Cœurs en chœurs romantiques

Sur la liste des expositions qui seront encore visibles aux beaux jours, figure celle proposée par le Musée de la Vie romantique, à Paris. Programmée jusqu’au 12 juillet, Cœur présente une étonnante sélection de 40 œuvres de trente artistes contemporains s’intéressant à cet organe essentiel comme expression du sentiment amoureux, en écho à l’une des thématiques phares du romantisme. Cette proposition explore les prolongements de ce dernier dans l’art contemporain, en résonance avec les collections du musée. À la manière des écrivains et peintres romantiques qui inscrivaient les passions au centre de leur création, l’exposition invite à une découverte esthétique du cœur et de sa représentation.

Si vous ne connaissez pas le Musée de la Vie romantique, il est temps de le découvrir à l’occasion de l’exposition Cœurs qui y est proposée. Ce musée, qui accueille une collection du XIXe siècle due en grande partie à l’artiste autrichien Ary Schaeffer, reçoit dans le même temps des œuvres contemporaines, au sein de la collection permanente et dans des salles séparées. On voit ainsi se côtoyer des dessins préparatoires à des traités d’anatomies, un moulage de la main gauche de Chopin, avec une œuvre de Niki de Saint-Phalle légèrement phallique, constellée de cœurs, dans un accord quasi musical avec cet environnement de boiseries et vitrines anciennes.
Cette exposition ouverte pour la saint Valentin, romantisme oblige, se compose de sept sections représentant les méandres de l’amour, ou tout au moins les avatars sentimentaux relatifs à l’organe symbolique qui le porte : cœur ouvert, cœur artiste, cœur symbole, cœur amoureux, cœur brisé, cœur gravé et enfin cœur éternel. Les œuvres sont ainsi réparties selon les qualificatifs qui les classent avec plus ou moins de bonheur qu’il s’agisse de la partie contemporaine ou des insertions d’œuvres dans la collection permanente. En quoi par exemple la sélection de « Cœur artiste » habitée par une œuvre de Pilar Albarracin (Fandango por venas y arterias, 2017) ou une peinture-collage de Niki de Saint-Phalle (My Heart, 1965) est-elle plus artiste que celle de Jim Dine ou de Françoise Pétrovitch (Dans mes mains, 2018) classifiées elles dans la section « Cœur symbole » ? On peut se le demander mais cela n’invalide pas toutefois le travail pertinent et abordé de manière ludique des deux commissaires d’exposition (Gaëlle Rio et Maribel Nadal Jové) qui proposent ce parcours inventif et plein d’esprit au sein d’un tel décor. Si l’œuvre de Jim Dine (Irène, 1993) et son incœurtournable iconographie côtoie la délicate aquarelle de Jean-Michel Othoniel (Kokoro, 2012), elle n’occulte pas la très belle composition d’Oda Jaune ouvrant un cœur dans la tête de ses personnages en aube blanche, proche de ces études anatomiques qu’on pouvait découvrir au XVIIe siècle. Ici le fond obscur sert la luminosité des corps théâtralisés qui font sérieusement concurrence au docteur Tulp par leur incongruité organique.  Dans ce même espace, Luise Unger ouvre son cœur de fil d’acier en suspens (Cor, 2008), voile métallique d’une grande légèreté, restituant sa fragilité, calé dans un coin de l’espace. Tout en déambulant, on découvre encore une photographie de Marcel Duchamp, assis à l’extérieur, non pas avec la main sur le cœur mais avec un cœur peint sur la photographie, à l’emplacement du cœur, œuvre d’Ida Tursic (2016) où la redondance du « cœur artiste » balance entre Duchamp et elle, non loin du « cœur amoureux » de Pierre et Gilles  (40 ans, Autoportrait, 2016) ou de Philippe Mayaux dont le titre de l’œuvre Tableau de mariage, inclinaison 33°, deux cœurs en 69 illustre pudiquement le thème.

Cor, Luise Unger, 2008. Fil d’acier inoxydable crocheté.

Dans la sélection « Cœur gravé », Claude Nori recense des graffitis publics sur plusieurs périodes de notre histoire récente (1985, 1995, 2005) montrant une certaine constance graphique à exprimer les états généraux du sentiment amoureux ! On s’arrêtera enfin sur la douceur de l’œuvre d’Annette Messager, son Cœur au repos (2009) à l’air fatigué, effiloché de fil noir et de fer, écu fléché en plein cœur qui semble livrer le ton de nos renoncements et qui a été choisi comme sujet de l’affiche. On peut s’arrêter un instant sur ce choix qui précisément insiste davantage sur la plasticité que sur les fonctions de cet organe métaphorique à souhait. Est-ce à dire que nous affichons la part perdue de ce qui fut une matière ancienne, matière romantique tramée des doutes de l’abstraction, tissée de toutes sortes de détournements où le sujet cœur n’est plus que l’objet de spéculation formelle ?
Cette exposition inattendue ouvre des pistes de réflexion tout aussi inattendues. Celles de la représentation d’un objet pris au pied de la forme, en plein cœur de ses éclats contemporains, et appesanti des charges du passé. L’anatomie qui en faisait le lieu de tous les maux, la source de toutes les inspirations ou la cause de tous les manques présente ici des caricatures d’elle-même à travers les visages reconnaissables de George Sand, de Chopin sur la maquette d’un superbe éventail d’Auguste Charpentier et Gavarni (1837) piqué au hasard de l’exposition permanente. Le parcours dans ce musée insolite nous invite encore à quelques arrêts sur image de George Sand encore mais peintre, auteur des paysages qu’elle qualifie de dendrités, autrement dit ramifiés, presque cartographiés ou relevant d’un aspect fossilisé si l’on élargit les significations aux différentes entrées du dictionnaire. Dans ce décor meublé et quasi habité, ces aquarelles délicates font écho à d’insolites petits chardons posés avec légèreté sur des chaises satinées, signes discrets indiquant que le visiteur n’y est pas autorisé à faire une pause. Dans ce bouquet de cœurs collectés à foison, il ne faut pas rater non plus les participations de Sophie Calle (Torero, 2002), ou de John M. Armleder, de quelques autres mettant en lumière d’autres oxymores liés au deuil, à la rupture, à la mort ou au simple idéalisme. Gilles Barbier, qui a utilisé un crâne renversé pour parler d’Amour éternel (2017), évoque pour nous davantage la référence à l’œuvre provocatrice que Damien Hirst vendit en son temps chez Sotheby’s qu’une véritable référence à la mort (Skull Star Diamond, 2007). D’autant que les cavités orbitales en forme de cœur se trouvent elles aussi renversées.
C’est dans une telle ambiance pleine de charme et de sensibilités travaillées que se déroule cette exposition à la sortie de laquelle vous pouvez vous aussi faire un inoubliable photomaton, à deux si vous êtes avec l’âme sœur ou en solitaire si vous souhaitez immortaliser cette incursion dans une collusion des temps au cœur de Paris.

Amour éternel, Gilles Barbier, 2017, gouache sur papier.
Contact

Cœurs. Du romantisme dans l’art contemporain, jusqu’au 12 juillet 2020, au Musée de la Vie romantique.

Crédits photos

Image d’ouverture : Kokoro, Jean-Michel-Othoniel, 2012. Aquarelle sur papier. Collection privée Othoniel Studio ©Adagp Paris 2020. Cor, ©Luise Unger. Collection Fondation Antoine de Galbert, photo Alistair Overbruck. Amour éternel ©Gilles Barbier, courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris, photo JC Lett, Adagp, Paris, 2020