A moins d’une heure de Paris, à Maincy en Seine et Marne, jusqu’au dimanche 4 janvier, performance et mises en scène olfactives, jeux de piste, relais postal et dessins interactifs, mapping géant sur la façade et patinoire éphémère dans un parc illuminé dès le crépuscule, viennent compléter les décors oniriques conçus dans les salles historiques du château par deux artistes designers contemporains : le scénographe Mathieu Michaud et le sculpteur Junior Fritz Jacquet, dont les pliages de papier géants ont métamorphosé le Grand salon en univers aquatique.
Conçu par Nicolas Fouquet, surintendant de Louis XIV, et le concours des trois maîtres du château Versailles – l’architecte Louis Le Vau, André Le Nôtre pour son jardin à la française, et Charles Le Brun peintre décorateur, alors directeur de l’Académie Royale- Vaux-le-Vicomte n’en est pas une réplique, n’en déplaise au monarque en son temps, il en est le prototype !

« Lorsqu’un lieu est autant chargé d’histoire, il appartient à la mémoire collective, on se doit de le partager », relève avec conviction, le cadet des trois héritiers Ascanio de Vogüé, le directeur général du domaine, lors de son accueil à la grille. « Le château ouvrait ses portes au public dès mars 1968, dit-il, c’est la mission que nous nous sommes donnée pour que chacun puisse venir s’y enrichir à sa manière, par la beauté, l’architecture et l’histoire qui s’y déploient. »
Tandis que le soleil décline et que le froid pique nos frimousses, la façade du château prend des couleurs fauves, et déjà l’air se remplit de parfum de guimauve, de musiques lointaines et d’éclats de lumière… Au loin dans le parc, bordé d’étranges et remarquables fontaines, une calèche débarque ses passagers près d’une patinoire située à mi-chemin entre le château et la statue d’Hercule redorée. Nous voilà transporté(es) dans le conte de Mary Mapes Dodge et ses patins d’argent écrit en 1865.

Sous le regard impassible de deux grands casse-noisettes, nous nous dirigeons escorté(es) par une délégation de brebis curieuses, vers les anciennes écuries, devant décliner la tentation de bifurquer vers « l’atelier de coloriage interactif » – celui-ci est destiné aux plus petits : « Les enfants pourront s’amuser à enregistrer et prêter leur voix ou intégrer leur visage à un personnage de l’histoire tandis que leurs dessins coloriés inspirés par les contes d’Andersen seront scannés pour déambuler à travers les pages… », est-il précisé sur un tableau de bois.
Une chaise à mule du XVIIIe, une dormeuse, une coureuse, une grande calèche, un briska de voyage, un drag attelé à quatre chevaux, une chaise de poste dont les passagers ont été remplacés par des ours en peluche semblent ici ralentir le temps alors que dans une veille malle des capes toutes identiques et de couleur pourpre nous invitent à nous travestir avant de franchir le miroir.

Bienvenue au « Musée des attelages » ! C’est là, que l’on peut admirer le travail du cuir et d’orfèvrerie d’antan – selles, colliers, tabliers, harnais réalisés par le bourrelier que l’on surnommait dans la langue vernaculaire, le marquis de la croupière » ! Au sein de ce « relais de poste » improvisé, l’association ADPHILE nous enjoint à concocter des cartes de vœux qui seront envoyées aux personnes isolées, célébrant par cette initiative le plaisir d’écrire et la promotion d’un timbre créé pour l’occasion. Une aventure épistolaire solidaire, portée par la Croix Rouge et La Poste, que Vaux-le-Vicomte accompagne par l’envoi des missives, entendant bien là, prolonger l’aura du château au-delà du domaine.

Car s’il arrive que ce joyau du XVIIe siècle soit privatisé pour de prestigieux mariages ou anniversaires, le « Grand Noël dont on célèbre cette année les 20 ans, se doit d’être un moment de partage et de magie », que les trois frères Jean-Charles, Alexandre et Ascanio entendent faire perdurer : « une promesse d’émerveillement qui cette année nous transporte dans l’univers des rêves », précise Ascanio.
De la « Veillée gourmande » près des feux de bois, au jeu de piste dans le labyrinthe nous voilà le héros du Grand Meaulnes d’Alain Fournier, impatient d’entrer dans le château, d’en franchir le seuil qui nous fera basculer dans un autre monde, celui des songes…
Abondance et savoir-faire
Depuis dix ans, l’architecte d’intérieur et scénographe, Mathieu Michaud orchestre à Vaux-le-Vicomte des mises en scène de fête qui en augmentent le mobilier et les plafonniers, insufflant la vie par-delà les tentures et toiles de maître avec une grâce et une générosité non dénuée d’humour et d’espièglerie : dans la Chambre Carrée, trois oursons en peluche sont affalés dans le lit du surintendant transformé en balancelle, la fine équipe surfe sur les nuages pendant qu’un quatrième prédateur endormi ronfle à ses pieds. Dans la Chambre du Roi, les mêmes facétieuses peluches s’envoient dans les airs emportés par deux ingénieuses montgolfières. Pour les 20 ans du « Grand Noël », Les maisons Histoire d’Ours et Doudou et Compagnie ont choisi d’être de la partie ! Le déploiement de cette ménagerie venue soigner par la douceur, telle une armée de clones, nos émotions endolories, a quelque chose de surréaliste : les oursons débonnaires, tous du même profil, concourent à cette hallucination joyeuse et déconcertante : peut-on, aussi irréductible soit-on, résister à une telle pantomime, à « l’Antichambre d’Hercule en Royaume des Pommes d’amour » et ses transpositions champêtres, à la vision de La Bibliothèque et de son pantagruélique banquet des fées ?


Toutes ces saynètes orchestrées dans les salles historiques de Vaux-le-Vicomte nous rappellent d’une certaine façon combien nous avons construit nos désirs, nos aspirations, nos rêves sur l’idée d’abondance ! Et combien cela va être difficile de se projeter dans d’autres scénarii. Cela nous dit aussi combien l’art contemporain officiel ou d’antan à force de vouloir reproduire pour les dénoncer les exactions ou la violence des trop puissants, ou encore de les exhiber dans d’orgueilleux portraits, peut sembler raide, ostentatoire, et manquer de plaisir gourmand.


« Lire l’enchantement dans les yeux du public est ma quête, admet Mathieu Michaud, et j’ai immédiatement compris que l’équipe organisatrice du Grand Noël et moi partagions ce même désir. Chacune de mes installations est conçue comme une passerelle vers l’imaginaire. J’ai voulu, à travers mon univers poétique, offrir aux petits et grands, une expérience immersive onirique où l’Art, la lumière, la féerie de Noël dialoguent avec ce chef d’œuvre d’architecture. »
Son extravagante maison de poupée est sans doute sa réussite la plus accomplie, cette année : construite dans une enfilade de pièces sans en couper l’accès, on la traverse tandis que toute une famille de lapins s’évertue à cérémonie du thé dans un théâtre digne d’une scène nationale pour Béatrix Potter et dont les fournisseurs des tissus muraux ont modifié l’échelle des motifs pour créer une parfaite illusion d’optique…

Neuf univers portés par l’esprit enchanteur des songes ont été conçus par le décorateur d’intérieur tandis que nouvel invité d’honneur cette année, Junior Fritz Jacquet a relevé le défi du grand salon. Beaucoup d’heures de travail et de savoirs-faire, en complot, ont été ici hourdis pour faire advenir la magie !
Le fabricant français d’automates Animate Factory, basé en Normandie s’ingénue depuis plus de 30 ans au service de la maison aux côtés du spécialiste des décorations et accessoires saisonniers, Goodwill, pour y impulser la vie et le mouvement dans les décors qui enchantent les enfants. En cette année anniversaire, dans la Chambre des Muses, transformée en palais des glaces, un cabinet de curiosité de toute beauté, nous révèle la danse automate d’un tutu, offerte par la maison Repeto, d’une délicate et impressionnante précision. Aux cuisines en contrebas, qu’on appelait jadis « La salle des gens » se tient près de la cheminée un dromadaire grandeur nature tout en chocolat distrait par de petits rongeurs intrusifs qui mettent nos papilles en émoi ! Dans le patio attenant, aménagé en luxuriant verger, des effluves de cannelle, et d’autres fragrances qu’il vous fera deviner ont été orchestrée par la société olfactive Natarom.

La mer en commun
Mais nous n’avons encore rien vu : la décoration du grand salon confiée à l’artiste Junior Fritz Jacquet transforme cette rotonde d’exception en un jardin sous-marin abyssal : ni colle ni ciseaux, chaque objet de cette installation subaquatique géante a été plié à la main, à partir des qualités naturelles d’un papier qui garde en mémoire le mouvement qu’on lui donne. « Ces fleurs ont réalisées à partir d’une seule feuille de deux mètres quarante », (pour les plus petites au sol, ndlr) nous interpelle Junior Fritz Jacquet : « Imaginez le travail des géantes qui ont été modelées à partir d’un papier dont la dimension dépassait de deux à trois fois la taille de la pièce ». L’artiste désigner a dû louer une patinoire de 2000 m2 en guise d’atelier pour cet extravagant chantier ; un an et demi de travail préparatoire fut nécessaire pour réaliser l’œuvre globale : « En fait cette installation s’inscrit dans un projet bien plus vaste, qui s’appelle L’océan de Léa, précise l’artiste, il a pris naissance dans la patinoire désaffectée de Saint-Ouen, à la découverte d’un stock de 10 tonnes de papier déclassé qui devaient partir à la poubelle. »

Cette œuvre tentaculaire labellisée « La mer en commun » s’est exportée au Grand Palais puis à Washington ; revenue au Quai d’Orsay, elle est partie à Nice, puis à Clichy où l’on peut encore en découvrir la plus grande partie, en accès libre, au Pavillon Vendôme jusqu’au 10 janvier 2026, tandis qu’un bel échantillon de ce biotope aquatique fut réimplanté au château de Vaux-le-Vicomte. Cinq personnes ont œuvré ensemble pendant plus de 5 jours pour débarquer les pièces des camions et façonner à la main cette scénographie sous-marine fantasmée alors que tout le mois d’aout avait été nécessaire au pliage au froissage et au modelage du fascinant matériau « pour concocter, les fleurs, notamment les éruptives propres à l’architecture des lieux, à l’équilibre de la pièce et pour donner le change au grand sapin », précise le sculpteur de papier né en Haïti en 1979, passé maître de l’origami dont il découvrit la technique à Saint-Ouen, à l’âge de 7 ans. Une destinée digne d’un conte de fées ! D’ailleurs si l’expérience vous tente aussi, rapprochez-vous du CRIMP (Centre de recherche international de modélisation par le pli) : le collectif pluridisciplinaire né en 2000, propose des ateliers dédiés aux techniques origamiques spécifiques au développement de modèles évolutifs bio-inspirés !

« Cette pièce vous apprend l’humilité », conclut Junior Fritz Jaquet qui souhaitait offrir par cette œuvre immersive monumentale et singulière « un moment d’apaisement aux visiteurs du château ». Sous le regard des illustres bustes qui peuplent d’ordinaire le grand salon, nous en restons proprement médusé(es) tandis qu’au plafond par une projection visuelle et sonore, des bancs de poisson poursuivent avec nonchalance, leurs destinations collectives.
« Chaque salon est une escale vers un monde intérieur, chaque décor une invitation à laisser place à l’imaginaire, reprend Mathieu Michaud qui nous donne rendez-vous dans le parc à 18h pétantes pour une autre fantasmagorie totalement chimérique, tandis qu’au premier étage du château, se joue une énigmatique performance proposée par la compagnie Tada Immersive ! Inspirée par un conte de Charles Dickens, celle-ci promet de nous confronter au mystère d’un « Réveillon de Noël » sans fin, dont les invités d’une veillée antérieure revivent en boucle, quelques minutes de l’événement passé… Comme si cette impression de déjà-vu à Noël ne vous était pas familière ?!
Impressions mémorielles
La trêve hivernale comme chacun sait, est un passage spatio-temporel, une brèche ouverte dans l’entre-deux mondes.
Bien emmitouflés dans nos manteaux et cache-nez, nous voilà sur la grande terrasse du château admirant le parc et ses jeux de lumière dans la pénombre du solstice d’hiver : le « Rêve éveillé » ne durera que 8 minutes mais il restera en boucle bien plus de 24 heures dans nos cœurs désengourdis… Ce mapping géant à l’esthétique hétéroclite débridée projeté sur les 1000 m2 de façade est bel et bien le clou d’un spectacle total, d’une hallucination visuelle et sonore, menée au rythme jazzy des courses poursuites de trois jeunes garçons espiègles et rieurs dont les facéties cette année nous tiennent de fil conducteur : un Gulliver y soulève la toiture du château de Vaux-le-Vicomte comme s’il voulait en ausculter l’intérieur de la boite crânienne. Entre braquage mémoriel, rêve ou cauchemar pour certains, en jaillissent des flash-backs, des bribes de scénarii empruntés aux fables et aux contes de Charles Perrault ou de Jean de la Fontaine qui vécurent en ces lieux.

« Nous sommes les maillons d’une histoire de France qui se joue là depuis 350 ans, rappelle Ascanio de Vogüé, avant de nous quitter. Nous en sommes les dépositaires en espérant que cette histoire perdure encore pendant des années, sans conflit d’intérêt avec d’autres formes de mécénat car la visite est à la fois source de partage et de financement nécessaire à la vie du château… ». Cofinancé par des mécènes, soutenu par des partenaires tels que Le Blanc Illuminations, Les maisons Canasuc, Fossier, ou Comptoir du Cacao, et d’indispensables fonds publiques (pour un événement de l’ordre cinq cent mille euros d’investissement cette année, ndlr) « Le Grand Noël est avant tout une aventure humaine, avec des partenaires solides, sélectionnés pour leur savoir-faire, leur audace et la qualité de leurs créations françaises », souligne le directeur. Voilà qui est dit !
Le château est accessible par un système de navettes qui vous téléportera du RER de Melun à la grille, à condition de réserver sa place pour cet inoubliable voyage ! Alors n’attendez-pas le 4 janvier 2026, pour vivre une expérience vibrante et bien réelle, entre la nostalgie d’une époque fantasmée et l’adoucissement de la nôtre par le rêve !
Informations pratiques>
Du 14 novembre au 4 janvier 2026, tous les jours de 10h à 19h (dernier accès guichet à 18h30). Projection sur la façade « Vaux-le-Vicomte, « Un rêve éveillé » tous les jours à 18h et 18h30, sans supplément. Patinoire – Surface de 350 m2 : tous les jours de 10h30 à 18h – 5€ par personne pour les patins et les patinettes pour les tous petits
Tarifs : Semaine 23.90€ (plein tarif), 18.90€ (tarif réduit) 17€ (jardin)Tarifs : week-end et vacances scolaires, 25.90€ (plein tarif) 20.90€ (tarif réduit) 19 € (jardin) Gratuit pour les moins de 4 ans)
Navettes : Depuis Paris : Ligne R + Navette depuis la gare de Melun : Allers-retours quotidiens (Tarif AR : 12 € par adulte et 7 € par enfant). La réservation en ligne est obligatoire.
En supplément Le réveillon de Noël : 1h (debout et déambulatoire) les mercredis et week-ends Horaires : 13h30 / 15h30 / 17h / 18h30 (11h / 13h / 14h30 le 31 décembre). Se présenter 15 min avant la séance aux portes du château. Plein tarif : 14,90€ à partir de 13 ans / Tarif réduit : 10,90€ (6-12 ans) Sur réservation uniquement sur le site www.vaux-le-vicomte.com. Le spectacle est adapté aux enfants dès 6 ans , mais malheureusement non accessible aux fauteuils roulants et poussettes.
Visuel d’ouverture> maquette du château, détail du salon transformé en palais des glaces l’architecte et décorateur Mathieu Michaud.

