L’Animal artiste de Marc Partouche

Sur la proposition de Norbert Hillaire, ArtsHebdoMédias vous invite aujourd’hui à découvrir un nouveau format de recension, baptisé micro-critique sms, pour signaler assurément le caractère spontané et direct de l’exercice. Ainsi, l’auteur partage-t-il son enthousiasme pour le livre de Marc Partouche : L’Animal artiste-Dictionnaire de la création animale. Bonne lecture !

Présentation de l’ouvrage

L’Animal artiste. Dictionnaire de la création animale de Marc Partouche aux Éditions HD, collection le Bon Voisin, 2025, 180 pages, 24 euros.

Dans les processus de création notre rapport aux animaux a profondément évolué. Durant des milliers d’années, en tous lieux et cultures, ils ont été représentés à des fins rituelles ou religieuses. Au début du XVIIe siècle, ils deviennent un genre de la peinture occidentale jusqu’à ce que leur soient consacrés des expositions et des salons qui leur sont exclusivement dédiés. Par la suite, objets d’expériences, ils sont dotés d’outils et formés à l’art en produisant des œuvres qui parfois sont vendues à des prix record ; leurs propositions artistiques sont même prises comme modèle par des artistes. L’étape à laquelle nous arrivons aujourd’hui bouleverse notre perception sur les formes que les animaux réalisent en dehors d’une visée artistique mais que nous ne pouvons nous empêcher d’appréhender comme des œuvres d’art. L’aventure des animaux artistes commence véritablement avec Boronali, l’âne qui peint avec sa queue, ouvrant une lignée où l’on peut trouver Achille le gorille, qui dessine et finit par manger son crayon ; Alexander l’orang-outan du zoo de Londres ; Sophie la guenon, dessinatrice de dix ans, du zoo de Rotterdam, ou les chimpanzés Julia, Jessica, Lady, Dzeta de Belgique, tous artistes émérites. Marc Partouche porte un regard inédit sur les productions artistiques des animaux, que celles-ci soient réalisées avec un accompagnement humain ou le résultat de processus générés par les animaux eux-mêmes en leur milieu.
Ainsi, de son portrait de Eklin, cet animal (un dragon de Komodo) toujours à l’œuvre encore aujourd’hui, dont il écrit : « Pour l’œuvre qu’il est en train de réaliser sous nos yeux, Eklin se sert de sa langue. Nous sommes à la fin de l’élaboration qui s’est faite en deux temps : d’abord, après avoir trempé sa langue dans la peinture bleue, il réalise une empreinte ; ensuite, il termine et peaufine avec sa langue dont la forme est particulièrement adaptée à l’art du dessin. »
Ou encore de Namnau, de la Yeron et Mausolus academy (une académie d’éléphants qui s’est développée dans une ferme près du Cap), lui aussi toujours en activité, dont il écrit : « La trompe n’est plus utilisée comme pinceau, mais comme « soufflerie ». On le voit en effet sur l’image, aidé par son maître d’atelier qui l’accompagne en lui tenant la trompe, expulser un jaune primaire et décidé sur la toile disposée horizontalement. »

Présentation de l’auteur

Marc Partouche est critique, historien de l’art, auteur et commissaire d’exposition. Il a publié, entre autres, Les écoles d’art qui changent le monde. Utopies et alternatives pédagogiques de 1815 à nos jours, 2021 ; La lignée oubliée, Bohèmes, avant-gardes et art contemporain (de 1830 à nos jours), 2016 ; Marcel Duchamp. L’art commence au moment où j’allume une cigarette, 2018.

Missive de Norbert Hillaire à Marc Partouche

Cher Marc,
Ton dictionnaire de la création animale est un très précieux outil de réflexion sur la vie des formes et sur les formes de la vie. En te lisant, je me suis dit que les animaux ont encore beaucoup à nous apprendre, en particulier d’un point de vue esthétique et morphogénétique, et je me suis reposé cette vieille et nouvelle question à la fois que se posent aujourd’hui Bernard Prévost ou Massimo Carboni, après Portman et quelques autres, dont Focillon ou Aloïs Riegl, avec son Kuntswollen : pourquoi telle fleur a-t-elle cette forme-ci plutôt que celle-là ? Pourquoi cette profusion de formes, de couleurs, de textures dans le règne animal et végétal, qui reste à mes yeux une énigme – qui ne saurait s’expliquer du seul point de vue fonctionnel de l’adaptation à un milieu ? Si bien que je ne m’étonne pas que, retournant la question et arborant le flambeau de leur propre aptitude à la création, tu aies voulu rendre hommage aux animaux artistes. On est d’abord porté par la floraison des noms qui s’enchaînent sur une ligne mélodique inconnue, mais pourtant nourrie et étayée sur des références subtiles – Eklin, parfaite anagramme de Klein. On se déplace en continu sur une arête fuyante, entre la réalité et la fiction ; on se demande si le maître qui a fini par céder la première place à son élève chien est une histoire vraie ou une histoire rêvée, comme chez Borges (et d’ailleurs en te lisant je pense souvent à son manuel de zoologie fantastique), le tout dans une langue pondérée, sage, mesurée mais qui semble cacher son jeu, comme s’il y avait anguille sous roche : c’est cet équilibre métastable entre l’ambiguïté de la mesure de ton style (dont rien ne dépasse) et la démesure de son objet qui fait toute la force et la réussite de ton livre ! Bravo l’artiste !

Infos pratiques > L’Animal artiste. Dictionnaire de la création animale de Marc Partouche aux Éditions HD, collection le Bon Voisin, 2025, 180 pages, 24 euros. Le livre est accompagné d’une sérigraphie en tirage de tête : Boronali fecit, d’Arnaud Labelle-Rejoux et Xavier Boussiron, d’après Le Miracle Familier, œuvre reproduite en couverture.