©Bordalo II, photo ABK

Infos pratiques> Bordalo II, Irréversible, exposition hors les murs de la galerie Mathgoth, 1, rue Alphonse Boudard, 75013 Paris, jusqu’au 28 juin 2025.

Image d’ouverture> Vue de l’entrée de l’exposition. ©Bordalo II, photo ABK