L’art à l’épreuve d’un monde contemporain en tension

À Clichy, la Fondation Francès transforme un espace de travail en lieu de débat esthétique et politique. Jusqu’au 21 février, l’exposition Tout est politique ! propose un parcours dense et engagé, où le politique se lit dans les images, les corps et les gestes artistiques. Une traversée critique de notre présent, à la fois troublante et nécessaire.

Selon une étude de l’Obsoco et du Cevipof datant de décembre 2025, la politique s’impose désormais comme la préoccupation principale des Français : une première dans l’histoire récente des enquêtes d’opinion hexagonales. À Clichy, un espace culturel atypique a, lui aussi, décidé de faire de la politique son affaire. Jusqu’au 21 février, la Fondation Francès présente l’exposition Tout est politique !, qui sera prochainement accompagnée d’une programmation sur son second site de Senlis. Une approche tandem, qui traduit la volonté de décentralisation chère à la Fondation : faire circuler les œuvres, les idées et les débats bien au-delà des centres institutionnels.

Une fondation hors cadre(s)

Depuis sa création en 2009 par Estelle et Hervé Francès, la Fondation défend une vision profondément démocratique et engagée de l’art contemporain. Accessible gratuitement, hors des circuits classiques, elle revendique une expérience directe de l’art, sans filtres ni tabous. Son implantation à Clichy, au sein d’un bâtiment industriel, résonne pleinement avec cette philosophie : amener l’art là où on ne l’attend pas, au plus près des réalités sociales et économiques des territoires. L’exposition cohabite par endroits avec des bureaux en open space et des salles de réunion. Une configuration qui rebat les cartes du white cube aseptisé, et l’on s’en réjouit ! Ce double usage introduit de la vie dans un cadre à la rigidité souvent cadavérique, devenue synonyme de sacralisation des œuvres et de feinte neutralité scénographique. Pas question de transformer l’espace en mausolée : l’art dialogue ici avec le quotidien, et la relation aux œuvres s’en trouve décomplexée. Cette familiarité tranche avec le fil rouge assumé de la collection, l’humanité et ses excès. Forte de près de 900 pièces, réunissant plus de 320 artistes internationaux, la collection Francès explore nos croyances, nos désirs et nos failles.
Le slogan de Mai 68 à l’origine du titre l’affirme sans ambages : tout est politique. Le fait politique ne se cantonne plus aux urnes, il irrigue tous les aspects de notre existence. De même, au-delà d’un art au seul service de la recherche esthétique, il s’agit ici de saluer la manière dont ce dernier reconfigure nos perceptions en éclairant ce qui est d’ordinaire occulté. L’art est outil critique, vecteur social et acte de résistance tout à la fois.  Déployé sur trois niveaux thématiques, le parcours s’articule comme autant de chapitres d’un récit politique contemporain.

L’effondrement

Celui des idéaux politiques, des promesses de croissance infinie, du rêve américain – mythe fondateur dont la chute symbolique marque, en creux, la fragilisation d’un ordre mondial en perte de légitimité. La sélection révèle ici les lignes de fracture de nos sociétés, celles que le vernis de la bienséance peine à dissimuler.
Avec Deposizione, Robert Gligorov met en scène un mannequin hyperréaliste à son image, nu, et gisant sur les fourches d’un chariot élévateur. Cette transposition contemporaine de la Déposition du Christ renvoie au scandale de l’amiante lié au groupe Eternit, et à la santé sacrifiée de ses ouvriers. Tout droit sorti de la vallée de l’étrange, le corps flasque mais transfiguré de l’artiste cristallise, dans un silence insoutenable, l’inhumanité du capitalisme industriel.

Deposizione, 2007, Robert Gligorov. Photo ArtsHebdoMédias

Même sentiment d’aliénation chez Michael Ray Charles, qui enrichit le propos d’une dimension postcoloniale. Dans (Forever Free) The Bank, la tête monumentale d’un homme noir aux traits caricaturaux, percée d’une fente de tirelire, fixe le vide. Exacerbant les stéréotypes raciaux et l’hypocrisie mercantile, l’artiste dénonce l’exploitation des populations afro-américaines. À l’instar de ce front entaillé, l’idée des États-Unis comme modèle de métissage culturel et de réussite économique collective apparaît foncièrement fissurée. Charles laisse ainsi affleurer la violence de mécanismes de domination systémiques, et convoque l’histoire conflictuelle d’un pays durablement marqué par son passé esclavagiste. Conscient d’opérer depuis l’intérieur d’un écosystème traversé par les mêmes rapports asymétriques qu’il interroge, l’artiste s’est d’ailleurs un temps retiré du milieu de l’art contemporain.
À quelques pas, Johan Muyle achève de sonner le glas du rêve américain avec l’installation Singin’ in the rain. Sur un écran, la légèreté de Gene Kelly est brutalement remplacée par les frappes de la guerre d’Irak. La pluie hollywoodienne, dont le clapotement fait écho au légendaire numéro de claquettes, se métamorphose en filet rouge sang qui cascade dans un aquarium. Comédie musicale et propagande militaire se répondent comme les deux versants d’un même dispositif : celui d’un impérialisme culturel et idéologique soigneusement scénarisé.

Singin’in the rain, 2007, Johan Muyle. Photo : ArtsHebdoMédias.

Politique et médiatisation

Au premier étage, place au règne des images, à leur pouvoir évocateur et à leur ambivalence. Avec Queen in Washing Gloves at Sink, Alison Jackson orchestre un trucage photographique d’une redoutable efficacité. À travers la fenêtre de son habitat pavillonnaire, feu la reine Elizabeth II est surprise par un paparazzi en flagrant délit de faire la vaisselle. Brouillant les frontières entre réalité et fiction, cette scène en apparence banale questionne notre difficulté croissante à repérer l’infox. L’artiste ausculte aussi notre fascination voyeuriste pour les figures publiques. Sont mises en cause à la fois l’industrie de la célébrité, l’illusion d’une proximité avec ces personnalités et notre désir compulsif d’accéder à leur vie privée – une dynamique parasociale amplifiée tant par les médias que par les réseaux sociaux.

Queen in Washing Gloves at Sink, 2006, Alison Jackson.

Non loin, David LaChapelle livre une analyse pop et saturée de la société du spectacle. Dans Paris Hilton Class Struggle, la célèbre héritière est entravée par un câble de micro qui s’enroule tel du bondage autour de son corps. Sex-symbol émancipée ou femme-objet capturée par le male gaze ? Icône ultramédiatisée ou prisonnière de sa propre image ? Hilton défie en tout cas l’objectif du regard et d’un doigt d’honneur. L’œuvre exploite avec finesse l’ambiguïté de son titre, balançant entre référence à la lutte des classes et critique amusée d’un luxe flirtant parfois avec le mauvais goût. Le décor rose Barbie au carrelage lustré accentue l’esthétique artificielle du cliché, indice d’une société de consommation prête à toutes les démesures. Non sans paradoxe, l’œuvre pointe la vacuité d’une starification qu’elle contribue pourtant à alimenter ­: la photographie est d’ailleurs signée par une figure majeure de la mode et de la publicité.

Paris Hilton – Class Struggle, 2004, David LaChapelle.

Collectif et engagement

Au dernier niveau, le politique quitte le registre de la représentation pour s’inscrire dans la symbolique des chairs. L’engagement s’incarne dans les gestes radicaux, les corps, les communautés. Avec My Left Hand, Sheng Qi immortalise sa main amputée du petit doigt. Cet acte d’automutilation, accompli après la répression de Tiananmen en 1989 et avant l’exil de l’artiste, répond à une nécessité aussi douloureuse qu’impérieuse : maintenir un ancrage physique en Chine en dépit de l’éloignement géographique. La main levée, abominablement amputée, suggère un serment solennel – une promesse de mémoire. Le derme devient alors un territoire politique cartographié par ses manques, support d’un attachement complexe à une patrie quittée à contrecœur.

My Left Hand, 2007, Sheng Qi © Fondation Francès

A l’échelle de la lutte collective, Regina José Galindo propose la performance filmée Nuestra mayor venganza es estar vivas. Réalisée avec un groupe de danseuses drapées de linceuls, l’œuvre rend hommage aux victimes de féminicides. Le son des castagnettes, d’abord étouffé puis libéré, transforme la place publique en espace de parole et de sororité. Cette présence en nombre de silhouettes quasi spectrales témoigne dès lors d’une revanche politique et poétique face à l’effacement. Le combat contre l’invisibilisation innerve également les photographies de Brian Weil, engagé contre la stigmatisation des personnes séropositives. Par des plans rapprochés dans lesquels on décèle une certaine pudeur, l’artiste refuse de marginaliser ses sujets. S’opposer au sensationnalisme, c’est déjà prendre parti en faveur du droit à la dignité.
Dans Feast for One Hundred and Eight Gods 1, Subodh Gupta offre, quant à lui, une lecture à la fois sensible et critique de l’Inde contemporaine. Des ustensiles en acier, empilés pour former une pyramide à la ready-made, oscillent entre tour votive et agglutinement d’objets industriels. Cette structure précaire aux airs de stūpa met en regard les contradictions qui sous-tendent la péninsule, où se côtoient modernité accélérée et spiritualité ancestrale. Le fragile équilibre de cet ensemble boursouflé fait bouillonner une tension qui culmine au sommet de l’œuvre, surmontée d’un étincelant récipient vide. En juxtaposant la nourriture de l’âme avec celle du corps, l’artiste interpelle sur la faim, la pauvreté et les disparités sociales qui traversent son pays. Le gratte-ciel babylonien reflète enfin le tiraillement d’une nation prise entre monde rural et urbanisation mégalopolistique.

Feast for One Hundred and Eight Gods 1, 2005, Subodh Gupta. Photo ArtsHebdoMédias

Une exposition sans concessions

Si certaines œuvres dérangent – et c’est tant mieux – Tout est politique ! se garde cependant de tomber dans le monolithique. Avec un humour plein d’audace, Arnaud Labelle-Rojoux détourne ainsi les codes de l’affiche protestataire dans Art is not enough !  Regarder ne suffit plus, nargue-t-il. La créature protagoniste, sorte de Shadok éreinté par l’incandescence d’un soleil accusateur, agit comme une mise en garde. À trop pomper les ressources naturelles, le coût environnemental de cette extraction déraisonnée risque d’être salé…
Sans prétendre à l’exhaustivité (à l’impossible, nul n’est tenu), ce parcours foisonnant se montre parfois un brin kaléidoscopique. L’exposition relève néanmoins son pari : ce qu’elle perd en profondeur, elle parvient à gagner en ampleur de sujets traités. Tout est politique ! ne cherche pas la morale ni ne se complaît dans le confort. À rebours de toute posture consensuelle, elle n’hésite pas à déranger – Sheng Qi – voire à horrifier – de Dimitri Tsykalov à Jake & Dinos Chapman, en passant par le duo Santissimi.
Public sensible, s’abstenir ? Certainement pas : l’exposition assume ce dissensus afin de mieux inciter à la réflexion sur nos rapports au pouvoir et à l’engagement. Répulsion, grotesque, absurde ou poésie constituent en effet des leviers d’action à part entière. Le politique se déploie ici dans la confrontation (aux œuvres) plutôt que dans la résignation  (à détourner le regard). Tout est politique, car le politique n’est pas un thème : c’est une méthode. Un lieu à suivre et une exposition qui appelle de futurs développements : justement, la Fondation Francès nous donne bientôt rendez-vous pour la suite à Senlis !

Informations pratiques> Tout est politique ! du 7 novembre 2025 au 21 février 2026. Exposition ouverte du jeudi au samedi de 11h à 19h, gratuite sur réservation, Fondation Francès-Espace Clichy 21, rue Georges-Boisseau, 92110 Clichy. Informations concernant la programmation au sein de l’Espace Senlis à venir.

Image d’ouverture> Art is not enough, 2023, Arnaud Labelle-Rojoux © Fabrice Gousset, Courtesy Galery Loevenbruck, Paris.