Jacques Kaufmann à Paris et à Shanghai – Voyage en terre de liberté

De Genève au Rwanda, en passant par le Japon, la Chine et la Corée du Sud, Jacques Kaufmann nous conduit dans une aventure céramiste qui s’imprègne des cultures et les relie. Sourire, humilité, enthousiasme et sensation intense d’immensité ! C’est ce que nous renvoie l’homme. Témoignant de son trajet ouvert sur le monde, son programme d’exposition fait actuellement escale aussi bien à Paris, où son travail est présenté dans le cadre d’une manifestation collective par la galerie terres d’Aligre, qu’à Shanghai, où l’une de ses installations monumentales – Autumn Leaves – fait partie de l’un des parcours proposés par la Xbiennale d’art contemporain. En février, c’est à Gimhae, en Corée du Sud, que plusieurs de ses pièces seront offertes au regard jusqu’à l’été. Rencontre.

Insatiable curieux, candide ultracultivé, adepte des arts martiaux, militant discret et tenace de l’enseignement de la céramique et sa promotion au sein de l’Académie internationale de la céramique, basée à Genève, Jacques Kaufmann se nourrit de chaque frottement culturel, se régale des coïncidences, joue avec le hasard, découvrant ici et là, dans le travail du matériau, des choses qu’il ne cherchait pas. Réconciliant extrême concentration et errance, l’artiste produit une œuvre qui dépasse les limites habituelles de la céramique et se confronte à l’échelle du paysage, de l’architecture, de l’histoire d’un pays. Sa terre nous emmène à la rencontre de l’autre, une rencontre physique et concrète via l’inscription du geste répété et sans cesse renouvelé dans le matériau. Qu’est-ce qui relie entre eux le Club de Rome, Raymond Queneau, l’ethnographe André Leroi-Gourhan, le physicien Ilya Prigogine et la terre ? Jacques Kaufmann raconte…

ArtsHebdo|Médias. – Qu’est-ce qui vous a conduit à la céramique ?

Jacques Kaufmann. – Au cours du cursus qui menait au bac, je suivais des cours facultatifs de photographie. Mon professeur a ensuite créé un atelier de céramique. J’ai essayé et suis resté accroché ! C’était juste le plaisir qui m’attirait. Il y a quelque chose de sensuel dans le matériau. Puis j’ai commencé des études universitaires à l’EPFL, l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Le Club de Rome venait de sortir son rapport Halte à la croissance ; je voulais travailler dans l’environnement. Mais avant de pouvoir se spécialiser dans ce domaine, il fallait faire une première année en génie rural. Ce fut d’un tel ennui ! J’ai arrêté et me suis inscrit en 1974 à l’Ecole des arts décoratifs de Genève, avec une innocence totale : je n’avais pas de connaissance particulière du milieu, ni n’avais été éduqué à l’art au niveau familial. C’est là que j’ai rencontré mon premier maître : Philippe Lambercy (1919-2006), l’un des chefs de file de l’autonomisation du métier de céramiste dans le cadre d’un regroupement des divers métiers liés à la poterie. Ce fut ma première initiation à un mouvement d’indépendance dans l’acte de penser et de faire.

Qu’est-ce que vos séjours au Rwanda, au Japon, en Chine et aujourd’hui en Corée ont apporté à votre pratique ?

Pour l’ethnographe André Leroi-Gourhan, la forme s’invente dans la relation au matériau et à ses outils ; j’ajouterais qu’elle se renouvelle dans les déplacements culturels. L’Afrique fut comme une deuxième naissance. En Suisse, ma pratique se limitait à la dimension de la main et du bras : un mètre, c’était grand ! A mon arrivée à l’aéroport de Kigali, en 1984, j’ai découvert une terre rouge, un paysage céramique s’étendant à perte de vue, c’était jubilatoire ! Dans les villages, le four en briques tenait lieu d’unité théâtrale, réunissant temps et action dans un même espace où les gens circulaient et s’échangeaient des objets. Il m’a fallu sept ans de gestation et un concours de circonstances pour intégrer cette échelle. Nous sommes en 1993, on me propose d’investir un très grand espace d’exposition pour la réouverture du Musée de l’Ariana. La période coïncide avec la naissance de mon deuxième enfant. Je vais travailler sur des membranes à l’échelle du lieu, des murs en briques enceints qui se séparent, dégageant une forme infinie. La pièce évoque la mise au monde et cette expérience singulière des femmes qui vivent la vie à travers des séparations successives – accouchement, fin de l’allaitement, entrée à école maternelle, etc. C’est le début d’une nouvelle pratique qui consiste à agencer des matériaux réalisés en atelier et/ou récupérés, que je rends à la fin de l’exposition. L’Asie constituera un nouveau changement d’échelle qui va me permettre d’aborder la dimension culturelle, l’histoire d’un lieu ou d’un pays inscrit dans la terre. Je me souviens d’une anecdote significative. Invité au Japon, j’atterris à Osaka et prends le train pour ma destination finale. Je suis seul dans le wagon quand j’aperçois le contrôleur. Il s’arrête sur le seuil, salue, entre dans le compartiment, salue à nouveau et repart. D’abord très intrigué, je réalise qu’il salue l’espace comme on le fait devant le tatami avant un combat. A l’intérieur, avant de pénétrer dans un espace, on observe ses caractéristiques physiques : si c’est une pièce – grande, petite, claire, sombre –, un lieu de passage ou de stationnement. A l’extérieur, on se demande quelle est l’histoire du lieu.

Jacques Kaufmann
Jacques Kaufmann, ici lors d’un séjour en Chine
Plus que le Japon, c’est la Chine dont on retrouve l’empreinte dans vos œuvres. Quelle est votre relation avec ce pays ?

La redécouverte de l’autre à travers une culture très différente. Mon premier voyage fut le fruit d’un hasard. Je montai une expo dans une galerie d’art contemporain à Genève, quand un Chinois est entré, me demandant s’il pouvait rester prendre des photos. Quelques heures plus tard, il m’invitait à déjeuner et me proposait d’organiser un parcours de conférences passant par Pékin, Xi’an, Hongkong… Le directeur du Musée de Canton fut l’un de mes auditeurs, il me proposa une exposition personnelle. Je n’avais plus qu’à repérer les lieux, trouver un endroit pour produire et m’installer avec ma famille pour une résidence de six mois ! Depuis, les amitiés se sont accumulées, je travaille régulièrement en Chine. J’y ai notamment conçu Prendre et jeter, hommage à l’armée enterrée, célèbre épisode de l’histoire chinoise, quiréunit 150 000 petites têtes estampillées en creux ou en relief, comme autant de cailloux de porcelaine. J’ai réalisé cette œuvre à partir d’une petite tête achetée dans l’un des magasins de souvenirs du site de Xi’an. Cela a donné une série de céramiques qui exprime l’exfoliation et le mépris des gens ordinaires. Pour évoquer le contraste entre la Chine qui bouge à toute allure et la Chine immobile, je me suis servi de deux panneaux utilisant deux techniques d’émail : le « tendre », qui coule, et le « dur », qui fige les émaux dans leur position initiale.

La notion de potentialité est importante pour vous. Pouvez-vous nous en parler ?

Marqué très jeune par le mouvement OuLiPo – dont Raymond Queneau fut l’un des cofondateurs –, j’aime les propositions sous contraintes. Souvent, lors d’une sortie en ville, je donne cet exercice aux étudiants. Prenez la deuxième à gauche, puis la première à droite et arrêtez-vous là. Vous avez dix minutes pour trouver une chose intéressante ! La démarche de l’artiste est ouverte et poreuse, il va chercher dans le monde quelque chose de l’ordre de l’indécelable. Et si ? Cette question me fait démarrer un travail. Me décentrer, aller ailleurs renouveler le quotidien est essentiel. La céramique a aussi son temps aveugle : la cuisson. L’ouverture du four est toujours une surprise. Le matériau est un partenaire qui peut nous étonner ! L’été 2011, à Beauvais, en visitantune vieille abbaye du XIe siècle, je repère une voûte à moitié démolie, transpercée par un jet de lumière. L’envie me prend de travailler à cet endroit. Lustrer la voûte et ajouter deux tuiles prises dans un toit de récupération, avec le moulage d’un petit lézard sur les deux faces. C’est alors que j’apprends que le lézard est le symbole de la ville de Beauvais ! Une autre fois, ce fut un melon, dont la peau très saillante, une fois imprimée dans la terre, a donné un décor extraordinaire.

Jacques Kaufmann
Prendre et jeter (détail), Jacques Kaufmann
Jacques Kaufmann
Intervention à Beauvais (détail), Jacques Kaufmann, 2011
Que vous a apporté l’enseignement ?

Développer l’intuition, une forme de sérendipité. Savoir quand intervenir ou pas ; trouver le moment juste pour la parole et/ou le geste. Laisser découvrir et ne pas laisser se perdre, la posture de l’enseignant se situe là. Il faut aller très vite dans le regard. Dans les écoles d’art, on a assommé les élèves avec des concepts. Je préfère cette approche : dis-moi ton intuition, expérimente-la et voyons si cela tient. Dès ma sortie de l’école, j’avais envie d’enseigner. J’ai commencé presque vingt ans plus tard, en 1994, comme un bilan de mon expérience. Très vite, j’ai pris la responsabilité d’un département de 35 à 40 étudiants à Vevey, mis en place deux règlements de formation au niveau national, l’organisation de congrès dans notre école, etc.

Qu’est-ce qui motive votre engagement au sein de l’Académie internationale de la céramique ?

Les échanges. L’AIC, ce sont des ambassadeurs, des amateurs et des chercheurs en céramique, mais aussi des auteurs, des conservateurs, des galeristes, des collectionneurs du monde entier qui se retrouvent chaque année dans un pays différent. Membre depuis 1992, j’ai été recruté en 2008 pour proposer une thématique d’exposition qui a été retenue, et dont le succès m’a conduit à la vice-présidence, puis la présidence en 2012. Aujourd’hui, je cherche à élargir le cercle des membres de l’IAC. Il nous manque des pays comme l’Inde et des champs professionnels connexes comme les architectes, les designers ou encore les plasticiens. La modernisation des statuts et l’adaptation des procédures au changement d’échelle sont d’autres chantiers en cours pour cette institution, qui est passée de 150 à 600 membres depuis les années 1950.

Quels sont vos projets ?

J’ai 60 ans, je souhaite dégager du temps pour la création. Je viens d’arrêter l’enseignement, mais je garde le contact avec les écoles sous forme de workshop ou de conférence. Aujourd’hui, quand je travaille, j’ai le sentiment clé de posséder des outils dans les mains, d’être dans mon monde, d’avoir la liberté de sentir et de penser en même temps, une sorte de fulgurance. Il a fallu beaucoup de pratique pour arriver à cela. Ce qui induit d’autres réflexions. La notion de répétition, par exemple, m’intéresse. Comment peut-on la pratiquer de façon non répétitive ? Elle nous amène à l’abandon mais aussi à nourrir le geste d’une présence. Est-ce que le temps objectif existe ? Qu’est-ce que la qualité de point de vue ? Le physicien Ilya Prigogine a montré que ce qui apparaît comme répétitif ne l’est pas, que si l’on observe l’évolution de deux systèmes pourtant similaires au départ, on constate qu’ils s’éloigneront de façon imprévisible. Pour expliquer ce phénomène, il introduit la notion de système dissipatif, qui évolue spontanément, par le biais d’échange d’énergie avec son environnement. Partant de ce postulat, je n’ai de mon côté pas fini de découvrir et d’explorer de nouveaux champs des possibles !

Jacques Kaufmann
Autumn Leaves (Shanghai), bambou, tuiles, Jacques Kaufmann, 2014

GALERIE

Contact
La polysémie du pot, exposition collective, jusqu’au 19 janvier à la galerie terres d’Aligre, 5, rue de Prague, 75012 Paris. Tél. : 01 43 41 90 96 ; http://terres-d-aligre.over-blog.com.
Autumn Leaves est présentée dans le cadre de la manifestation City Pavilions, lors de la Xe Biennale d’art contemporain de Shanghai qui se tient jusqu’au 8 mars. Plus d’infos sur www.shanghaibiennale.org.
Du 26 février au 16 août, au Gimhae Clayarch Museum, 275-51 Jillye-ro, Jillye-myeon, Gimhae-si, Gyeongsangnam-do, Corée du Sud. Tél. : +82 55 340 7000 ; www.clayarch.org.
www.aic-iac.org
Crédits photos
© Jacques Kaufmann,The Dance of Ice and Fire (Savitaipale Lake, Finlande) © Jacques Kaufmann,The Flight of the Fly © Jacques Kaufmann,Homage to the Little Spoon © Jacques Kaufmann,Overloading et Sky Bricks (au premier plan) © Jacques Kaufmann,Great Wall Against the Pacific Ocean © Jacques Kaufmann,The Column in the Forest © Jacques Kaufmann,Ghosts on Brick © Jacques Kaufmann,Prendre et jeter (détail) © Jacques Kaufmann,Intervention à Beauvais (détail) © Jacques Kaufmann,Autumn Leaves (Shanghai), bambou, tuiles © Jacques Kaufmann