Avec L’eau qui dort, présentée au centre d’art contemporain perpignanais ACMCM, Juliette Belleret propose moins une exposition sur la nature qu’une exploration de nos façons de la percevoir. Réunissant les œuvres d’Anna Coulet, Philippe Domergue, Marie Havel, Safia Hijos et Jérémy Liron, le parcours privilégie les circulations sensibles, les échos visuels et les états d’attention. Francesca Caruana revient sur cette proposition curatoriale où les œuvres ne se contentent pas d’être montrées mais participent à la construction d’un regard.
Le centre d’art contemporain de Perpignan ACMCM nous a habitués à des modes d’exposition aux changements d’échelle divers, qu’il s’agisse de la relation à ses espaces, aux contenus, ou encore aux engagements artistiques. Installée dans cette ancienne structure maraîchère, l’exposition actuelle privilégie le thème de la nature, en occupant le vaste rez-de-chaussée et une mezzanine latérale. Il s’agit de L’eau qui dort, conçue par une jeune commissaire d’exposition indépendante, Juliette Belleret, qui réunit cinq artistes dont les pratiques dessinent une géographie sensible du vivant : Anna Coulet, Philippe Domergue, Marie Havel, Safia Hijos et Jérémy Liron. À travers le dessin, la peinture, la céramique, l’installation, l’exposition compose moins un paysage qu’un état d’attention. Les œuvres dialoguent avec les volumes tout en construisant un parcours où alternent immersion et découverte.
Comme l’indique la commissaire dans sa présentation : « Il faut l’imaginer, l’eau qui dort ». Le titre agit comme une métaphore inaugurale. L’eau qui dort évoque une surface calme sous laquelle se cachent des mouvements invisibles. « Il suffit de dire son nom : L’eau qui dort, pour que ce silence devienne une ombre. On se tient autrement tranquille face à l’eau qui dort. On se tient sur ses gardes. On s’attend à ce que quelque chose arrive. ». Ce n’est pas l’eau spectaculaire des tempêtes ou des cataractes, mais celle qui oblige à ralentir le regard, à accepter l’incertitude et la profondeur du temps. L’exposition se construit précisément dans cet espace intermédiaire où la nécessité impose de troquer la contemplation pour la vigilance, lorsque le paysage cesse d’être décor pour devenir expérience.
L’ensemble de l’exposition construit par Juliette Belleret est étonnant en ce sens que sa scénographie suit les sensations qui lui sont propres, visuelles, sonores… Au centre, où sont installées les pièces conséquentes en céramique de Safia Hijos, elle y voit une « ligne de fuite obligée », en périphérie, quelques remous et clapotis. « On parle du murmure de l’eau. C’est comme un petit bruit là où la vision s’assourdit. » et le parcours va se poursuivre ainsi selon les mouvements sonores, visuels ressentis par la commissaire qui va faire de cette disposition sa propre exposition. Ainsi textes et sensations vont s’entrecroiser en trois chapitres : Cependant le jour se lève, Sur le bord de la route, Réminiscences. Les cinq artistes présentés chacun à leur tour partagent une de ces lignes où le dessin et la peinture sont prépondérants.

Nous retiendrons deux d’entre eux pour leur parfaite résonance avec le thème, particulièrement les œuvres de Marie Havel. Elle montre un travail original à double entrée. Deux séries se superposent dans l’espace (sur et sous la mezzanine) En attendant la mer et Jumanji. L’une est composée de petits formats réalisés à partir de matériaux (bois, pierres ?) par transfert d’encre d’une grande délicatesse mais pas que. Décrites comme des empreintes, la légèreté du résultat contraste avec la dureté de la pierre ou du bois et fait apparaître les traces d’une matière équivoque, voire inconnue, restituant à petite échelle une sorte de cartographie d’un paysage gigantesque qui aurait été saisi de haut. L’œil se promène de précision en gros plans, avec l’impossibilité de se situer à notre échelle corporelle. Est-ce alors l’écho d’une vague ou ce que la mer laisse traîner au reflux ? Ce n’est pas la question car la réponse nous est donnée dans l’errance poétique que veut nous faire partager Juliette Belleret, en nous conduisant d’ailleurs avec autant de bruissement sensible, à la série Jumanji, à l’opposé graphique de la première.

En effet, cette série de dessins au graphite ne souffre aucun aléatoire comme le transfert ; elle est appuyée, précise, « imitant » une technique classique plus que le sujet. Mais cette opposition n’est peut-être aussi qu’une illusion pour le spectateur. Car la précision des dessins est impressionnante sans pour autant imiter quelque paysage que ce soit, les motifs rappellent plutôt des pièces d’un univers de contes qui aurait été commenté par un illustrateur du XVIIIe siècle. Quels que soient les éléments qui nous ramènent à l’idée de paysage, une matière délicate ou précise vient nous faire perdre l’équilibre de la rationalité et l’impossibilité d’une reconstitution quelconque des attendus visuels ordinaires. Il semble qu’une forme de transversalité s’installe entre les intentions poétiques de la commissaire et les états plastiques de l’artiste. Même les constructions représentées et tracées à l’encre végétale semblent contribuer à la fragilité de scènes présentes, en suspens dans nos imaginaires, mais aussi vulnérables que peuvent l’être les évocations.
La disparité de traitement de ces images a interrogé le public, qui s’est demandé s’il n’y avait pas deux artistes différents, et la surprise vient de cette approche diffractée pour invoquer finalement une même chose : la forme comme possible, comme éphémère, celle que l’esprit formule et que fixe la main. Tout se passe dans ces réalisations comme si quelque chose de l’évanescence prenait l’aspect d’un argument. D’une part, la matière quelle qu’elle soit plus dure ou consistante d’En attendant la mer s’évapore dans un transfert d’encre qui les dépouille de leur matérialité originelle, de même, les constructions végétales ou représentées sous forme de cartes à jouer ou de pièces de jeu en suspension dans l’air prennent une assise, un poids visuel qui échappe à leur spatialisation. Cette brillante contradiction finit d’achever nos préjugés sur la question d’un style unique, et sur celle de toute orthodoxie de restitution d’un modèle.
Dans les chapitres imaginés par la commissaire, se côtoient avec plus ou moins de fluidité les prélèvements de bois (Relèvements, Eau sombre, ou les installations Château Borély et Conseil de discipline, assortis de tirages numériques sur bois) de Philippe Domergue, les tapis de céramique de Safia Hijos, dont les brins d’herbe s’hérissent dans une abstraction aquatique inspirée des marais, ou encore les pièces d’Anna Coulet qui a recouvert en deux endroits des portions de murs d’impressions numériques, sorte de grands « dos bleu » intitulés A corps jauni la terre attend la pluie. Ces tirages représentent des frondaisons vertes, vues du ciel, qui vont se confronter entre le plus grand et le plus petit, soit un ensemble végétal et son unité, la plus petite, la feuille, réalisée par gaufrage, et accrochée isolément en exergue.

La deuxième artiste dont il est question est Jérémy Liron dont les séries de peintures cadrées comme des plans filmographiques en plan américain, se succèdent sur deux longs murs dont celui de l’allée centrale. Le regard passe d’un fragment de paysage à un autre, ce qui fait dire à la commissaire : « C’est un peu comme regarder par la fenêtre d’une voiture en mouvement : un paysage en séquences – des arbres, des paysages de bord de mer, des plantes, des bâtiments. ». En effet, les toiles sont de format quasi identique, posées à hauteur des yeux, qui cherchent une complémentarité de la précédente dans la suivante. On peut imaginer que c’est ce processus de répétition des séquences qui a peut-être incité la galerie Eric Linard à présenter récemment une exposition de Liron dans le même espace que celui où étaient accrochées des toiles de Claude Viallat. Ses portions de paysages sont traitées avec une pâte épaisse, et des contrastes de couleurs qui évoquent la densité lumineuse d’un David Hockney ; les bleus, les roses, les verts intenses découpent l’air et les surfaces faisant des trouées géométriques dans lesquelles l’œil s’engouffre. Plus classique certes est cette manière de peindre, plus rassurante sans aucun doute dans le monde actuel, mais l’effet est un réflexe optique où le spectateur est contraint de reconstituer un paysage, pour lui-même, telle une narration anonyme à déchiffrer. De tous ces fragments, l’œil humain en fait une réserve de données, là aussi à la manière des joiners d’Hockney, sans privilégier le tout. En ce sens un certain continuum filmique est à l’œuvre.

Au terme de la visite, le titre apparaît comme une clé de lecture rétrospective. Sans cartel, sans auteur, avec pour seul renvoi de localisation et d’authentification, le catalogue. L’eau qui dort est une approche contemporaine pour comprendre le vivant, l’accumulation des savoirs ne suffisant pas, il faut aussi transformer nos modes de perception. En ce sens, même les reproductions ne sont pas légendées, il faut aller en toute fin du catalogue pour les trouver. L’option est originale, inconfortable, et contraint le visiteur à sortir de la relation duelle œuvre/regardeur. Comme l’affirmait Yves Michaud*, il y a fort longtemps déjà, l’actualité de l’art serait le fait de ceux qui le montrent plutôt que de ceux qui le font. L’exposition L’eau qui dort en fait la preuve en contrevenant aux habitudes antérieures qui consacraient ou confirmaient des artistes, qu’un thème ou une originalité personnelle singularisait. Plus concrètement, les principes de monstration habituels (formés par un tableau + son cartel, ou bien par l’œuvre, son cartel + un sujet de série, ou bien encore par des tableaux – y compris sans titre – pris dans une thématique globale) sont eux-mêmes pris ici dans un mode plus couvrant. Les œuvres attestent de l’imaginaire du commissaire, de son récit, et de leur propension à concorder avec une sensation, un propos politique, ou encore avec l’élaboration d’un écosystème artistique (l’exposition La vie climatique, actuellement proposée par le MAC Marseille est de cet ordre). Il ne s’agit pas pour autant d’une simple substitution de ce dispositif classique à un autre mais d’une globalité plus enveloppante au sein de laquelle, les œuvres entrent dans le processus créatif des commissaires, le spectateur doit rebrousser le chemin de sa nonchalance pour comprendre que ce qui est donné à voir appartient à un signe plus large relatif à l’objectif curatorial. Dans les chemins que trace la modernité, Juliette Belleret fait en sorte que les œuvres intègrent un parcours poïétique, où le temps et la lenteur sont requis pour évoquer une nature singulière, co-construite par son langage. Son paysage est celui d’une nature fictive et d’un acte critique dans un contexte saturé d’images rapides et de sollicitations permanentes.
* Yves Michaud, L’art et les commissaires, Fayard, Paris, ?
Infos pratiques> L’eau qui dort, du 13 mai au 31 juillet 2026, A cent mètres du centre du monde, Perpignan.
Image d’ouverture> Vue d’exposition. © Anna Coulet et Safia Hijos

