A l’Espace de l’Art Concret, le sensible comme manifeste

Cet été, l’Espace de l’Art Concret invite tous les publics à une riche escapade culturelle dans son site patrimonial et paysager de Mouans-Sartoux, non loin de Cannes et Nice. Trois expositions sont à l’affiche : Gottfried Honegger : Du singulier au pluriel, Sillage de Mustapha Azeroual et 364 saisons de Lamarche & Ovize. ArtsHebdoMédias vous invite à découvrir cette belle programmation mêlant de nombreuses disciplines – de la céramique au dessin en passant par la photographie, l’installation et la peinture.

À Mouans-Sartoux, niché entre collines boisées et senteurs de garrigue, l’Espace de l’Art Concret (EAC) trace depuis plus de trente ans une voie singulière dans le paysage culturel français. Ce lieu hybride cultive une programmation duelle, à l’image de l’architecture qui l’abrite : un château du XVe siècle et une annexe moderne d’un vert acidulé. Au sein de ce mariage audacieux, abstraction géométrique du XXe siècle et scène artistique contemporaine se côtoient avec vue sur un parc réaménagé. La collection permanente, fruit d’une dotation de Sybil Albers et Gottfried Honegger, fait l’objet d’un nouvel accrochage intitulé Gottfried Honegger : Du singulier au pluriel. Plus qu’un simple hommage, ce parcours redessine les lignes de force qui sous-tendent la pratique et les influences de l’artiste suisse. Surtout, cette relecture en forme de manifeste réaffirme l’ambition fondatrice de l’EAC selon Honegger : faire de cet écrin « un lieu d’Aufklärung » à la portée autant artistique que politique, qui incite « un monde aujourd’hui passif, muet, résigné, à devenir actif, responsable et créatif ».
Fidèle à cette philosophie des Lumières, l’EAC propose aujourd’hui de penser la lumière dans tous ses états. Tour à tour spectre optique, mesure de temps, énergie thermique, exhausteur de fragrance, matière, souffle d’air ou vecteur de sensibilisation, le phénomène lumineux devient un véritable terrain de jeu. Deux expositions temporaires viennent faire résonner cette approche avec une intensité sensorielle rare. D’un côté, Sillage de Mustapha Azeroual, présentée jusqu’au 31 août. De l’autre, 364 saisons, du duo Lamarche & Ovize, jusqu’au 2 novembre 2025. Des univers très distincts, mais qui partagent un même désir d’élargir les frontières de l’expérience esthétique, en donnant à (re)sentir autant qu’à voir.

Donation Albers-Honegger 2020 ©Bruno Gros – Ville de Mouans-Sartoux

Sillage, la lumière fossile

Avec Sillage, Mustapha Azeroual poursuit ses recherches sur les limites de la photographie, développées notamment lors de sa résidence au Centre de la photographie de Mougins en 2024. L’artiste franco-marocain explore les propriétés physico-chimiques et optiques d’un médium souvent réduit à la simple captation mimétique. Formé aux sciences, Azeroual ancre sa pratique dans une démarche quasi expérimentale. Alliant installation, technologies modernes et procédés photographiques anciens, il déconstruit l’acte photographique pour mieux interroger la matérialité de la lumière.
Cette enquête prend une forme particulièrement tangible dans ses photogrammes à la gomme bichromatée. Héritée du XIXe siècle, cette technique repose sur l’insolation d’un mélange de gomme arabique, de pigment et de bichromate, appliqué sur papier. Après exposition au contact d’un négatif, l’image est révélée (dépouillée) à l’eau. Chaque tirage nécessite un dépouillement manuel, étape durant laquelle l’artiste module les contrastes et les teintes, parfois à l’aide d’un pinceau. Ce processus, artisanal et subjectif, donne lieu à des œuvres uniques. L’image ne relève plus d’un enregistrement passif du réel, mais d’une interprétation doublement sculptée par la lumière et le photographe.
Azeroual déploie cet usage de la photographie pictorialiste dans sa série Monade, ici un noyau orange auréolé d’un halo de jaunes. Ce portrait de flash semble vibrer au-delà de la surface, aussi persistant qu’une rémanence rétinienne. L’irradiation devient le sujet même du tirage, cadré en gros plan, et évoque une pulsation cardiaque. Monade manifeste l’autonomie singulière du phénomène lumineux : à la fois condition d’apparition de l’image et émanation perçue par l’objet photographié, le flash atteint également le visiteur par le biais de l’œuvre. Roland Barthes remarquait à ce propos : « la photo de l’être disparu vient me toucher comme les rayons différés d’une étoile ».

Mustapha Azeroual, Monade, 2021. Photogramme à la gomme bichromatée polychrome multicouche. Courtesy de l’artiste/ Galerie Binome, Paris ©Photo Alice Louachi

Avec Relief, Mustapha Azeroual joue sur cette idée d’une temporalité photographique suspendue et non-linéaire. En déposant une plaque d’aluminium au fond de son bac de dépouillement, l’artiste y a vu s’accumuler, au fil des mois, des pigments non fixés par la lumière. À la vidange du bassin, une image aux tons bruns-dorés s’est dévoilée, formée par sédimentation de strates déposées en silence. L’image émerge non de l’exposition, mais de l’absence de lumière. Dans ce processus d’archéologie inversée, la main du photographe se retire partiellement au profit du hasard. Née d’une constellation de conditions aléatoires, l’œuvre échappe donc à toute possibilité de reproduction industrielle. Dans une société de l’image submergée par le vacarme visuel de l’IA, Relief offre une parenthèse contemplative qui fait l’éloge de la lenteur.
Autre facette de cette quête lumineuse, la série Équivalent Kosmos rend visibles les ondes de choc provoquées par le flash photographique. À chaque déclenchement, une vibration se propage dans l’air. L’artiste capture ces déflagrations imperceptibles dans du verre thermoformé. Les empreintes qui en résultent évoquent des cratères lunaires ou des nébuleuses. Paradoxalement, l’instant déjà évanoui du flash se cristallise en événement durablement emprisonné dans la matière.

Mustapha Azeroual, Equivalent Kosmos, 2024. chimigramme à la gomme bichromatée polychrome multicouche, verre thermoformé. Courtesy de l’artiste/ Galerie Binome, Paris. © Photo eac., Adagp, Paris 2025

En contrepoint de ces tentatives de donner corps à la lumière, deux autres œuvres s’attachent à traduire sa fugacité. The Green Ray s’inspire d’un bref phénomène optique, où un éclat vert transperce l’horizon au coucher du soleil. Avec l’aide de marins photographiant les levers et couchers de soleil au grand large, Azeroual collecte les couleurs du ciel à différentes latitudes. Ces gammes sont prélevées numériquement, puis imprimées sur des panneaux ou des mobiles lenticulaires. Selon l’angle de vue, le visiteur perçoit tantôt un aplat uniforme, tantôt une infinité de nuances. Ces illusions chatoyantes transforment les supports en surfaces mouvantes, dont les iridescences s’aperçoivent du coin de l’œil. Mais cette beauté évanescente a un prix. Plus l’atmosphère est polluée, plus les crépuscules flamboient : les particules fines magnifient les rouges, trahissant une crise écologique insidieuse.
Dans la même salle, Sillage invite le parfumeur Fabrice Pellegrin à prolonger l’expérience de la lumière au-delà du regard, plongeant le visiteur dans une apesanteur sensorielle totale. Quelques gouttes d’une composition aux notes iodées sont versées sur un disque de terre cuite, chauffé en continu par une lampe infrarouge. Par évaporation, les effluves enveloppent l’espace et, comme une madeleine de Proust, ravivent la mémoire résiduelle d’une peau piquée par le soleil océanique. La notion de sillage désigne ici la trace lumineuse : une image aussitôt condamnée à l’effacement et à l’oubli si elle n’est pas aussitôt figée. Chez Mustapha Azeroual, la lumière n’est donc pas ce qui éclaire, mais ce qui demeure.

364 saisons : sous les pavés, des spores

Cap sur le château, où Lamarche & Ovize appellent à l’optimisme et au voyage sensoriel.  L’exposition porte un regard lucide sur la nécessité d’un (r)éveil écologique, guidée en filigrane par la lumière circadienne, fil conducteur d’une possible réconciliation entre nature et culture. 364 saisons célèbre le spectacle d’une nature débordante, à la fois teintée de nostalgie et porteuse d’un émerveillement enfantin — un monde foisonnant devenu le théâtre de nouvelles manières de vivre-ensemble.
Le parcours s’ouvre sur un quadriptyque fragmenté qui brouille les repères spatio-temporels. Avec Le Champignon de la fin du monde, Lamarche & Ovize mobilisent les codes narratifs de la bande dessinée pour esquisser une fresque où l’humour et la fable visuelle redonnent souffle au politique. Au centre, soleil et végétation campent le décor avec une exubérance de cartoon. Le premier, à son zénith, déploie des rayons démesurés aux airs de langues, tandis que la seconde, rebelle et disproportionnée, a triomphé de l’hubris cartésienne qui comptait la dompter. Tapis dans cette forêt primaire, des dinosaures font autant figure de memento mori que de pied de nez au fatalisme écologique. Si le cauchemardesque Jurassic Park hante notre inconscient collectif, on peut aussi choisir de se souvenir avec bienveillance d’un autre laboratoire à l’air libre avorté. A droite du panneau se dressent ainsi les Tours Nuages et les Étoiles, deux grands ensembles emblématiques des utopies architecturales des années 1970. Ces vestiges témoignent d’une époque où l’habitat se rêvait vecteur de mixité sociale et de poésie. A ce béton catalyseur d’imaginaires répond la présence d’Eve, première jardinière de l’Humanité. La figure biblique incarne cependant moins la chute que l’origine : celle d’un lien harmonieux entre l’humain et le vivant.
Le titre de cette pièce inaugurale, Le Champignon de la fin du monde, fait d’ailleurs référence au livre éponyme d’Anna Tsing. L’anthropologue y souligne la résilience du matsutake, qui ne pousse que sur les « ruines du capitalisme » détruites par l’activité humaine. Impossible à cultiver et symbiotique avec les pins, cette espèce se dérobe aux logiques productivistes. Le matsutake nous permet donc « d’envisager une économie politique qui accueillerait plus de désordre ».

Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize, Le Champignon de la fin du monde, 2023. Technique mixte sur papier. ©Photo Alice Louachi, Adagp, Paris 2025

Réintroduire l’organique – et avec lui, l’irrégularité, le sensible – au sein de nos sociétés hyper-rationalisées, c’est aussi détourner le paradigme du white cube régissant l’espace muséal. Ce cadre habituellement neutre, censé taire tout contexte, est pleinement réinvesti par les artistes. La transformation des salles en écosystème interdépendant se matérialise dans une installation traversante. Reliées par une ouverture circulaire, deux pièces sont parcourues par une longue poutre balisée d’amphores. Ces Oyas microporeuses, utilisées pour irriguer les sols, contiennent des parfums (humus, iode, pinède…) qui s’exhalent lentement dans l’air. Les fragrances se mêlent aux notes sucrées d’un mur enduit de propolis, et dialoguent avec des lithographies de paysages. Ces dernières sont accrochées face au judas-soleil dans un agencement en clin d’œil à l’héliotropisme de certaines plantes. Sur les murs, un sous-bois se colore d’une lumière bleutée et un potager à flanc de montagne se pare de jaune. Ces jardins méditerranéens transportent le visiteur jusqu’au Mirazur, restaurant étoilé où le duo a séjourné en résidence. Le chef Mauro Colagreco y cultive cinq hectares en permaculture, selon des rythmes biodynamiques respectueux du vivant.

Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize, Castiglione, Mirazur, Hiver, 2024. Production Atelier Michael Woolworth, Paris. Oyas, 2025. Faïence engobée et émaillée, parfum. Collaboration avec Alain Joncheray ainsi qu’Olivier Maure – Art & Parfum, Spéracèdes. © Photo eac, Adagp, Paris 2025

Plus loin, la lumière continue de s’infiltrer discrètement dans le parcours pour imprégner les formes et les matières. Avec Élisée Reclus, un ruisseau, elle se glisse dans la minéralité d’une faïence aux allures de bougie fondue. Ce ne sont toutefois pas des larmes de cire qui se liquéfient sous l’effet d’une chaleur absente, mais des gouttes d’eau. Le titre de l’œuvre renvoie à Élisée Reclus, géographe du XIXe siècle considéré comme l’un des pionniers de la pensée écologique. Dans Histoire d’un ruisseau, il déplorait déjà la pollution des milieux naturels, et refusait la séparation entre humanité et nature. Une séparation artificielle souvent invoquée pour légitimer l’emprise de la première sur la seconde. Cette perméabilité est ici révélée sous l’action d’un soleil suggéré, qui érode progressivement la frontière entre ces deux mondes pour les faire « couler » l’un dans l’autre.
La synthèse entre humain, nature et artisanat trouve son point d’orgue en fin de parcours. Midnight conjugue l’atmosphère feutrée d’une chambre d’enfant, la magie des contes et l’usage des savoir-faire traditionnels. Une lune à la Méliès, sertie de feuillages stylisés, semble surgir d’un tapis de laine. L’œuvre n’est pas sans rappeler l’héritage du mouvement Arts and Crafts, attaché autant aux motifs botaniques qu’à la noblesse de matériaux durables. Autour, des sculptures aux titres évocateurs (Patte de canard, Patte d’ours, Patte de lapin) ponctuent l’espace comme le refrain d’une berceuse. Un mur, percé en croissant de lune, ouvre sur une pièce attenante où la nuit est tombée. Pas de lumière, mais des globes remplis d’un parfum élaboré par les équipes du Mirazur. Les arômes nocturnes de L’agrume remontent par capillarité le long de tiges séchées, allusion au cycle de la vie et au rôle régénérant du cycle lunaire.

Florentine & Alexandre Lamarche-Ovize, HK, patte de lapin, 2024. Midnight, 2023. Production Galerie Laurent Godin, Paris – Manufacture Atelier Pinton, Aubusson ©Photo eac, Adagp, Paris 2025

Sillage et 364 saisons ne partagent ni le même langage plastique ni les mêmes objets d’étude. Pourtant, ces expositions convergent autour d’une préoccupation commune : penser la lumière et l’olfaction non comme des artifices scénographiques, mais comme des vecteurs importants de la perception. Chez Mustapha Azeroual, la lumière s’impose comme sujet à part entière ; chez Lamarche & Ovize, elle innerve discrètement les espaces. Dans les deux cas, le rayonlumineux est décliné selon ses propriétés physiques, optiques ou biologiques. Le parfum, quant à lui, inscrit le propos des artistes dans l’épaisseur du volume, et met les visiteurs « à disposition » de l’environnement immédiat. En effet, le nez est captif des senteurs qui le pénètrent… L’odorat convoque également une mémoire plus archaïque, moins intellectualisée, qui touche directement le corps. Cette porosité sensorielle s’accompagne d’un flottement temporel : le spectateur navigue entre le présent de la visite, le futur de l’utopie et le passé réactivé de ses souvenirs. Cette confusion synesthésique interroge en creux notre rapport dichotomique au vivant, souvent perçu à travers le seul prisme de la domination mercantile.
Sillage et 364 saisons ouvrent alors un espace d’attention aux évolutions discrètes, à ce qui est éphémère, impalpable. Une esthétique du seuil – du sillage à la saison – que l’Espace de l’Art Concret accueille avec justesse au sein d’un parcours profondément méditatif.

Infos pratiques> Gottfried Honegger : Du singulier au pluriel, du 29 mars 2025 au 22 février 2026, Sillage de Mustapha Azeroual, du 8 mars au 31 août, et 364 saisons de Lamarche & Ovize, du 25 janvier au 2 novembre, Espace de l’Art Concret, Mouans-Sartoux.

Image d’ouverture> Mustapha Azeroual. The Green Ray C 1-3, 2024. Courtesy de l’artiste/BMW Art Makers/Galerie Binome, Paris. The Green Ray # 1, 2024. Courtesy de l’artiste/BMW Art Makers/Galerie Binome, Paris.
©Photo eac, Adagp, Paris 2025