Ça se passe grâce au web !

Quelle chance n’avons-nous pas d’aimer l’art ! Quel bonheur n’avons-nous pas d’envisager la culture comme essentielle !  Il n’est pas question ici d’occulter les difficultés immenses que rencontrent toutes les disciplines artistiques, les mondes de tous les arts, mais d’offrir un moment de découverte, un petit voyage en « Numérie », ce pays qui ne viendra jamais remplacer les ateliers, les galeries, les musées, les rencontres en chair et en os, mais qui peut tout rendre plus riche, plus intéressant, plus reliant.

L’art est un enthousiasme que nous partageons avec autrui mais vivons en nous-mêmes. Confinés, cette observation est encore plus vraie. Nous avons le temps de nous interroger sur ce qui nous rend vraiment heureux et riche à l’intérieur. Dans l’incapacité d’aller toucher l’art du regard ou de la main, nous redécouvrons les capacités de l’Internet et des technologies. Notre œil est moins sévère. Ces outils supposés de notre aliénation « passée » deviennent un lien vers le monde extérieur. Nous apprenons à faire la part des choses et à voir en eux le levier possible de l’« hyperhumanisme » théorisé par Hervé Fischer. Une hyperconnection qui permettrait, si nous nous en saisissons, une « conscience augmentée » et une empathie plus vaste. Et nous voyons bien que ça peut marcher : les réseaux sont plein à craquer d’initiatives de solidarité. Les idées les plus belles comme les plus farfelues viennent nous visiter à travers l’écran de nos ordinateurs et de nos smartphones. Elles nous rendent plus confiants en l’avenir des hommes. Certes, les « sans-optimistes » s’ingénient à nous pourrir le moral. Ils se transforment en orfraie et tous les sujets y passent. Et s’il est impossible de dire qu’ils ont sans cesse tort, il est indispensable de maintenir un équilibre. Il faut bien avancer. Ainsi ArtsHebdoMédias vous propose de vous distraire en parcourant un florilège de choses vues, de propositions découvertes, d’expériences réalisées en ce temps de confinement. Evidemment, cette sélection est profondément subjective et absolument non exhaustive. Elle est l’éloge du mouvement sans lequel l’art et la vie ne seraient pas.

Visites d’ateliers et vernissages avec Art Studio Viewing

Si le confinement peut être pour certains artistes une source de création, il empêche néanmoins le partage de leur travail, sa présentation au public. Art Studio Viewing répond à cette problématique. Présent désormais sur Facebook, Instagram et LinkedIn, ce studio 2.0 vous propose de visiter des ateliers d’artistes à travers des vidéos réalisées par ses soins. Cette invitation dans l’intimité du processus créatif amène à une meilleure perception de l’artiste, de son intériorité et donc de son œuvre. Que nous montre-t-il ? Sous quelle forme ? Qu’exprime-t-il ? La vidéo fait de chacun un visiteur privilégié et un observateur attentif. En outre, que diriez-vous d’assister à des vernissages d’expositions sans bouger de votre canapé ? Art Studio Viewing, c’est aussi un nouveau vernissage en ligne chaque vendredi.

Pneumatic Cinéma, c’est de la balle !

Regardons maintenant du côté des propositions collaboratives. La chaîne YouTube Pneumatic Cinéma imaginée par Yvan Petit est un régal. Ce journal vidéo collectif recèle des centaines de films réalisés au jour le jour par plusieurs dizaines de vidéastes, pro, amateurs, étudiants…  Autant de créateurs confinés qui se sont pris au jeu. L’idée était d’imaginer chaque jour ou pas une petite « capsule » d’images à partager et ainsi peu à peu offrir un panorama de la vie et de la France confinées. Alors il y a ceux qui témoignent, ceux qui partagent leurs intérêts pour la poésie, ceux qui font parler les autres et même les escargots, ceux qui filment de leur balcon…  Franchement, ça vaut le détour. Si vous avez encore un peu de temps, prenez le pour découvrir ce qui est offert. Une autre initiative a été proposé par APO-33, une association basée à Nantes. Ce « laboratoire artistique », dont la recherche-création est fondée sur la collaboration avec des amateurs, a imaginé un film participatif, Desert rue, réalisé à partir de vidéos envoyées par les internautes. Il s’agit pour ces derniers de filmer une rue déserte près de chez eux durant au moins 2 min. L’appel à contribution est encore ouvert. Alors, n’hésitez pas ! Par ailleurs, APO-33 propose des concerts et des rendez-vous avec des artistes (sur inscription) !

Pneumatic Cinéma, un journal vidéo collectif imaginé par Yvan Petit.

Ils soufflent les œuvres avec bonheur

Depuis le 17 mars, c’est fou le contenu qui a été mis à la disposition des internautes : films, expositions, visites virtuelles, opéra, concerts, pièces de théâtre, livres audio… Une gigantesque offre culturelle numérique a été déployée. Pourtant, de nombreuses personnes en situation de handicap ont du mal à en profiter. Souffleurs d’Images est un dispositif, développé depuis une dizaine d’années par le Centre Recherche Théâtre Handicap (CRTH), qui propose aux personnes aveugles et malvoyantes d’accéder à l’événement culturel de leur choix. Un souffleur bénévole, étudiant en art ou artiste, décrit à l’oreille du spectateur ce qu’il ne peut voir, le temps d’un spectacle ou d’une exposition. Avec le confinement, le concept a évolué et il est désormais possible de prendre un rendez-vous téléphonique pour se faire décrire des œuvres mises en ligne, durant quelque 30 minutes. Si vous êtes tentés par cette aventure humaine, sachez que Souffleurs d’images cherche toujours de nouveaux bénévoles.

Campus-19 se mobilise en faveur des étudiants bordelais

Au-delà de nous proposer du divertissement ou un accès à la culture, certaines structures poursuivent un but plus solidaire encore. C’est le cas de Campus-19, un projet artistique lancé par un groupe d’enseignants, d’élèves et d’artistes graffeurs pour venir en aide aux étudiants bordelais les plus en difficulté. Avec le confinement, certains se retrouvent isolés dans de petits espaces, avec peu de moyens ou de ressources suite à la perte notamment de leur job alimentaire. Pour remédier à cette difficulté, ce projet a lancé une vente d’œuvres de Street Art le 4 sur Facebook afin de collecter un fond de solidarité redistribuable aux étudiants. De grands noms du Street Art se sont mobilisés, tels que Jef Aerosol, Speedy Graphito, C-215, Selor, Möka Uno, Jean Rooble, L’Atlas, Le Baron, Tatie Prout, Lou Hopop… Il est possible de participer à cette vente jusqu’au 10 mai.

L’Amour au temps du coronavirus (détail), C 215. ©C 215

Du côté des Frac

Les Fonds Régionaux d’Art Contemporain (FRAC) proposent diverses initiatives pour continuer à nourrir notre curiosité et nous renseigner sur ce qui se passe au-delà de nos murs tout en valorisant nos régions. Ainsi, le FRAC Auvergne lance Cartels, une série de podcasts, disponibles tous les jours à 10 h pour mieux comprendre notre relation aux œuvres. De son côté, le FRAC Nouvelle-Aquitaine alimente une chaîne YouTube de contenus traitant de l’art contemporain, du fonctionnement d’un FRAC mais également soutient les artistes par le lancement d’un appel à projet. Le FRAC Ile-de-France, quant à lui, propose des interviews d’artistes et des présentations d’œuvres sur Instagram et et Facebook.

Cette parodie a fait le tour du monde ! #gettymuseumchallenge

L’humour à la rescousse !

En cette période de confinement, certains misent sur la dérision et/ou l’humour ! Ainsi Philippe Boisnard propose sur sa chaîne YouTube, Korona-Lanta, une réécriture parodique de l’émission de téléréalité Koh-Lanta sous forme d’épreuves pour combattre le coronavirus. L’idée est bonne et drôle ! Elle montre que même avec peu de moyens et beaucoup de contraintes, l’inspiration est au rendez-vous. Dans un style différent mais toujours avec le sourire, le Getty Museum de Los Angeles a lancé dernièrement le #gettymuseumchallenge. Le principe est simple, reproduire avec des objets, vêtements ou autres accessoires du quotidien des tableaux de maîtres. Le phénomène a rapidement pris de l’ampleur et connaît une popularité croissante. Si certains s’échinent à se prêter au jeu le plus justement possible, d’autres c’est excellent dans les propositions décalées, offrant ainsi de magnifiques détournements. S’en amuser sans modération !

Pour Korona-Lanta
Épisode 1 : L’épreuve du verre de terre (ou comment passer sous la statistique)
Épisode 2 : L’épreuve du POGO (le paradigme du jeu de fight survie)
Épisode 3 : La vie sur le camp (les Frankenshoes, le jardin et la surveillance)
Épisode 4 : L’épreuve du supermarché (de la fiction ludique de nos comportements en temps de confinement)

Les premiers épisodes de Korona-Lanta de Philippe Boisnard sont sur YouTube.

David Templier, un autre regard sur le confinement

Où sont les autres ? Que vivent-ils ? Et comment le vivent-ils ? C’est ce qu’a cherché à savoir le photographe David Templier en réaction aux images médiatiques qui montraient des villes fantômes, privées de leurs habitants et ce qu’il a découvert n’est pas forcément attendu. « A regarder les photos de rues désertes diffusées un peu partout, j’ai eu envie d’aller à la rencontre des gens. Confinés ou pas. Je ne voulais pas faire un reportage de l’exceptionnel, des héros du quotidien, mais bien m’intéresser à des personnes “lambda” obligées de réorganiser leur vie professionnelle, comme familiale. » L’artiste a utilisé le web pour recruter ses « modèles ». Plutôt des jeunes et des actifs. Un mode de sélection qu’il trouve un peu trop sélectif parce qu’il n’inclut que les habitués des réseaux et ne permet pas de repérer ceux que le confinement affecte particulièrement. Rendez-vous pris, David Templier reste à l’extérieur des demeures et immortalise les volontaires sur le pas de leur porte, à une fenêtre, à un balcon ou encore installés dans leur cour. « Les mètres laissés entre eux et moi que révèle chacune des photos existent non seulement par respect des mesures sanitaires mais aussi pour marquer formellement cette distance. » Surprise ! La quasi-totalité des personnes photographiées offrent un visage serein, souriant. « Malgré quelques problèmes d’organisation liés au changement d’habitudes, elles avaient toutes trouvé au moins un aspect positif à la contrainte et pour la plupart c’était de pouvoir s’occuper de leur famille. » Un temps interrogé par le caractère presque joyeux de ses photographies, qui contrastaient fortement avec celles aux accents dramatiques montraient par les médias, David Templier est finalement satisfait d’avoir pu montrer une autre facette du confinement. P.-E. M

Confinement, David Templier, 2020. ©David Templier

Se divertir avec le Centre Pompidou

Pour inciter à s’intéresser à l’art de façon ludique durant le confinement, le Centre Pompidou s’est surpassé ! En plus de la visite virtuelle des lieux, le musée a lancé Prisme 7, un bref jeu-vidéo disponible gratuitement et jouable depuis un ordinateur, une tablette ou un smartphone. Sous forme de niveaux à thème tels que la couleur, la forme, il propose au joueur de résoudre divers puzzles s’il souhaite avancer. La progression se ponctue par l’acquisition de gemmes qui permettent de découvrir une œuvre d’art du musée en rapport avec le thème. Ainsi Le Rhinocéros de Xavier Veilhan, New York City de Piet Mondrian ou Big Electric Chair d’Andy Warhol. Le jeu est facile à prendre en main et les puzzles peuvent être plus ardus qu’il n’y paraît ! Un bon outil d’apprentissage pour les enfants et une distraction insolite pour les adultes.

L’Ars Electronica Center joue le direct

« Sans pain, l’homme meurt de faim, mais sans art, il meurt d’ennui ». Cette citation de Jean Dubuffet en a inspiré plus d’un ces dernières semaines. Alors si pour vous l’art est une nourriture, vous serez ravis d’apprendre que certains ont décidé de la livrer à domicile ! Reprenant la formule habituelle des entreprises de livraison de plats cuisinés, « Home delivery », l’Ars Electronica Center s’invite chez vous grâce à un programme hebdomadaire composé de visites guidées en laboratoire, d’ateliers avec des ingénieurs, de discussions avec des artistes et scientifiques du monde entier, de concerts et même d’un voyage dans l’espace. Aucune de ces activités n’est préenregistrée, tout se fait en direct !

Ars Electronica Center, Linz, Autriche. ©Ars Electronica Center

Les mots en mouvement d’Anatoli Vlassov

Pour nombre d’artistes les semaines qui viennent de s’écouler ont été l’occasion de créer autrement ou tout du moins de tester de nouveaux modes d’interaction avec le public. A travers les réseaux des performances inédites ont eu lieu et des liens nouveaux ont été noués. Ainsi le chercheur, danseur et chorégraphe, Anatoli Vlassov, y a vu la possibilité de poursuivre sa recherche-création, approche qu’il qualifie de « phonésie », soit « une pratique performative d’articulation du geste et du langage ». Durant la période de confinement, Danse Avec Les Mots invite chaque jour, à 17 h 30, les internautes à proposer un mot sur lequel l’artiste improvise une danse. Proposition qui au fil des jours a évolué puisque désormais l’interaction déborde du live Facebook et les internautes soumettent des images, des photos, des sons, des vidéos… Certains allant même jusqu’à remixer le live avec leurs propres médias. L’œuvre devient « collective puisque connective », explique Anatoli Vlassov avant de se féliciter d’une circulation des actes créatifs allant dans les deux sens et saluant dans la foulée les spectateurs devenus acteurs. Retrouver également Anatoli Vlassov sur viméo.

Dance Avec Les Mots, Anatoli Vlassov, 2020. ©Anatoli Vlassov

Des initiatives solidaires

Impossible de ne pas évoquer maintenant les artistes et les galeries, qui dès la première semaine de confinement ont créé, partagé, communiqué. Ainsi ont fleuri dans nos boîtes e-mails un nombre impressionnant de newsletters des plus classiques aux plus débridées ! C’était super d’avoir de vos nouvelles. Soyez-en tous remerciés. Beaucoup d’initiatives solidaires sont nées. Des ventes ont été organisées, des artistes ont donné, des personnalités du monde de l’art se sont engagées… Et ce n’est pas terminé. Certaines viennent tout juste de se lancer comme, par exemple, le lancement du site arthome-galeriegratadou.com réalisé par Christophe Gratadou et les artistes représentés par sa galerie. En plus d’y découvrir l’univers de création de chacun, le visiteur pourra participer à une vente solidaire, le montant de chaque œuvre vendue étant réparti comme suit : 50 % pour l’artiste, 20 % pour le fonds de soutien créé spécialement pour les artistes de la galerie, 25 % pour couvrir les frais de l’opération et 5 % versés à la Fondation des hôpitaux de France. Foncez !

L’atelier de Sascha Nordmeyer, sur le site arthome-galeriegratadou.com.

A Rotterdam et pour le monde entier

Pour finir, revenons sur l’image d’ouverture de cet article. Elle nous a été transmise par voie numérique. L’événement s’est produit dans le ciel de Rotterdam, aux Pays-Bas. Le soir du 5 mai, jour de la Fête de la Libération, Franchise Freedom (photo en ouverture de l’article ©Ossip van Duivenbode) a survolé la Meuse à 22 heures pour célébrer la liberté et commémorer la destruction du centre-ville, il y a 80 ans. À l’initiative du duo Drift et du collectif d’artistes Mothership, un impressionnant essaim de drones a illuminé le ciel : hymne et hommage à ceux qui œuvrent jour et nuit à la liberté et à la sécurité d’autrui. Voici le message des organisateurs : « Les 300 drones de Franchise Freedom montrent et expriment poétiquement ce à quoi ressemble le mouvement individuel de liberté dans un groupe. Cette œuvre nous invite à considérer les modèles et le mécanisme de survie de la nature et à en tirer des leçons. La liberté individuelle ne peut être protégée que par l’engagement collectif de l’ensemble du groupe. Franchise Freedom vole pour nous inciter à traverser ensemble la crise actuelle. » Pas mieux !

Franchise Freedom, STUDIO DRIFT, Rotterdam, 2020. ©Stefan Heijdendael