Face au deus in machina, Hugues Dufour mise sur l’esprit critique

L’heure de l’IA a sonné. La voilà qui révolutionne tous les domaines. Celui de la création n’étant pas des moindres. Qu’advient-il désormais de la sacralité de l’art lorsque la machine peut imiter la main de l’homme ? Comment cette nouvelle pratique influence-t-elle nos jugements esthétiques et notre perception de la beauté ? Des questions posées clairement par Hugues Dufour et auxquelles il répond sans détours dans son récent ouvrage La beauté sous algorithmes. Quand la machine bouscule nos codes culturels, paru chez FYP Éditions. À travers une analyse approfondie, l’essayiste, scénariste et directeur créatif nous plonge au cœur de cette révolution culturelle et révèle comment nos fondements esthétiques sont confrontés à des défis sans précédent. Des canons classiques aux nouvelles normes imposées par les algorithmes, en passant par la désacralisation de l’art, il analyse les grands mouvements intellectuels et artistiques qui ont jeté les bases d’un art contemporain souvent controversé. Il décortique ainsi les mécanismes par lesquels les machines remplacent les artistes, générant des œuvres qui séduisent autant qu’elles interrogent. Ce livre offre une réflexion visionnaire sur la transformation de nos codes culturels et l’avenir de la créativité humaine. Entretien.

Marie-Laure Desjardins. – Si en première question, je ne résiste pas à vous demander pourquoi avoir préféré le mot « beauté » à celui de « beau » dans le titre de votre ouvrage, j’ai également envie de vous interroger sur les principales difficultés auxquelles vous avez dû faire face pour écrire ce dernier. Un tel sujet ne pouvait évidemment pas être traité sans au préalable s’attaquer aux notions de beau et de beauté. La question de l’introduction de la technologie ne pouvant arriver qu’ensuite.

La beauté sous algorithmes. Quand la machine bouscule nos codes culturels, Hugues Dufour, FYP Éditions, 2024, 208 pages, 23,90 euros.

Hugues Dufour. – La différence fondamentale entre le « Beau » et la « Beauté » réside dans la distinction opérée entre l’attribut et le concept. En tant qu’attribut, le beau est ce qui relie l’objet ou l’œuvre d’art à sa qualité, l’émotion qu’il ou elle suscite, la perfection et l’harmonie que l’on perçoit. C’est donc une forme idéale, proche du monde des Idées de Platon. La beauté, quant à elle, nous ramène à l’expérience qui découle de la jouissance d’une œuvre, à la subjectivité de celle-ci. Il y a un glissement de l’objectivité du beau à la subjectivité de l’expérience de la beauté telle que Kant la pensait, fondée sur la faculté du jugement humain. C’est ce point de bascule précis qui est intéressant. Comment cette faculté humaine peut-elle être dupée par la machine ? Comment des œuvres dopées aux algorithmes peuvent-elles proposer une expérience de la beauté ? La principale difficulté était alors pour moi de démontrer que la conviction de Kant, selon laquelle « est beau ce qui plaît universellement et sans concept », avait peu à peu perdu de sa superbe et que l’intelligence artificielle générative venait logiquement redorer le blason kantien pour lui donner une nouvelle pertinence dans un monde culturel saturé d’images, de légendes et d’obsessions qui nous éloignent de l’idée de Beauté. Effectivement, mon ouvrage débute en dressant un panorama des différentes dynamiques à l’œuvre dans l’histoire de l’art afin de déboucher sur le constat que nous avons bien préparé le terrain à ce que l’IA vienne à la rescousse d’un monde en perte de repères. Mais loin d’un techno-optimisme béat, mon propos doux-amer veut avant tout rendre compte que l’Histoire, malgré tout, a toujours un sens, une logique profonde et que nous sommes responsables des angoisses que nos révolutions nécessaires induisent.

Dans le chapitre Les mirages du beau, vous écrivez : « Il s’agit toujours d’accéder à l’aura des œuvres et des artistes au travers d’un récit intimidant et énigmatique qui ne se clôt jamais ». Pouvez-vous revenir sur la constitution d’un tel récit ? Puis expliquer comment les algorithmes peuvent en modifier la nature, la puissance, et si/comment l’utilisation de la machine dans le domaine de l’art atteint la perception de l’authenticité et de l’originalité d’une œuvre ?

C’est un point focal de notre rapport aux œuvres d’art. Depuis la Renaissance au moins, notre perception de la beauté est sans arrêt biaisée par des métadiscours qui nous situent hors de l’objet admiré. Ces discours constituent des récits indispensables pour que nous puissions nous frayer des chemins dans le tumulte et le foisonnement des œuvres que l’homme a jusqu’à aujourd’hui générées. Picasso affirmait avec une grande lucidité teintée d’ironie que l’on ne voit d’une œuvre que sa légende. Sans cette légende, très complexe à élaborer, il n’y a point de salut artistique. Combien d’œuvres de grandes qualités esthétiques sont ignorées par l’histoire, pour la simple raison qu’elles n’ont pas réussi à créer des légendes autour d’elles ou de son auteur ? L’aura d’une œuvre n’est pas seulement le fruit de sa singularité et de son caractère authentique. Elle naît également des récits que l’on élabore autour d’elle et qui nous la présentent de manière diffractée. Ces récits se constituent selon moi sous l’effet de deux phénomènes : la logique historique et l’idéologie, qui lorsqu’ils se conjuguent, parviennent à créer de puissants courants. Le premier phénomène naît de l’importance que l’on accorde aux œuvres qui sont coincées dans des processus historiques qui les contextualisent. Le contexte est ainsi un point névralgique qui nous fait admirer une œuvre en tant que témoignage de son époque. Nous expérimentons à travers elle la singularité d’une voix prisonnière de son temps et dont l’écho nous parvient d’un lointain passé, forcément énigmatique car nous ne vivons pas précisément au cœur de cette époque. La tentation nostalgique devient le produit d’une ignorance dont nous avons pleinement conscience et qui nous fascine. Le deuxième phénomène concerne le poids de l’idéologie. Les diktats et les concepts autour de l’art foisonnent, nous renvoyant bien loin de l’appel kantien à l’universalité. Le premier diktat est celui qui oblige l’artiste à être original et personnel, pour ne pas dire génial. J’en fais la généalogie dans mon ouvrage. Le mythe du génie a obligé des générations de créateur à devenir des déconstructeurs, coincés dans un idéal de rupture, de subversion, de transgression et de disruption. Rien ne les y oblige a priori si ce n’est un certain air du temps, et le succès que l’on a accordé aux œuvres qui obéissent à cette idéologie. Elles sont encore timides au XIXe siècle, et légion au XXe. C’est ainsi que la convergence du contexte historique et de l’idéologie a produit peu à peu une vision de l’art soumise à l’autorité de l’auteur. C’est cette autorité qui est profondément « intimidante » et de laquelle le public ne peut échapper. La conséquence est la valorisation culturelle de deux mots profondément menaçants : « originalité » et « authenticité ». La menace est double : elle pèse sur l’auteur comme une injonction ; elle pèse sur le public comme une interdiction. L’auteur pense : « je dois faire comme ça » ; le public pense : « je ne peux pas faire comme ça ». C’est un jeu de pouvoir, ce n’est pas de l’art. La beauté n’est que secondaire dans cette affaire. Dans ce contexte, la révolution que l’IA générative est profondément libératrice pour les deux parties : d’un côté, elle dilue complètement la notion d’auteur dans une démocratisation de l’accès au beau, décontextualisé et désidéologisé. De l’autre, elle permet au public de s’exprimer à son tour, puisque la compétence technique n’est plus un prérequis au pouvoir créateur. Nous progressons vers des temps culturels anhistoriques, où les deux phénomènes qui construisent les récits et qui nous éloignent d’une perception comme d’une expérience idéale de la beauté des œuvres vont s’effondrer. Devons-nous nous en plaindre ?

Suivant le chemin de pensée de Bernard Lahire, notamment, vous adhérez à l’idée que l’art a toujours à voir avec le sacré, l’œuvre avec l’icône. En établissant un dialogue avec un certain invisible, dont la nature change en fonction des époques, l’art maintiendrait un rapport vertical avec le regardeur et cela même avec les œuvres récentes. Lors de ma recherche sur l’introduction du smartphone dans le périmètre des arts plastiques, j’avançais que l’utilisation de cette technologie mobile et connectée changeait la nature des œuvres qui en découlaient, faisant du Mobile Art, un art horizontal et démocratique. A votre tour, vous évoquez une désacralisation de l’art sous l’influence des algorithmes. Pouvez-vous expliquer comment cette désacralisation se manifeste-t-elle et quelles en sont les implications ?

Il est vrai que la lecture du livre de Bernard Lahire Ceci n’est pas qu’un tableau, parodiant le titre du célèbre tableau de Magritte Ceci n’est pas une pipe, a été un déclencheur. Dans ces jeux de simulacre, il explique de façon très détaillée comment un simple tableau peut devenir, par le jeu des validations au plus haut niveau des acteurs de l’art, un objet quasi sacré. Cette sacralisation éloigne encore plus le public de l’œuvre vénérée et accentue l’état d’intimidation et d’inconfort face à son auteur. J’analyse au début de mon ouvrage la raison fondamentale pour laquelle on a besoin de beauté dans le monde : elle aide à surmonter l’angoisse. En maintenant un rapport autoritaire et vertical entre l’auteur et son public, l’œuvre ne peut réaliser cette fonction esthétique première. Comme vous l’indiquez, ce rapport existe même avec les œuvres récentes. Pourtant, depuis les années 1960, il y a eu des tentatives de briser ce rapport inéquitable. Roland Barthes, dans son essai La Mort de l’auteur (1968), conteste l’idée selon laquelle le sens d’une œuvre se déploie à partir de la figure centrale de l’auteur. D’autres auteurs de la French Theory, comme Michel Foucault (Qu’est-ce qu’un auteur, 1969) ou encore Jacques Derrida, ont partagé cette idée qui considère que le public, par son pouvoir d’interprétation, participe activement à la création du sens. Mais en maintenant l’importance du contexte comme creuset pour cette interprétation, ils ont échoué dans leur entreprise. Pour que cette « mort de l’auteur » puisse devenir effective, il manquait un facteur clef : la désacralisation de l’artiste. Les artistes qui ont prôné la désacralisation de l’art (comme Marcel Duchamp, Andy Warhol, Joseph Beuys, les dadaïstes, etc.) n’ont jamais renoncé à la sacralisation de l’artiste : ils se sont accommodés à l’idée d’être de nouvelles figures d’autorité. Peut-être ne pouvaient-ils pas faire autrement, pris dans le tourbillon de l’idéologie dominante selon laquelle l’originalité reste la valeur suprême. Pour que l’artiste s’efface véritablement de sa création et que le public y trouve ses droits, il n’y a qu’un seul vecteur : l’interactivité. Celle-ci n’est possible que si le public entre en interaction avec des algorithmes. C’est ce que l’on découvre, par exemple, avec le Mobile Art. Cette forme d’art qui utilise des technologies mobiles pour créer et diffuser massivement des œuvres artistiques mise sur l’accessibilité et la participation. Le public influence et transforme l’œuvre en temps réel. Cette notion de temps réel, qui s’applique aussi aux jeux vidéo, est fondamentale : l’œuvre n’est pas figée, le dispositif s’adapte via des algorithmes aux manipulations du public qui intègre des éléments qui vont bousculer sa perception. Déjà, l’auteur n’est plus maître de sa création, il cesse d’être une figure d’autorité. Aujourd’hui, les IA génératives vont un cran plus loin dans le phénomène de désacralisation de l’artiste. Il n’est plus nécessaire à la génération d’œuvres, il n’est même plus un initiateur, et tout un chacun peut s’emparer des technologies d’IA pour laisser libre cours à sa créativité. Après la démocratisation de l’accessibilité à l’art telle que prônée par Malraux, on assiste à une forme de démocratisation de la création elle-même. Ce point est névralgique : le public n’est plus un simple interprète, il intègre un processus continu de création post-stylistique et foisonnant comme la vie elle-même. Cela renverse des siècles de traditions artistiques où des noms vénérés, parfois plus que leurs œuvres elles-mêmes, concentraient tout le pouvoir créatif. Après la désacralisation de l’art initiée au XIXe siècle et porté à incandescence au XXe, un dernier rempart restait à abattre : celui du paradigme culturel selon lequel l’art est une affaire d’artistes dialoguant les uns avec les autres à travers le temps avec le public comme témoin. L’art n’est plus un témoignage délégué à une élite sacralisée et je reconnais que cela peut être troublant.

Beauté algorithmique, motifs fractals abstraits avec des couleurs vives. Légende et image générées par Le Chat Mistral.

En 1969, pour la célèbre exposition Art by Telephone, les artistes avaient été conviés à dicter leurs instructions par téléphone aux régisseurs du Musée d’art contemporain de Chicago qui avaient pour mission de réaliser les propositions artistiques. Pensez-vous que les algorithmes ne soient finalement que des outils exécutifs, que le savoir-faire manuel peut être remplacé par le savoir-faire mathématique ?

Après avoir désacralisé l’art par le biais de l’idéologie (notamment grâce à la valorisation du ready-made qui a placé le trivial au cœur du musée), mais sans l’aide des algorithmes, et après la désacralisation de l’auteur avec le concours de ceux-ci, une question demeure : à qui délègue-t-on vraiment la création désormais ? Si tout un chacun est un créateur en puissance, la machine peut-elle être une instance créatrice autonome ? Ingres disait : « avec du talent on fait ce qu’on veut, avec du génie on fait ce qu’on peut ». Aujourd’hui, cette phrase s’inverse : « avec du talent on fait ce qu’on peut, avec du génie on fait ce qu’on veut ». Si l’on considère que le génie est la capacité à avoir des idées novatrices, et le talent la capacité de les réaliser, seul le génie est maintenant nécessaire puisque la machine se charge du talent d’exécution. La machine est analogue aux régisseurs du Musée d’art contemporain de Chicago, comme l’avait prophétisé l’exposition Art by Telephone : elle répond aux commandes textuelles ou vocales que l’utilisateur lui dicte pour élaborer, presque magiquement, des œuvres parfois étonnantes (certaines ont même été primées dans des concours prestigieux comme Théâtre d’Opéra Spatial). Pourtant, une des caractéristiques de l’art est sa capacité à échapper au langage verbal, à dire le monde sans la précision et le sens véhiculé par les mots. Si un peintre choisit de peindre un tableau, celui-ci ne lui vient pas au travers des mots, mais grâce à des intuitions qui le placent par-delà le langage. La façon dont le tableau se construit et naît sur la toile obéit à des logiques qui transcendent la description textuelle. Dans ce contexte, revenir au langage comme étape préalable à la construction d’une œuvre d’art peut être perçu comme étant une démarche contre-artistique. C’est pourtant une étape obligatoire puisque la machine ne répond qu’à des requêtes écrites. Dans son ouvrage Eloge de la main (1999), l’historien de l’art Henri Focillon explore le rôle fondamental de la main dans la création et l’évolution de la pensée humaine. Pour lui, la main est le prolongement de l’esprit humain, capable de façonner le monde et d’exprimer des idées bien avant le langage verbal. La main est une intelligence en action, elle est une forme essentielle de la pensée. En effet le savoir-faire manuel n’est pas seulement la capacité de créer une idée. Il est l’idée elle-même. Cela s’oppose-t-il à la fameuse Cosa mentale de Léonard de Vinci, qui indique que la peinture est avant tout une chose mentale, un acte intellectuel avant d’être une réalisation matérielle ? Par ailleurs, Léonard se méfiait de sa main qu’il tenait pour incapable d’exécuter ses idées à la vitesse où elles lui parvenaient à l’esprit. Les deux visions, celle de Focillon et celle de Léonard, sont complémentaires et nous aident à comprendre comment les algorithmes peuvent s’intégrer à un processus de création véritable sans le pervertir. Ni tout à fait chose mentale, ni tout à fait abandon du langage verbal, la création assistée par IA réinvente le protocole de création. Quelque part entre Léonard et Focillon, l’utilisateur se voit plongé dans un univers qui traduit ses idées en données numériques de façon quasi immédiate, ce qui aurait sans doute fait pâlir d’envie Léonard. C’est le protocole mis en place par l’utilisateur qui devient la source du geste créatif : le concept, l’idée, bien avant la simple performance technique ou esthétique. Duchamp en rêvait également. Aujourd’hui, grâce à l’intégration des outils de création d’images et de vidéos aux LLM (Large Language Models de type ChatGPT), les protocoles deviennent toujours plus fluides et personnalisables. Plus besoin de décrire précisément ce que l’on souhaite obtenir, un simple dialogue avec le LLM peut nous aider à contextualiser un besoin. Il comprend précisément la psychologie de l’utilisateur, fait des choix pertinents en fonction, guide la conversation pour que l’œuvre générée à l’arrivée soit une transcription crédible d’un ressenti, d’un affect, d’une émotion qu’il a aidé à accoucher tel un expert maïeuticien.

Me revient en tête le livre de Mark Alizart, Informatique céleste, qui soutient que l’ordinateur ne peut être réduit à un outil, que l’informatique donne forme à la matière, qu’elle sculpte nos pensées et notre conscience. De votre côté, vous rappelez en citant Hannah Arendt que l’œuvre d’art, comme n’importe quel objet, doit avoir une forme pour devenir une chose. L’art tiendrait donc principalement dans cette capacité à concrétiser des idées, des intentions. Les formes créées par les algorithmes interagissent-elles différemment sur notre psyché que celles créées sans l’intermédiaire de la machine ?

La vision qu’Alizart porte sur l’informatique est métaphysique. Pour lui, la machine propose une révolution comparable à celle du monothéisme ou des grandes philosophies de l’Antiquité. Autrement dit, il s’agit d’un bouleversement majeur, presque fondateur, et dont les répercussions incluraient non seulement un changement de paradigme, mais aussi un changement d’ère civilisationnelle. Je pense que c’est une vision assez pertinente. Je crois sincèrement que les algorithmes ont cette capacité de modifier, sinon notre psyché, au moins nos modes de perception dès que nous interagissons avec eux. Comment cela se manifeste-t-il ? Le monde sensible dans lequel nous évoluons est régi par deux types de lois qui tendent à s’opposer :  les lois naturelles et les lois humaines. C’est cette distinction entre nature et culture qui nourrit encore les débats contemporains : comment concilier les deux ? Comment vivre en harmonie avec les éléments naturels ? Les lois humaines sont fluctuantes, les lois naturelles sont immuables, créant une tension que l’homme, fondamentalement libre de ses choix, ne parvient pas à résoudre. Une troisième voie s’ouvre avec l’informatique : les lois que régissent les algorithmes. Lorsqu’on interagit avec la machine, nous sommes soumis au code, et nos choix sont limités par les possibilités offertes par les développeurs, créant un environnement stable et rassurant. Souvent, contrairement aux choix effectués dans la vie réelle, nos choix conduits par la machine ne sont ni bons ni mauvais. Soit ils fonctionnent, soit ils ne fonctionnent pas. Nous sommes soumis à un système d’essais-erreurs sans conséquences. Avec les IA génératives, le phénomène s’amplifie car leur code est opaque. Comme elles obéissent à un ensemble de règles probabilistes, on n’est jamais certain du résultat que l’on va obtenir, et il est difficile d’expliquer comment il advient. Nous sommes fascinés par ces résultats à l’omnipotence trouble. Les choix et les possibilités s’ouvrent de manière considérable, mais le cadre rassurant persiste car il est toujours possible d’affiner un résultat. Le système reste régulé, clôt dans un espace virtuel qui ne possède ni conscience ni émotion. Ce point est crucial, car c’est grâce à ce recul de la conscientisation du monde que l’on peut se sentir vraiment libre de nos choix. Notre perception consciente dialogue dans un espace non conscient mais régulé, ce qui est entièrement nouveau. Tous les produits issus de ce dialogue nous font accéder à une autre facette de notre humanité : celle où nous entrons enfin en contact avec des lois invisibles capables de nous répondre. La nature, comme l’informatique, n’est pas consciente. Elle obéit à ses propres lois, opaques, que nous essayons de décrypter ou d’interpréter par des mythes. Le monde est Volonté, dans un sens Schopenhauerien, c’est-à-dire qu’il est un tissu de forces irrationnels et de désirs insatisfaits qui ne peuvent être suspendus que par la contemplation artistique ou l’ascèse. Face aux formes générées par la machine, nous sommes tentés de réagir comme si nous étions face à la nature sauf qu’ici, la Volonté humaine se confronte à des représentations non humaines et non naturelles. Ces représentations sont toujours des illusions subjectives, comme Schopenhauer nous l’a enseigné dans son livre Le Monde comme Volonté et comme Représentation. C’est ainsi qu’une œuvre artificielle peut être perçue comme étant une œuvre humaine tant que l’on en ignore l’origine. Mais dès que nous avons conscience d’être face à une œuvre générée par l’IA, la Volonté ne peut plus être suspendue car, au lieu d’un objet fini à contempler, nous sommes confrontés à un flux infini de potentialités qui nous libère des limites et des cadres que les lois humaines imposent traditionnellement à la création. Le désir ne peut ainsi jamais être assouvi. L’état de pure contemplation devient donc impraticable : peut-on accepter de nous émouvoir d’une création qui n’est issue ni d’une conscience, ni d’une émotion véritable ?

Art numérique représentant la beauté algorithmique, avec des lignes fluides et des formes géométriques. Légende et image générées par Le Chat Mistral.

Vous expliquez comment la culture est un outil de manipulation de la société et comment ses divers développements au cours de l’histoire ont préparé le terrain, mais peut-être devrait-on plutôt dire le lit douillet, des algorithmes. Pouvez-vous nous livrer les arguments majeurs de votre démonstration et votre sentiment sur une actuelle/future transformation de nos codes culturels sous l’influence de l’IA ?

Notre époque encourage fortement l’individualisme, la quête de soi, la sculpture de l’âme et du corps. Deviens qui tu es, selon l’injonction nietzschéenne. Be yourself, selon un célèbre slogan. Les livres de coaching, de bien-être, de développement personnel sont des succès de librairie. Dans un monde complexe, difficile, en manque de repères et où le recul du lien spirituel et religieux, du moins en occident, laisse une place vacante, il nous faut trouver de nouveaux socles d’espérance. « Je » n’est pas devenu « un autre », au contraire, il faut être soi-même. Mais qui ? Là est l’angoisse fondamentale de nos sociétés modernes en quête d’identité. L’art n’a fait que suivre ce processus civilisationnel et culturel : l’artiste doit devenir lui-même, trouver son style, se démarquer (voire devenir une marque), être original, exister pour ne pas être confondu. Toutes les grandes révolutions artistiques ont eu lieu lorsqu’un paradigme esthétique a fini par s’effondrer sur lui-même à force de répétition. Lorsque la répétition est condamnée culturellement, il faut trouver de nouveaux moyens de se renouveler. C’est ainsi que les algorithmes arrivent à point nommé car ils bouleversent notre rapport à l’art et aux artistes : disparition du style identifiable, de l’idéologie, de la mode, de la manipulation par la rhétorique artistique, de l’obsession pour la biographie et pour la légende. Il ne s’agit pas de s’oublier dans le collectif, mais d’enrichir le collectif d’une personnalité qui ne cherche pas à se démarquer par l’individualisme mais par l’individuation. Ce concept d’individuation, cher à Jung, me paraît riche d’enseignement pour un futur dominé par la complémentarité homme/IA. De quoi s’agit-il ? C’est un processus psychologique par lequel un individu devient pleinement lui-même en intégrant les différentes facettes de son psychisme en un tout cohérent et harmonieux. Il s’agit d’intégrer les opposés comme le masculin et le féminin, le conscient et l’inconscient, etc. C’est un processus de différenciation par lequel on parvient à se détacher des conditionnements sociaux et familiaux pour découvrir son être profond. Tout le contraire de l’individualisme qui prend ces conditionnements comme référent. L’individuation prône plutôt la métamorphose intérieure pour atteindre la plénitude psychologique où l’on cesse d’être dominé par nos masques sociaux et nos peurs inconscientes. Pour Jung, c’est l’un des buts ultimes de la vie humaine. Il semble que ce processus d’individuation peut aujourd’hui être étendu à la culture entière, en remplaçant la fragmentation provoquée par l’individualisme contemporain par de nouveaux codes culturels qui naissent d’une vision plus communautaire de la création. L’IA générative est la clef pour que ce tissu puisse devenir vivant. En démocratisant l’art jusque dans ses processus de création, la machine brouille les frontières bien gardées qui existent encore entre l’auteur et son public. Auteur et public vont peu à peu se confondre dans un nouveau paradigme porteur de sens pour l’avenir, car nous permettrons ainsi à la culture de se métamorphoser de la même manière qu’un individu se transforme en intégrant ses contraires irréductibles.

Vous indiquez que la question aujourd’hui n’est plus ce que l’art est mais ce que l’art fait. Nous sommes passés du régime de la contemplation à celui de l’action, de la quête du « choc esthétique » à celle de l’expérience, du système réflexif à celui de la récompense. Le jeu vidéo semble à ce titre très significatif. Vous parlez d’une « double séduction de l’art et des algorithmes », pouvez-vous revenir sur cette idée et aussi expliquer comment en sommes-nous venus à considérer le jeu vidéo à l’instar d’une œuvre d’art.

Le public, lorsqu’il est confronté à une œuvre d’art, se place naturellement dans un état contemplatif et réflexif qui le situe, d’une certaine façon, en dehors de l’œuvre contemplée, à distance, et le processus mental qui en découle est celui de la déconstruction, de l’analyse et de l’interprétation. Si ce processus fait sens avec le moi profond, on se dit touché par l’œuvre en question. Deux subjectivités s’affrontent : celle de l’auteur et celle du spectateur. La Volonté est suspendue momentanément, comme l’aurait dit Schopenhauer. Au musée, on ne touche pas les œuvres mais on se dit touché par elles. Dès que l’on passe dans un régime d’expérience de l’œuvre, tout ce processus est bouleversé, il s’inverse radicalement : toucher l’œuvre, la manipuler, devient primordial. C’est effectivement ce qui se passe lorsqu’on joue à un jeu vidéo. La Volonté, loin d’être suspendue, est sollicité comme jamais dans un jeu de désirs et de frustrations savamment entretenu jusqu’à la récompense finale : on a vaincu l’obstacle. Puis de nouveaux obstacles s’activent et rebelotte, la Volonté est à nouveau tendue vers un nouvel objectif. Cette activation de la Volonté mise dans un état de tension/résolution dont nous sommes partie prenante a longtemps tenu le jeu vidéo à l’écart de l’art. Tant que l’état de contemplation et d’admiration continuera d’être valorisé culturellement (et cette valorisation est profonde), les jeux vidéo continueront d’être méprisés, relégués dans un statut de simple divertissement, et leur impact culturel demeurera faible. Pourtant, ce changement de paradigme me paraît majeur et extrêmement riche d’opportunités créatives. Malgré l’irruption du laid, du choquant, du révoltant dans l’art, celui-ci a toujours eu pour fonction de séduire. Les algorithmes grand public séduisent aussi, mais pour des raisons radicalement différentes : ils sont conçus pour flatter l’égo, ce qui les rend addictifs. L’art ne propose aucun retour narcissique : admirer une œuvre nous place dans un état de servitude volontaire, l’égo s’écrase comme devant un paysage sublime. Cela peut procurer un plaisir intense, ou susciter le rejet, l’effroi. Dans les œuvres interactives, la séduction de l’art et celle des algorithmes se combinent et c’est en ce sens qu’elles sont fascinantes. Le public ne déconstruit plus l’œuvre, mais il la reconstruit. Cela suppose qu’elle est proposée dans un état fragmenté, où les éléments sont dissociés les uns des autres. L’unité, la linéarité et la cohérence étaient jusqu’à présent valorisées. Pour que l’œuvre soit expérience, ces attributs volent en éclat. Chaque manipulation offre en retour soit une satisfaction, soit une insatisfaction. L’admiration est remplacée par la gratification, l’effroi par la frustration. Grâce aux algorithmes, nous devenons le sujet de l’œuvre, elle vient à nous plutôt que l’inverse. Cependant, le régime de la contemplation ne disparaît pas complètement. Il change de nature, il devient autocentré. La promesse d’insuffler nos propres intentions au sein d’une expérience artistique que l’on peut déréguler est la clef de la jouissance de l’œuvre. Suis-je bien le maître, là ?

La beauté algorithmique, de l’art abstrait avec des motifs de code. Légende et image générées par Le Chat Mistral.

Finalement, les œuvres générées par l’IA remettent-elles en question les canons classiques de la beauté ? Et si oui, quels sont les nouveaux critères esthétiques développés par cette révolution technologique ?

Je pense que les IA génératives permettent de retrouver un sens de la beauté que nous avons depuis fort longtemps oublié. Mais la profusion de styles et d’œuvres qu’elles génèrent interdit tout canon bien établi. Nous ne reviendrons plus vers des formes stables où les règles esthétiques prévalent. Les déconstructions esthétiques du siècle dernier ont eu raison de la stabilité de nos goûts, et si les IA imitent nos modèles classiques, ce n’est en aucun cas pour rétablir d’anciennes normes esthétiques. Bien au contraire, elles permettent surtout d’ouvrir considérablement le champ des possibles en réhabilitant le beau tel que Kant l’avait édicté en son temps. Mais si je milite pour la reconnaissance des œuvres artificielles comme étant l’issue logique d’une culture qui a abandonné toutes ses boussoles, je suis conscient du chemin qu’il reste encore à parcourir. Pour le moment, l’IA générative excelle dans la compréhension et la génération du langage, ce qui lui permet, étonnamment, d’interpréter toute la finesse de la psychologie humaine. Elle peut aussi générer des images stupéfiantes de précision, imiter n’importe quel style et se l’approprier. Elle peut également composer de courtes séquences musicales parfois convaincantes, même si dans ce registre elle semble encore limitée. Idem pour la génération de petites vidéos. Tout cela doit évoluer, en même temps que les concepts qui sont à l’origine des IA génératives. Elles sont incapables, pour le moment, de faire la synthèse de plusieurs médias de façon aussi élaborée qu’un humain doué en est capable. A quand une IA compétente pour générer un opéra comme Le Crépuscule des Dieux à partir d’une simple requête ? De proposer un film aussi puissant que Citizen Kane ? Et de générer un jeu vidéo de la profondeur ludique de Deus Ex ? A cet égard, on ne comprend pas suffisamment l’importance du jeu vidéo dans la culture contemporaine. Ils sont pourtant au cœur de la révolution technologique en cours, en tant que forme multimédia la plus avancée. Dans une certaine mesure, l’IA générative peut être considérée comme un terrain expérimental pour un nouveau monde virtuel, dans lequel tout sera généré en temps réel en fonction de l’état d’esprit et de la Volonté de l’utilisateur. C’est un déplacement du monde comme Représentation vers un monde de la post-Représentation, où l’illusion subjective sera totale. Les géants de la tech semblent y croire, comme Zuckerberg avec son Métavers. Si le patron de Méta a mis son bébé dans un tiroir momentanément, c’est que les IA multimodales ne sont pas prêtes. Il faudrait que les IA puissent comprendre les interactions complexes qui ont lieu entre les différents médias. Dans mon livre Le langage intégral, j’avais théorisé un concept d’œuvres à partir desquelles un nouvel entraînement d’IA serait rendu possible, ouvrant la voie à une compréhension inédite des rapports entre différents langages. Il s’agit d’éliminer la fusion des langages entre eux, comme c’est encore le cas dans l’opéra ou dans la chanson, pour imaginer une dissociation de formes complémentaires, ce qui obligerait l’IA à faire des liens entre ces formes désunies. Pour l’heure, les IA génératives bousculent nos codes culturels, notamment en remettant en question le statut de l’auteur de façon beaucoup plus puissante que Barthes ne l’avait imaginé. Avant de plonger dans le Métavers, l’IA générative nous fera passer par l’abandon définitif du style unique et reconnaissable au profit d’un foisonnement intempestif où la personnalisation des contenus sera reine, condition préalable à l’ouverture du nouveau monde.

En conclusion de votre ouvrage vous indiquez que « la convergence de l’art et des technologies lance au monde culturel un défi encore plus impressionnant – voire troublant – que celui que le monde a connu au moment de l’invention de l’imprimerie ». Partant de là, vous nous offrez une conviction loin des craintes et des sirènes alarmistes, qui voient l’homme progressivement s’effacer devant la machine. Vous semblez croire, comme Hervé Fischer dans L’âge hyperhumaniste, que les technologies sont une opportunité pour développer un meilleur monde ?

Un meilleur monde, mais lequel ? Notre monde physique ou un monde virtuel piloté par l’IA ? Fischer parlait de conscience augmentée grâce aux technologies de l’internet et des réseaux sociaux. En fait, en permettant de créer potentiellement un tissu d’expériences personnelles, l’IA, qui est sans conscience, pourrait être le siège de cette conscience augmentée qu’il évoque. Mais pour cela, l’homme restera toujours au cœur de l’affaire : loin d’effacer l’humain, l’IA le replace simplement dans le monde, et refonde nos valeurs : moins d’idéologie, plus de stabilité, plus d’équité, plus de consolation. L’informatique fonctionne sur un mode binaire, duquel les ambiguïtés sont bannies. Ce qui me stupéfie le plus dans les LLM de type chatGPT, c’est qu’ils semblent comprendre toutes les ambigüités de la psychologie humaine, comme si elle était modélisable de façon binaire. Pourtant, cette mise en forme mathématique de notre singularité est la condition indispensable pour qu’une nouvelle forme d’authenticité advienne. Une authenticité qui naît de la transformation de nos expériences au contact de cette IA qui, potentiellement et magiquement, semble avoir réponse à tout. Reste à l’homme de conserver une essence fondamentale : son esprit critique.

Beauté algorithmique, un mélange de motifs fractals, de lignes fluides, de formes géométriques et de couleurs vives. Légende et image générés par Le Chat Mistral

Infos pratiques> La beauté sous algorithmes. Quand la machine bouscule nos codes culturels, Hugues Dufour, FYP Éditions, 2024, 208 pages, 23,90 euros.

Image d’ouverture> Nous avons demandé à l’IA Le Chat Mistral « une image qui montre ce que pourrait être la beauté générée par une intelligence artificielle ».