Conversation avec Pierre Caye

Après sa conversation avec le peintre Christian Bonnefoi, Norbert Hillaire nous régale d’une discussion avec le philosophe Pierre Caye à propos de son récent ouvrage, Durer. Eléments pour la transformation du système productif, publié aux éditions Les Belles Lettres, en 2020. Ancien élève de l’École normale supérieure et directeur de recherche au CNRS, l’auteur a consacré une part importante de ses recherches aux sources humanistes de notre culture philosophique, artistique et politique. Il est l’auteur notamment de Critique de la destruction créatrice (2015), complétée par Comme un nouvel Atlas (2017), qui en donne les clefs métaphysiques. Pour ArtsHebdoMédias, les protagonistes de cette conversation vont rejouer les enjeux de Durer tout en soulignant les apports de l’art et de l’architecture à cette approche globale de notre système de production et à sa nécessaire transformation. « C’est à une reconquête du voir et du comprendre, du comprendre par le voir et du voir par le comprendre à laquelle nous sommes conduits », explique notamment le philosophe.

Pierre Caye.

Dans un contexte marqué par une crise sans précédent depuis la deuxième guerre mondiale, il est souvent question du monde d’après, mais cette raison d’espérer dans l’avenir se heurte aux réalités d’un monde actuel qu’un petit virus ne cesse de fragiliser, en jouant aux dés avec notre aptitude à nous projeter dans le temps. Tout se passe comme si le système productif, dans lequel le monde globalisé nous avait habitués à vivre se retournait soudain contre nous, et, en un effet boomerang, nous renvoyait l’image en négatif de cette prétention folle à nous affranchir de l’espace et du temps  sous le couvert de l’économie, dans laquelle nous vivions (le fameux tout-tout de suite) : la situation se renverse, et c’est, avec ce virus, un autre espace (ce virus se spatialise ici et là, et nous impose sa géographie transfrontalière propre) et un autre  temps (ce virus ignore les horloges qui sont les nôtres, et, se plaît  aux variants, comme Bach se plaisait aux variations) qui s’imposent désormais à l’économie. Ce système productif a un nom : la destruction créatrice, dont Pierre Caye avait fait une critique approfondie dans un précédent livre et dont le nouvel ouvrage, Durer, se veut le pendant constructif. Disruption, innovation permanente, obsolescence programmée, tels sont les noms actuels de la destruction créatrice, et ce modèle n’est plus soutenable : dans ces conditions, c’est toute la question d’un développement authentiquement durable qui est posée.
Il se trouve que j’ai moi-même essayé de problématiser ces questions, à propos du monde de l’art, dans un livre publié récemment sur le thème de la réparation. Si la réparation est devenue un enjeu majeur dans nos sociétés, la maintenance, l’entretien, bref, tout ce qui concerne la tenue du système productif actuel ne l’est pas moins, et c’est pourquoi m’est venue l’idée d’une conversation avec Pierre Caye. Car son livre, s’il nous parle d’économie et de développement durable, n’en rencontre pas moins les questions de l’art de manière plus ou moins directe : en interrogeant en profondeur le domaine du patrimoine, mais aussi celui de la technique, et enfin celui de la ville et de l’architecture, c’est toute une esthétique fondée sur les technologies de la disruption et de l’innovation qui se trouve mise à l’épreuve, elle-même héritière du goût pour les tables rases et la destruction inscrit au programme des avant-gardes du siècle dernier.
L’art de notre temps en a fini avec l’illusion de l’autonomie de l’art, et il n’est pas nécessaire d’évoquer ici les rencontres, maintenant anciennes et largement plébiscitées, de l’art contemporain et du patrimoine, mais aussi de l’art et des technologies numériques, ou encore de l’art et de l’espace public. Mieux encore, en un temps gouverné par la mobilisation totale des humains au service de la marchandisation généralisée, l’art est lui-même mobilisé constamment par cette machine économique qui menace de s’effondrer, et fragilisé par le rythme que lui impose son innovationnisme permanent. Et c’est en ce sens que le livre de Pierre Caye, qui aborde tous ces thèmes par le prisme du développement durable et de la durée, constitue un apport incomparable à la réflexion sur l’art contemporain. En nous parlant d’économie, c’est aussi d’art que nous entretient Pierre Caye.

Norbert Hillaire. – La question du temps et de la durée. En espagnol, pour dire le temps qui s’alanguit, le temps de la journée qui passe après le milieu du jour, après midi, le temps qui s’attarde en lui-même, et qui dure, on dit la tarde, qui signifie après-midi. L’idée de ce qui vient tard, qui tarde n’est pas connotée aussi négativement qu’elle ne l’est dans l’idée du retard, de ce ou de celui qui tarde en français. Je vois dans cette nuance l’expression d’une différence profonde entre ces deux peuples dans leur rapport au temps.
On peut y voir aussi une traduction de la distinction que vous faites, après Sénèque, entre dilatio et dilatatio – entre la fuite du temps et sa dilatation dans un présent qui s’intensifie –, dans ce chapitre majeur sur la construction de la durée, qui vient au début de votre nouveau livre, et qui situe d’entrée de jeu votre analyse du développement durable du côté du temps, plutôt que du côté du développement. En faisant basculer votre analyse du sens et de la portée de cette expression côté temps, vous éclairez d’un jour totalement nouveau, et pourtant inscrit dans l’histoire de diverses traditions philosophiques, les enjeux du développement durable – comme si dans la doxa politique et écologique, la question du temps était le non-dit, le refoulé, l’impensé, ou l’angle mort de la raison écologique, du discours sur la Terre et son épuisement – et des politiques qui en sont la traduction. Un constat de simple bon sens vous conduit d’ailleurs en préambule à rappeler que malgré ces discours incantatoires sur les nécessités du développement durable, les résultats ne sont jamais aux rendez-vous fixés par l’urgence climatique et écologique aux calendriers politiques… Et cela pour une raison bien simple, c’est que le primat accordé, dans l’expression développement durable, au développement, qui implique nécessairement une dimension temporelle, a conduit progressivement à l’idée que la croissance est en mesure de s’autoréguler, d’assurer les conditions de sa propre durabilité.

Pierre Caye. – Je suis un peu philosophe, et en tant que tel j’ai le souci des mots, surtout quand ceux-ci sont dans toutes les bouches comme c’est le cas du développement durable. Tout le monde en parle, sans qu’on ait aujourd’hui une idée claire de ce qu’il signifie. Pour les écologistes, le « développement durable » n’est qu’un slogan qui lave plus vert, la façon qu’ont l’administration ou l’entreprise de faire de l’écologie précisément pour ne rien changer au système productif. Ainsi le développement durable dans les faits se résume essentiellement à ce qu’on appelle l’économie environnementale qui s’efforce de répandre les règles du marché aux biens environnementaux et d’optimiser l’allocation des facteurs de production pour réduire les externalités négatives de cette dernière, à l’exemple du système de permis d’émissions négociables (Emissions Trading Schemes ou ETS) des gaz à effet de serre. C’est largement insuffisant, et l’on comprend cette cruelle absence de résultat, alors même que la question environnementale est à l’agenda des politiques depuis maintenant 50 ans. Tout développement en tant qu’il se développe nécessairement dans le temps est durable : l’expression devient une tautologie à partir du moment où on la pense à partir du développement et de ses critères habituels. Mais si on renverse les priorités, si on s’attache d’abord à la durée, à ce qu’elle fait à la production et au développement, si on introduit la question de la durée et de sa construction dans une science, l’économie, qui par essence est acosmique, qui réduit la question du temps à une simple succession t, t+1, t+n …, alors on obtient une transformation radicale des facteurs de production, et partant de ce que doit être l’économie d’un point de vue aussi bien pratique que théorique : le capital devient du patrimoine, nous y reviendrons, le travail est amené à privilégier la maintenance ; il n’est pas jusqu’à la technique qui ne change de signification, au service moins de la transformation de la matière au moyen de l’énergie que de l’enrichissement de notre rapport au temps et à l’espace en vue de nous ménager une enveloppe protectrice. Ce sont ces transformations fondamentales des facteurs de production sous le couvert du temps et de la construction de la durée que je m’efforce de définir dans Durer. Il apparaît ainsi clairement que l’idéologie, aujourd’hui dominante, de la destruction créatrice et de la disruption est totalement contraire et inadaptée à ce que réclame la transformation de notre système productif en vue d’un développement plus durable, qui nous permette d’assumer pleinement notre responsabilité à l’égard des générations futures. On ne peut tenir l’un et l’autre discours, comme s’efforce de faire la classe politique sur les cinq continents. Il y a des limites à la coïncidence des opposés.

N. H.  – Précisons ces points avec les philosophes et les sociologues. A partir de Kant et de son esthétique transcendantale, vous rappelez que le temps nous est donné a priori, comme un sens inné. Mais avec les sociologues, vous montrez que ce temps est aussi notre œuvre, que nous le construisons à travers des techniques du temps, elles-mêmes médiées par notre faculté de temporalisation (et d’ailleurs l’œuvre d’art, dites-vous en citant Alberti, et en particulier l’œuvre architecturale, est d’abord une ouverture du temps dans l’espace). Y-a-t-il conflit entre le temps des philosophes et le temps des sociologues, entre l’esthétique transcendantale et la poïétique du temps ? Non, répondez-vous, il y a réciprocité, sous la forme d’une inter-temporalité, et c’est là, à mon sens, un enjeu considérable de votre livre que ce dépassement du conflit de la philosophie (en particulier la phénoménologie) et de la sociologie. Mais c’est cette réciprocité qui est rompue aujourd’hui, avec la mobilisation totale de l’économie, la sujétion de la durée au principe d’un développement qui croit pouvoir s’autoréguler par les seules vertus de la croissance et du marché.

P. C. – En lisant le Geste et Parole de Leroi-Gourhan, on comprend que l’origine de la technique et, mieux encore, ce par quoi la technique et l’hominisation se correspondent ne sont pas la transformation de la matière, mais la construction humaine de l’espace et du temps, qui forme une véritable enveloppe protectrice pour l’homme. Tout système productif a des effets spatio-temporels, qui déterminent notre rapport au monde, s’il est vrai que le sens du temps et le sens de l’espace conditionnent à la fois nos perceptions et nos conceptions. Rien sans doute n’a mieux contribué à la dilatation de l’espace et du temps, à l’enrichissement de notre culture du temps et de l’espace que ce grand mouvement des arts engagé à partir de la Renaissance, de la perspective de Brunelleschi ou d’Alberti au XVe siècle à l’acoustique plastique du Corbusier. Les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) ont elles aussi un effet puissant sur notre rapport au temps et à l’espace, mais au prix d’un appauvrissement de notre culture de l’espace et du temps, en raison même de l’ubiquité et de la simultanéité qu’elles favorisent : le tout tout de suite, ici et maintenant. L’application de l’Intelligence artificielle à la conception urbaine sous forme de smart city se traduit par des réseaux et des flux invisibles qui rendent inutiles l’espacement urbain et son architecturation. C’est le sens de la disruption : les choses vont trop vite pour qu’on puisse les spatialiser et les temporaliser, au risque de défaire l’enveloppe protectrice que ménage l’espacement du monde par l’ouvrage humain.

« L’application de l’Intelligence artificielle à la conception urbaine sous forme de smart city se traduit par des réseaux et des flux invisibles qui rendent inutiles l’espacement urbain et son architecturation », précise Pierre Caye.

N. H. – A ce divorce entre le temps construit et ce temps dont nous avons l’intuition mais qui demeure inappropriable (même si nous savons le traduire, et en prendre la mesure, dans l’aménagement de l’espace), entre le temps construit et la temporalisation du monde, les NTIC prennent en effet une part considérable, car la convergence de l’économie et de la technologie conduit à un amoindrissement, sinon à l’oubli pur et simple de l’espace et du temps, à une réduction des distances et des délais, et se traduisent par une sorte d’accélérationnisme et d’instantanéisme, qui exigent que le monde nous soit offert au doigt et à l’œil d’un simple clic, ce que Valéry avait bien vu dans son texte prophétique La conquête de l’ubiquité et dont Amazon offre un exemple parfait. Il en résulte un écrasement de l’espace et du temps, qui a pour conséquence (entre autres) une rupture des enchaînements ou des filiations entre le court et le long terme, un collapsus entre le courtermisme exigé par le marché et les effets de la production industrielle sur le long terme, qui rendent problématique la responsabilité des générations actuelles envers les générations futures.

P. C. – Il s’agit de retrouver le sens de la transmission qui lui-même dépend de notre capacité à protéger un certain nombre de biens symboliques aussi bien que matériels indispensables au maintien d’une vie digne. C’est la fonction du patrimoine, de la maintenance, de la technique dans son sens le plus large comme enveloppe protectrice. Il y va de la justice intergénérationnelle. Comment ne pas compromettre la possibilité pour les générations futures de satisfaire leurs besoins, pour reprendre les termes du rapport Brundtland sur le développement durable (1987), sans être en mesure d’assurer les transmissions ? Voilà cependant une singulière justice étrangère à tous ses fonctionnements habituels qui reposent sur la réciprocité entre sujets de droit coexistants en interaction ; or, nous ne sommes pas en interaction avec les générations futures, d’autant que celles-ci n’existant pas encore, elles ne sont même pas des sujets de droit. Voilà ce qui est bien déroutant pour le droit positif. Et pourtant, la justice intergénérationnelle représente l’idée la plus haute de la justice si l’on considère que celle-ci n’est pas seulement un art de l’arrangement entre soi, mais, au sens de la Dikê des anciens Grecs, l’articulation harmonieuse de tout ce qui fait monde, dont on ne saurait exclure le futur, au risque de tomber dans le nihilisme.

N. H. – C’est pour toutes ces raisons que vous postulez la nécessité d’un changement du système productif comme condition d’un développement authentiquement durable (et aussi parce que cette expression recouvre une multiplicité de domaines et se décline en de nombreuses versions dont les objets qu’elles désignent et les visions qu’elles portent s’ignorent totalement) : il faut selon vous repenser le développement durable au prisme du capital, du travail et de la technique. Telle est l’ambition de Durer.

P. C. – De toute façon, le système productif change, se transforme à chaque crise ou bien à chaque grande innovation technique. Simplement, nous ne sommes absolument pas maître de ces changements et de leurs conséquences écologiques, anthropologiques et sociales. Nous n’avons jamais été à un tel point les jouets de nos constructions. En posant cette simple question proprement philosophique, « Que fait le temps à la production et à son économie ? », non seulement nous modifions en profondeur la logique même du système économique, mais, ce faisant, nous forgeons aussi des outils capables de nous redonner une certaine maîtrise sur notre rapport productif au monde, maîtrise sans laquelle il devient impossible d’assumer notre responsabilité à l’égard des générations futures. Le sens du temps, la construction de la durée à travers nos modes de production, constituent la médiation nécessaire pour recouvrer notre maîtrise.

N. H. – Le capital d’abord : il fonctionne au miroir d’un autre terme, le patrimoine. Mais ce mot n’a pas le même sens selon qu’il est utilisé dans la sphère de l’économie ou dans la sphère du droit. Cette ambivalence, qui pose de considérables questions épistémologiques, a des conséquences pratiques incalculables, que vous mettez en lumière.

P. C.  – Qu’est-ce que le patrimoine ? Le patrimoine est du capital « institutionnalisé », qui s’oppose ainsi à la gestion anomique du capital croissant par prédation et accumulation sauvages. Qu’est-ce que du patrimoine « institutionnalisé » ? C’est d’abord du capital affecté à une mission, mieux encore à une œuvre, à un projet à quoi correspondent le capital social d’une entreprise aussi bien que le domaine public. Affecté, le patrimoine devient aussi de facto du capital protégé,qu’il s’agit plus de conserver que d’échanger. En tant que protégé, le patrimoine s’éloigne de la société de l’échange et du profit, puisque, comme en témoigne le régime du domaine public, les obstacles à sa cession se multiplient.  Enfin, si l’on conserve le capital, c’est que celui-ci, en tant que patrimoine, est destiné à la transmission bien plus qu’à l’échange : on ne gère pas un patrimoine de la même façon que l’on gère un capital. On gère un capital pour l’accroître, on gère un patrimoine pour le transmettre. La transmission du patrimoine manifeste au plus haut point notre responsabilité à l’égard des générations futures. Bref, le patrimoine implique qu’un certain nombre de biens sont extraits d’une façon ou d’une autre du commerce, mis à l’abri des flux, pour constituer une réserve, un trésor aussi bien matériel que symbolique à destination de la postérité.

N. H. – Vous présentez les deux grandes thèses qui ont dominé la pensée des relations entre machines et humains, depuis que nous sommes entrés dans l’âge de la production industrielle. Soit la thèse de la fin du travail et du chômage technologique consécutif à l’automatisation des tâches, avec ses avantages et ses inconvénients (thèse reprise en particulier par Jeremy Rifkin), soit la thèse de la destruction créatrice selon laquelle le chômage technique viendrait créer de nouveaux emplois plus qualifiés et nourrir la croissance. Il est vrai que les grandes entreprises du type GAFA fonctionnent sur le modèle de plateformes nécessitant beaucoup moins de salariés que les anciennes firmes.
Pourtant, aucune de ces deux thèses ne se vérifie dans la réalité, car tout un marché du travail souterrain ou parallèle, souvent peu qualifié – et même parfois gratuit (quand le consumer se fait par exemple prosumer) – vous conduit à penser la relation entre humain et machine en termes de complémentarité plutôt qu’en termes de substitution.
C’est pourquoi vous soutenez une troisième idée selon laquelle le progrès technique parce qu’il complexifie le système productif, le rend aussi plus fragile, et requiert en effet de nouveaux emplois pour assurer sa soutenabilité. Et plus précisément sa maintenance. Loin de conduire à un chômage technologique ou à une libération du travail par la magie de la destruction créatrice, le capitalisme de l’automatisation, de la gouvernance algorithmique et de la robotisation exige pour pouvoir fonctionner un soin, un entretien constants, et c’est toute la question de la maintenance du système productif par les humains qui est posée : le pays le plus automatisé, la Corée du Sud, est aussi celui dans lequel le taux de chômage est le plus bas. De même que nous sommes très loin d’en avoir fini avec le travail, nous ne saurions dès lors considérer les questions de maintenance comme des questions accessoires.

P. C. – Tout système productif repose, aujourd’hui comme hier, sur sa maintenance, sur des actes d’entretien et de réparation aussi bien que de production. La conversion vers une agriculture écologique par exemple est essentiellement une affaire de maintenance. Pour produire mieux et plus sainement, il faut d’abord restaurer les sols et leur force végétative. Il n’est pas non plus nécessaire de rappeler l’importance fondamentale de la maintenance nucléaire et de signaler l’extrême danger qu’il y a de la négliger.
La maintenance consiste à ménager les infrastructures et les stocks. Mais l’économie et, en particulier, les comptabilités nationales privilégient les flux. Il leur semble plus naturel et facile de calculer la richesse des Nations à partir des revenus que du patrimoine. Il y a une illusion quasi métaphysique qui affecte l’économie : l’idée que les flux sont capables par eux-mêmes non seulement de se régénérer par leur dynamique même, mais davantage encore d’assurer leur propre condition de possibilité, comme si l’augmentation du trafic routier pouvait renforcer la solidité des ponts, ou l’épandage des pesticides enrichir la terre.
D’une certaine façon tout est maintenance : l’enseignement est maintenance des savoirs, la santé des corps, la justice ou la police sont au service du maintien de l’ordre social, l’armée de l’indépendance nationale. Mais pourtant nous sommes soumis à l’idéologie de la destruction créatrice et de la disruption qui parie sur l’obsolescence accélérée des infrastructures et sur la marchandisation des activités de maintenance pour assurer la croissance. Jamais il n’est apparu plus clairement que les idéologies dominantes en Occident étaient radicalement opposées au développement durable. Tout système productif repose sur la dialectique de la maintenance et de la production, de même que tout système d’échange, comme l’a montré Maurice Godelier dans L’énigme du don, repose sur la dialectique de ce qui est dans le commerce et de ce qui est hors commerce. Simplement on peine à rémunérer les travaux de maintenance généralement sous-estimés, sous-payés et souvent invisibilisés. La maintenance est ainsi le point précis où le développement durable rencontre la justice sociale.

N. H. – L’importance prise par la maintenance traduit donc le basculement d’un modèle de croissance fondé sur la lutte contre la pénurie, auquel il fallait répondre par une augmentation de la production, à un modèle fondé sur la néguentropie dont la maintenance, l’entretien et la réparation sont les mots-clés. Si l’on considère de ce point de vue certaines des dernières avant-gardes du XXe siècle, on peut dire qu’elles ont très bien rempli leur rôle de vigie. Qu’il s’agisse du Nouveau réalisme, et de l’accent mis sur le recyclage des déchets, ou sur les résidus amers du premier monde industriel – avec Spoerri, Arman, etc. – ou encore du Land Art, et de l’accent mis sur les sites naturels envisagés parfois comme un patrimoine fragile qu’il s’agit de révéler et de conserver à travers la mise en spectacle de cette fragilité même (je pense, par exemple, aux œuvres de Robert Smithson, telle la fameuse Spiral Jetty, ou encore à celles de Michael Heizer, comme Double Negative), on comprend que certains artistes avaient parfaitement anticipé le passage d’un modèle fondé sur la lutte contre la pénurie qui domine jusqu’à la fin de la guerre, à un modèle consumériste dont il s’agit d’anticiper les effets.

Tableau piège, Daniel Spoerri, 1960.

P. C. – Vous rappelez à juste titre les liens étroits que les arts n’ont jamais cessé d’entretenir depuis l’origine avec le système productif de leur temps, ainsi que l’intelligence qu’ils en ont, parfois prophétique, le plus souvent critique. Ce rapport signifie quelque chose de très important à mes yeux, à savoir que la dialectique, au sein même de l’artificialisation, de ses modalités, de sa signification anthropologique et philosophique, entre les arts et le système productif est bien plus féconde que la fausse opposition nature-culture. D’où l’intérêt que j’accorde moi aussi au Land Art qui révèle qu’aucun paysage, aussi brut et sauvage apparaît-il, n’est étranger à l’art, qu’il n’est aucun sol qui ne soit artificialisé, à partir du moment où il naît d’une prise de site. Ce qui distingue sans doute ici le Land Art de l’architecture est que celle-ci naît d’une prise de site par l’être humain en tant que tel, tandis que celui-là manifeste la prise de site par l’art lui-même.

N. H. – Vous nous rappelez que la primauté accordée aux technologies de production, à l’efficience technologique qui se traduit par l’hégémonie de l’informatique, conduit au déni des techniques antérieures, ou plus exactement au déni de la diversité des techniques. Pourtant, à l’intérieur même du paysage digital, c’est la diversité qui domine. L’internet des objets (IoT), que l’on nous présente parfois comme le stade le plus avancé du capitalisme, n’est peut-être lui-même qu’une technologie parmi d’autres dans le paysage informatique (qui voit aussi la montée en puissance des bio et nanotechnologies, ou encore l’essor du web sémantique, sans parler des prophéties autour de l’ordinateur quantique). La vérité est qu’à côté, ou plutôt en retrait des technologies digitales qui occupent le devant de la scène, il y a d’autres techniques, que vous décrivez comme des techniques de reproduction, qui fondent la possibilité même de la production. Ainsi, il est facile de montrer que, contrairement aux idées reçues, des techniques relevant de modalités et d’âges très différents coexistent dans notre monde le plus contemporain. De même que toute une économie traditionnelle subsiste à l’âge de la disruption technologique.

P. C. – L’être humain est tout entier un être technique, ce qui ne veut pas dire qu’il est essentiellement un homo faber, un producteur, tant il est vrai que la technique dépasse largement le seul horizon des technologies, des techniques au service de la production. On peut distinguer en réalité trois types de techniques car, il faut ajouter aux technologies, les techniques d’organisation de la société – essentiellement le droit et l’économie –, et plus fondamentalement encore les techniques de soi dont les plus originaires et principales sont évidemment la lecture et l’écriture sans lesquelles nous serions restés à l’état de chasseurs-cueilleurs. Le développement durable réclame un partage et une collaboration équilibrés entre ces diverses modalités de la technique, et non la domination de la production et de ses technologies sur les autres techniques.

N. H. – Vous citez Ludwig von Mises qui explique que les anciens équipements ne sauraient être remplacés tant que les nouveaux n’ont pas fait la preuve de leur supériorité en termes économiques (et aussi, désormais, écologiques). Mais cet équilibre entre l’ancien et le nouveau, malgré la loi de 2015 qui interdit l’obsolescence programmée, paraît fragile, tant est forte la pression de l’innovationnisme permanent et la persistance du modèle de la destruction créatrice. Il y a là un problème d’ajustement entre deux modèles de l’innovation : l’innovation incrémentale et l’innovation de rupture, avec lequel notre monde doit composer…

P. C. – La révolution néo-libérale repose sur deux fondements distincts : 1) sur la marchandisation généralisée de la société théorisée par l’école autrichienne et plus particulièrement par Ludwig von Mises qui d’une certaine façon restent encore attachés à l’objectif de l’équilibre stationnaire et de l’allocation optimale des facteurs de production, qui caractérise l’économie néo-classique antérieure ; 2) mais aussi sur la théorie de la croissance de Schumpeter, théorie cinétique et dynamique qui met en déséquilibre tout état stable de l’économie. Conséquence de cette synthèse, le marché n’est plus au service de l’équilibre mais du déséquilibre, d’où la nature nécessairement systémique des crises économiques de plus en plus violentes que nous connaissons depuis 2000. Il est clair que la situation actuelle de baisse tendancielle de la productivité, de croissance faible et de contraintes écologiques que nous connaissons depuis maintenant un certain temps, remet aujourd’hui en cause cette synthèse fondamentale.

N. H. – Cette situation, en un sens, peut être comparée à celle de l’art, et en particulier au modèle de la table rase propre aux avant-gardes du Haut Modernisme, ou à cette destruction créatrice cultivée par Dada, qu’un certain art numérique a cru pouvoir se réapproprier, en prophétisant l’obsolescence des anciens médias, comme la peinture, face à l’arrivée des nouveaux. « Tout art invente ses prédécesseurs », disait pourtant Malraux et certains grands modernes, loin du modèle de la tabula rasa, tels Picasso ou Matisse, ont su conjuguer leur volonté de rupture et d’ouverture de l’avenir avec une ouverture symétrique en direction du passé – arts premiers ou arts décoratifs.
La fragilité est ainsi le propre de l’artiste, en particulier du point de vue de sa relation au temps, à son temps. Barthes, contre une certaine doxa des Modernes, évoque cette fragilité dans une lettre à Antonioni : « La fragilité est ici celle d’un doute existentiel qui saisit l’artiste au fur et à mesure qu’il avance dans sa vie et dans son œuvre ; ce doute est difficile, douloureux même, parce que l’artiste ne sait jamais si ce qu’il veut dire est un témoignage véridique sur le monde tel qu’il a changé, ou le simple reflet égotiste de sa nostalgie ou de son désir : voyageur einsteinien, il ne sait jamais si c’est le train ou l’espace-temps qui bouge, s’il est témoin ou homme de désir. »

P. C. – « Tout art invente ses prédécesseurs », magnifique formule qui manifeste une nouvelle fois combien l’art constitue un médiateur privilégié pour comprendre l’essence de la production, et en particulier son rapport fondamental au temps. Car la production entretient un double rapport au temps, non seulement, en aval, au service de la construction de la durée, mais aussi, en amont, en tant que tout système productif a, comme vous le dites, une dimension incrémentale, faite d’innombrables améliorations apportées par d’innombrables acteurs, et puise ses racines dans une temporalité technique longue. Notre système productif actuel se caractérise par sa perte de rapport au temps, et c’est en quoi il reste pour l’instant étranger à toute possibilité de développement durable.
Je pense aux Etudes de l’homme en rouge de Bacon qui revisitent le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez. Une interprétation paresseuse ne verrait ici qu’une simple transposition déformée, hallucinée, exacerbée, bref contemporaine. Mais pour ma part, j’y vois plus : les Etudes sont moins une adaptation du passé au goût de notre temps, qu’une relecture particulièrement heuristique des sources de la peinture espagnole du Siècle d’Or, car ici Bacon fait ressurgir Le Greco et son dessin serpentin et flammé au cœur même de l’art de Vélasquez et, par la révélation de cette origine dissimulée et déniée, ouvre un avenir inédit à la peinture. Il en va de même de nombre d’inventions techniques qui, elles aussi, dessinent des généalogies inédites, imprévisibles et heuristiques dans le phylum de l’histoire des techniques, à l’exemple de ces soyeux lyonnais qui ont tissé les protections des capsules spatiales de la NASA.

« Le pays le plus automatisé, la Corée du Sud, est aussi celui dans lequel le taux de chômage est le plus bas », explique Norbert Hillaire. Ici, un robot pour livraison à domicile.

N. H. – C’est pourquoi, avec le paléontologue Leroi-Gourhan, vous insistez sur l’originarité de la technique, sur sa consubstantialité avec l’homme, sur l’idée que l’invention technique est un aspect majeur de l’hominisation (ce qui entre parenthèse invalide l’éternelle opposition des technophiles et des technophobes, dans la mesure où la technique ne peut être considérée comme extérieure à l’homme). Ces processus d’extériorisation de l’homme dans la technique à travers lesquels il s’est hominisé (c’est-à-dire qu’il accédait au langage, par la libération des fonctions de la face, elle-même consécutive à la libération de la main), montre si l’on suit toujours Leroi-Gourhan, la profondeur qui attache le symbolique et le technique.
Pourtant, avec l’homme augmenté du transhumanisme, la situation change.  Et il semble que ce processus soit en train de s’inverser : c’est l’homme qui est désormais au service d’une technologie conçue comme unique horizon d’attente de plus en plus extérieur à lui-même, l’homme qui se voit comme exclu de cette technique qui lui faisait une enveloppe, et dont la réalité se situe désormais au-delà de lui-même, dans une sorte d’équivalence cognitive avec la machine ou l’animal.

P. C. – La confusion de l’homme, de la machine et de l’animal, que théorisent les sciences cognitives, est l’anthropologie de notre temps. Elle est à la fois la condition et la conséquence de la mobilisation totale de la production.  Si l’homme en tant que tel n’est pas en mesure de soutenir l’accélération et la disruption permanente du système productif, il faut changer l’homme, quitte à transgresser ses limites : tel est le sens du transhumanisme qui fait converger l’homme vers la machine au prix du retour à son animalité. Ce n’est pas le règne de la technique qui constitue une menace, mais le fait que la technique contemporaine oublie sa relation non pas avec son origine ontologique de dévoilement de la physis, comme le dénonce Heidegger, mais avec son origine anthropologique et sa fonction hominisatrice décrite par Leroi-Gourhan dans Le geste et la parole. La technique, au service de l’indifférenciation de l’homme, de la machine et de l’animal, perd sa capacité d’espacement et de temporalisation et, ce faisant, ne permet plus de procurer à l’homme une enveloppe protectrice.

N. H. – Si la condition humaine est aux conditions de la technique, laquelle prévaut sur la technologie (et en effet, on ne saurait parler de la technologie d’un footballeur ou d’un pianiste), que penser du détournement, ce mot dont les artistes, et en particulier ceux du numérique, ont usé et abusé comme d’un viatique, au cours des dernières décennies ?

P. C. – L’art du détournement m’intéresse en ce qu’il mime les processus de capture et d’assimilation de toutes réalités par les dispositifs de domination où l’on ne dit pas ce que l’on fait et où l’on ne fait pas ce que l’on dit.

N. H. – Aujourd’hui, la mise en spectacle de la puissance industrialo-militaire ne prend plus les formes spectaculaires qui furent les siennes au XXe siècle. La technique est reléguée en tâche de fond, et la calculabilité est d’autant plus puissante qu’elle est devenue invisible et illimitée : cette technique serait devenue « propre », comme sont propres les guerres chirurgicales qui en sont l’équivalent dans le registre des opérations militaires. Dans ce paysage, l’illimité règne (jusqu’aux prophéties du posthumanisme que vous évoquez), et l’innovation technologique est devenue cette seconde nature qui fait corps et devrait se confondre – croit-on – pratiquement avec la vraie nature – une nature artificielle en somme. Pourtant, insistez-vous, l’innovation requiert tout un back-office d’infrastructures matérielles et symboliques, de l’université aux réseaux routiers ferroviaires ou électriques de plus en plus négligés. Mais dont l’entretien et le maintien sont les conditions de la productivité et même de l’innovation.
Ce qui me semble devoir être aussi souligné ici, outre le rappel des enjeux de la maintenance, c’est que le fonctionnement, le mode d’existence même des objets techniques et des machines, nous échappe, relégué dans ce back-office. Il y a ainsi, à l’œuvre, un nouveau partage du visible et de l’invisible, qui s’est instauré dans nos sociétés et qui repose sur la confiscation de la technicité même de la technique du côté des usagers. Au fur et à mesure de son intégration dans un ensemble de plus en plus complexe et informatisé, qui se présente comme un dispositif de poupées russes, le bloc moteur d’une automobile nous devient inaccessible, alors même que l’on continue, dans les pays pauvres, à réparer les vieilles automobiles avec les moyens du bord. Ce processus de confiscation du fonctionnement des machines, ce mur invisible s’étend d’ailleurs aux images, aux données, que tous ces dispositifs ont à charge de traiter, puis, parfois, de monnayer, et qu’un artiste comme Harun Farocki, par exemple, s’est donné pour tâche de restituer au visible.

Gefängnisbilder (Prison Image), Harun Farocki, 2000, vidéo, 60′.

P. C. – Heidegger dénonce à juste titre le règne de la publicité, de la communication tous azimuts, de la transparence à tout prix, de la mise à disposition généralisée du monde, de l’exposition universelle des étants, bref d’une visibilité sans profondeur, qui caractérise notre civilisation technicienne. Mais on ne saurait réduire la mobilisation totale à cette immanence de la présence et de ses images. Derrière cette visibilité, la mobilisation totale se caractérise par des flux insaisissables et des processus d’invisibilisation des données, des échanges, voire du travail. La mobilisation totale des hommes et des biens qui définit notre système de production et de domination est le résultat de cette dialectique des images et des flux, de la présence et de l’absence. Notre système économique et productif serait-il alors un dispositif nietzschéen, sur le modèle de la tragédie grecque, nouée par la dialectique d’Apollon et Dionysos, de la lumière de la beauté et de l’obscurité du chaos ? Il n’en est rien. Car la question de la lumière a totalement déserté la visibilité publicitaire, de même que l’invisibilité a perdu la féconde obscurité d’où s’engendrent des mondes. La visibilité ici n’a pour but que de dissimuler et non de révéler l’usure du monde sous l’effet de ses flux, tandis que la transparente invisibilité des flux n’a d’autre but que de favoriser les échanges économiques et de fluidifier les interactions sociales. La visibilité que vous appelez de vos vœux a pour tâche de révéler les rouages de la mobilisation totale et de procurer les instruments pour s’en libérer. Vous ramenez l’art à sa fonction de vérité. C’est à une reconquête du voir et du comprendre, du comprendre par le voir et du voir par le comprendre à laquelle nous sommes ainsi conduits.

N. H. – La ville est sans doute le théâtre sur lequel s’exposent le plus intensément, le plus dramatiquement, les enjeux du développement durable. Là encore, vous nous rappelez l’idée de la technique comme enveloppe : restanques, murs d’enceinte, forts, etc. La ville, mais aussi l’espace aménagé en général (y compris le monstrueux rurbain), sont aussi une question de tenue : contenir, maintenir, entretenir. Ces questions ne sont pas derrière nous, mais devant nous, juste de l’autre côté du périphérique. Pourtant, vous vous méfiez de la smart city, que l’on nous annonce (sans que l’on puisse jamais la visualiser vraiment) comme l’événement urbain qui devrait nous sauver, avec en figure sotériologique tutélaire ou ange déchu, Rem Koolhaas, ou le dernier des architectes…

P. C. – Les deux tendances fondamentales de l’urbanisme contemporain, aussi opposées soient-elles – la numérisation et la végétalisation – conduisent l’une autant que l’autre à nier la puissance d’espacement et de dilatation propre à l’architecture et à son projet. L’ingénieur ou le paysagiste se substituent à l’architecte. Le tout numérique invisibilise l’espace, la végétalisation à outrance l’étouffe. Sans doute existe-t-il des architectes, plus stratèges que les autres, plus sensibles aux idées du temps et surtout aux rapports de force qui structurent le dispositif constructif, pour savoir gérer, avec une habileté consommée, cette situation d’indifférenciation de l’architecture. Il reste que sans dilatation de l’espace et du temps, comment pouvoir ménager des îlots, des asiles, des arches, capables de débrayer la mobilisation totale et de nous affranchir de ses champs d’immanence ?

N. H. – J’ai une dernière question à vous suggérer – mais elle aussi est difficile. C’est en lisant de manière plus approfondie tout ce que vous dites de la dilatatio, et de l’apport spécifique d’Haussmann au ménagement du vide, ou de Ciriani à l’espacement avec son « espace captif »,  que vous opposez à la cosmologie comme englobement  du fini dans l’infini, que je me la suis posée : qu’en est-il de l’œuvre d’art dans la ville et l’espace public, qui a remplacé l’ancienne statuaire ? Entre projet et trajet, entre lieu et non-lieu, sans oublier la question de l’art éphémère, il y a là, à l’heure de la ville évidée de l’espace et du temps sous l’effet des flux et réseaux numériques, une question qui me semble importante.

P. C. – La visibilité de la ville ne doit pas exprimer le spectacle de ses flux, mais servir au contraire d’instrument pour nous en redonner la maîtrise. Il faudrait sans doute revenir ici à la notion d’embellissement, que Voltaire utilisait pour définir l’urbanisme des Lumières, ainsi qu’à son usage de l’ornement, en vue de renouer le lien entre ville, architecture, espace public et contemplation Au risque de dérouter un certain nombre de critères de l’esthétique aussi bien ancienne que contemporaine, aussi bien idéaliste que sensualiste ou pragmatique.

L’art est-il invisible ?, Hervé Fischer, 2018.
Contact

Durer, Pierre Caye, Les Belles Lettres.

Crédits photos

Photo d’ouverture : Spiral Jetty, Robert Smithson. © Flickr CC BY NC ND 2.0 Akaadum. Photo internet des objets ©Adobe Stock. Photo robot ©LG Electronic. Gefängnisbilder (Prison Image) ©Harun Farocki GbR. Tableau piège ©Daniel Spoerri, DR. L’art est-il invisible ? ©Hervé Fischer