Les expositions du 40e Festival international de mode, de photographie et d’accessoires (Hyères) viennent de fermer leur porte et les projecteurs sont à nouveau sur Paris où démarre la semaine des défilés haute couture. Mais déjà les acteurs de la Villa Noailles lancent le (r)appel à candidature – jusqu’au 1/02/2026 – pour la Design Parade, un autre festival international de la jeune création qui lui-même, compte double avec cette année à la clef les 20 ans du concours du design d’objet et les 10 ans du concours d’architecture d’intérieur à découvrir fin juin dans les hauteurs d’Hyères et dans différents lieux partenaires à Toulon !
Cette année anniversaire marquera un tournant dans l’histoire du centre d’art, de ses ambitions, ses enjeux ou même de ses débordements ; de la même manière que les créations qui en émergent demeurent à travers les arts de la mode, du design ou de la photographie un laboratoire de tendances sociétales, incontestable.

La série Matriphagie de Noémie Ninot lauréate du grand prix de le photographie est une parfaite illustration des investigations menées par une Gen Z ancrée dans le sillon des luttes féministes dont la sourde rumeur se fait enfin entendre : un contrepoint certes « anti glam », mais référencé et plastiquement saisissant aux campagnes de marques prestigieuses dont la tendance porno chic des années 1980 portée au climax entre 2015 et 2017 n’hésitait pas à instrumentaliser des petites filles en robes du soir telles les vestales d’un bordel de luxe en attente de leurs clients.
Mais revenons tout d’abord en quelques dates sur une « success story » celle de la jeune création à la Villa basée sur l’ambition et la vision de personnalités fortes – un peu trop, peut-être : en 1986, Jean-Pierre Blanc, alors étudiant, crée le premier Salon européen des jeunes stylistes à Hyères dans sa ville natale. Son objectif est de faire découvrir de nouveaux talents aux professionnels de la mode à travers un concours ouvert aux jeunes créateurs. À la fin des années 1990, le Festival s’installe à la Villa Noailles alors en cours de restauration ; dès 1997 sous l’impulsion de Guillaume Chaillet en charge du développement, Michel Mallard photographe, directeur de création dans de nombreux titres de presse tels que, L’Autre Journal, Jalouse ou l’officiel, est appelé à la direction artistique du volet photographique.


Le salon devient alors une véritable rampe de lancement pour la jeune création internationale couronnée par un jury prestigieux et des partenaires offrant une visibilité et des dotations conséquentes. Pendant une semaine en avril tout d’abord puis en octobre, la cité balnéaire endormie où la Reine Victoria profita un siècle plus tôt, des bienfaits de l’acclimatation, prend des allures de fête. Autour des concours de mode et de photographie sont programmés des expositions, des ateliers et des conférences. Une faune transgénérationnelle, égéries de la mode, étudiants, professionnels, photographes internationaux et publics locaux se croisent et se côtoient dans les allées de la villa Mallet Stevens conçue dans les années 1920 par les mécènes des poètes et cinéastes surréalistes Charles et Marie-Laure de Noailles.

En 2017, un troisième concours associé s’ouvre pour les créateurs d’accessoires de mode, tandis que La Villa reconnue comme haut lieu de la jeune création contemporaine est labellisée centre d’art d’intérêt nationale par le ministère de la culture. Dès 2006, ses équipes œuvraient en parallèle à l’ouverture d’un nouveau festival en juin, consacré aux jeunes diplômés dans le domaine du design d’objet qui s’est enrichi en 2016, d’un volet « architecture d’intérieur » présenté à Toulon, et auquel, il reste encore quelques jours pour candidater !
Ainsi cette année la 40e édition du Festival fondateur décerna le grand prix du jury de la mode, à Lucas Emilio Brunner (Chili/Suisse) doté de 20 000 euros par la maison Chanel, pour sa collection homme, A bout de souffle !, réalisée à partir de la matière élastique dont sont fait les ballons de baudruche. Hommage involontaire à Godard qui tournait dans la baie d’Hyères « Pierrot le fou » ou pied de nez par synchronicité, à la démesure des dépenses qui furent reprochées au fondateur du festival, aussi cruellement que sagement écarté – pour d’autres raisons encore non élucidées – des célébrations anniversaires d’un festival qu’il avait fondé 40 ans plus tôt ! Toujours est-il que la symbolique du défilé de Lucas Emilio Brunner, portée par de jeunes mannequins drapés dans d’élégantes tenues façonnées à partir de la matière dégonflée, déambulant sur la bande son pour le moins déconcertante du chanteur français Serge Lama : « je n’ai pas eu de ballons rouges dans ces provinces où rien de bouge… », résonna dans le cœur des professionnels et du public, comme la déflagration d’une bombe à eau dans un salon de thé : un crève-cœur d’ironie, d’empathie gênée, de justesse engagée, bref un acte d’une puissance émotionnelle partagée à vous couper le souffle, que peu de projets ou d’expositions d’art contemporain, trop souvent lissés, peinent aujourd’hui à produire. La mode est un spectacle vivant !

S’il est regrettable pour les jeunes lauréats ayant su défier l’exigence des présélections, que cette édition ait été déstabilisée par une direction défaillante, la qualité des défilés et des créations exposées est restée égale à la réputation du festival, mais force est de constater que la voilure n’était pas la même ! Plus qu’un seul défilé sur trois – payant pour tous.tes – et une simple exposition showroom des modèles emblématiques de chaque candidat dans la piscine, mais point d’exposition hommage au président de jury, pourtant espérée, puisqu’il s’agissait cette année du créateur Jean-Charles de Castelbajac ! Promesses tenues néanmoins, les lauréats de l’édition 2024 ont tous bénéficié des espaces supérieurs de la villa et d’un accrochage exemplaire.

Arrivé en même temps que les festivaliers ou presque, Hugo Lucchino, ex secrétaire général du musée Galliera, fut fraichement nommé à la tête de la Villa, ne serait-ce que pour ses qualités de gestionnaire : il est censé relever le défi d’éponger une dette accumulée de plus de 2,5 millions euros en 2025. Diplômé en management des institutions culturelles à Sciences po, de l’École du Louvre en histoire de l’art et de la mode mais aussi de l’Université Paris 4-Sorbonne en esthétique, en philosophie de l’art et théorie des arts décoratifs. Ses sujets de recherche portent notamment sur « le vêtement et la morale », « l’art social de John Ruskin et William Morris » ou « le paradigme esthétique de l’ornement ». Rien que ça et tout juste 34 ans !

Le grand prix du jury « accessoires de mode » fut décerné à Amaury Darras (France) pour Essences, une collection réalisée à partir de matériaux naturels tels que des corsets de cuir, des plastrons ou des sabots de bois dont l’exigence de « la marqueterie » embrasse classicisme et écologie dans un retournement – cynique assumé ou juste dans l’air du temps ? – transformant la galoche du gueux en pompe sophistiquée pour VIPs. Le jeune styliste fut récompensé d’une enveloppe de 20 000 euros lui aussi mais cette fois pourvue par Le19M des Métiers d’art, à investir dans un nouveau projet de collaboration à découvrir dans les élégantes vitrines du centre d’art, l’année prochaine, aux côtés d’une paire de gants développée avec la maison Hermès, par Luisa Olivera également lauréate d’un prix parallèle offert par la marque dédiée à l’artisanat d’art.

Quant au festival de la « jeune » photographie, fondé dans le sillage de la mode dix ans plus tard avec pour but de stimuler celle-ci par des images expérimentales, qui ne soit pas nécessairement « Fashion », c’est Noémie Ninot diplômée de l’école Duperré en Mode et image, puis d’un master à L’Ensad qui remporta le Grand prix du jury 7L Chanel, doté de 20 000 euros également, pour l’édition de sa troublante série Matriphagie : le titre renvoie à une forme de cannibalisme, généralement observé au cours des premières semaines de vie chez certains insectes, vers ou arachnides, lorsque la mère est consommée par sa progéniture. La lauréate qui met en scène des petites filles déguisées au regard triste, voire désabusé, fait ici clairement référence au sacrifice maternel : près d’une vingtaine d’enfants, rencontrées autour du concept de féminité ont posé devant sa caméra depuis 2021 selon le même protocole: Noémie a questionné des fillettes entre quatre et onze ans sur la beauté, sur le genre et puis sur la façon dont « elles se perçoivent aujourd’hui et se projettent dans le futur », puis elle leur a demandé de se dessiner et leur a fait jouer à l’image une projection fantasmée de leur vie d’adulte, maquillées par une amie de l’artiste, habillées avec des parures qu’elles ont choisies avec elle, mais légèrement décalées : plus proche du « réel désenchanté » que de la « princesse sublimée » !

« L’artifice est une grande partie de mon travail, explique la photographe plasticienne, qui tend à le renverser pour qu’il ne soit plus un attribut de beauté mais pour qu’on le voit – des sourcils qui tombent, une perruque de travers -, j’aime montrer ce décalage jusqu’au grotesque pour en inverser l’effet, dit-elle. J’ai choisi pour cette série les profils dont les stéréotypes liés à la féminité étaient les plus forts, car j’étais moi-même ce genre d’enfant et je voulais montrer ce que je perçois comme une violence, et à quel point on intègre ce type d’injonction, ancrée dans la société, dès le plus jeune âge. Une petite fille de quatre ans voulait déjà avoir des lèvres plus grosses, des cheveux blonds des traits occidentaux, pouvoir porter des talons, des faux ongles, et pour elle, être maman ou se marier, cela voulait dire être libre », poursuit Noémie. Les mises en scène sont aussi frontales que littérales, assume l’artiste qui revendique un protocole emprunté à la sociologie : « Si l’une voulait une robe de mariée ou l’autre une robe léopard, je “sourçais” le vêtement selon leur désir. Sauf pour Eva, la petite fille au corset qui est la plus symbolique : quand je l’ai rencontrée elle avait dix ans et semblait déjà porter un poids, un sens de la responsabilité pour ses petits camarades, pour sa sœur, et c’est d’avantage son état mental que je voulais représenter. »
Noémie Ninot n’avait jamais postulé pour un concours, avant la Villa Noailles, c’est pourquoi la jeune plasticienne encore émue au moment de la rencontre, tenait à remercier le jury de l’avoir récompensée « parce que c’était un choix courageux de leur part, dit-elle, et que cela me donne confiance dans le fait de continuer à créer des images traversées par des enjeux politiques. C’était mon projet mode et image de l’école Duperré en 2020 ; j’avais arrêté la série en 2021 et puis fin 2024 j’ai recommencé avec des petits garçons », précise-t-elle. Le catalogue publié par la maison 7L sortira à la librairie du même nom en 2026 tandis que Noémie Ninot exposera un nouveau projet à la Villa Noailles en octobre puis en novembre à la galerie 7L à Paris dans le cadre de sa récompense. En 1999, Karl Lagerfeld avait ouvert cet espace à Saint-Germain-des-Prés qui réunit son studio photo, sa bibliothèque et une librairie consacrée aux arts (photographie, mode, couture, design, arts décoratifs et architecture). A la disparition de ce dernier, en 2019, la Maison Chanel a choisi de conserver le lieu en continuant l’activité de la librairie et en transformant l’ancien studio photo de Karl Lagerfeld en plateau-bibliothèque, dédié aux « Amis du 7L », animé par un programme culturel appelé Correspondances et un Salon de lecture mensuel. C’est dans cet écrin que sera dévoilée le 17 octobre l’édition lauréate Matriphagie. Noémie Ninot se consacre actuellement à la sculpture ainsi qu’à de nouvelles prospections photographiques à l’esthétique tout aussi étrange, entre sociologie féministe et plasticités documentaires. Dans les traces de son inspiratrice la plasticienne, vidéaste et photographe britannique Gillian Wearing (lauréate du prix Turner en 1997), sa nouvelle série Poupée de Peau sera exposée en mai à la galerie ALO à Paris, tandis qu’elle poursuit une investigation plus intime avec sa mère et sa grand-mère hollandaises dans la maison familiale à partir de masques de silicone que l’artiste façonne à leur effigie et qu’elles s’échangent lors des shootings … « Ma mère devient ma grand-mère et je deviens ma mère … une circulation ainsi s’opère, dit-elle, que j’aimerais poursuivre avec mon père et mon grand-père. »


Une histoire de filiation genrée ou pas et pour le moins surréaliste que Noémie met en lumière dans l’exercice proposé par American Vintage à chacun des lauréats : se tirer un autoportrait à partir de vêtements envoyés par la marque… je réfléchissais à la manière dont on peut travailler avec nos références : j’ai tout simplement repris l’image de Gillian Waearing recréant l’autoportrait réalisée en 1927 de l’autrice féministe et photographe conceptuelle Claude Cahun assise sur une chaise et tenant dans sa main un masque. Une mise en abime, soit un peu littérale, qui ne pouvait mieux convenir dans le cadre historique de la villa dont Marie-Laure de Noailles et ses invités firent dans les années 1920 leur terrain de jeux.


De cette talentueuse édition du festival quelque peu ternie par le rattrapage du réel, nous regretterons avec le public que l’exposition des lauréats photos – en principe déployée dans tous les sous-sols de la Villa, fut dans la précipitation du changement de direction et des restrictions budgétaires, concentrée cette année, dans la salle de squash : une vision panoptique très resserrée qui montre – c’est peut-être là son avantage – la qualité et la force des projets proposés par les neuf autres artistes sélectionnés.

Informations complémentaires > Sous la direction artistique de Magalie Guérin, accompagnée de Dylan Casasnovas, le jury composé de Malick Bodian, Katerina Jebb, Luis Alberto Rodriguez, Paul Rousteau, Arhant Shrestha a sélectionné dix jeunes photographes de 6 nationalités différentes : Mathilde Favel (France), Zen Lefort (France), Adam Han-Chun Lin (Taïwan), Shubhal Lodha (Inde), Gabriel Mrabi (Espagne) prix de la photographie American Vintage, Yama Ndiaye (France-Sénégal) prix du public de la ville de Hyères, Noémie Ninot Grand prix du jury (France-Pay-Bas), Julie Joubert (France) Mention spéciale du jury, Laura Pelissier (France), Shanna Warocquier (France).
Informations pratiques > Villa Noailles, 47 Montée Noailles, Hyères les Palmiers. Ouvert du mercredi au dimanche de 13h à 18h. Visites guidées à 15h tous les jours d’ouverture. Pour prendre vos tickets, cliquez ici 👈


