Juste après le big bang, samedi 29 mars à 20h, les artistes Franck Vigroux et Antoine Schmitt feront émerger du chaos des formes visuelles et sonores dans le bruit et la fureur d’une de leurs toutes premières performances, Tempest, une pièce mythique des scènes électroniques que le duo d’artistes avait créée 13 ans plus tôt et qui se joue ce soir au Cube de Garges-lès-Gonesse, dans le cadre du « Micro-festival du cosmos ». Une occasion unique pour ArtsHebdoMédias de revenir sur le parcours du duo d’artistes tandis que leurs nouvelles créations communes ou solo font le tour du monde et se jouent parfois à guichets fermés ! Dès 14h30, d’autres festivités – conférences, expositions et un spectacle* – habiteront Le Cube, structure dédiée aux cultures numériques fondée à Issy-les-Moulineaux dans les années 2000, ouverte depuis janvier 2023, dans un nouvel écrin géant de 10 000 m2 du Val de l’Oise.
A l’issue d’une tournée internationale Franck Vigroux et Antoine Schmitt se sont retrouvés les 13 et 14 mars derniers à la Mac de Créteil puis le lendemain à Clermont-Ferrand dans le cadre du festival Vidéoformes – deux scènes historiques pionnières de la création numérique – pour nous offrir une nouvelle forme de fantasmagorie synesthésique et contemplative transcendée cette fois-ci par le chant, Nacht II. L’occasion était belle de rencontrer le duo d’artistes qui ce soir (29 mars) au Cube de Garges (re)plongera les spectateurs dans l’une de leur toute première performance sensorielle immersive dont la composition sonore interagit avec le flux ininterrompu d’une tempête de particules visuelles générées en temps réel.
Le premier Franck Vigroux, musicien performer issu de la scène underground (noise) délaisse sa guitare pour explorer le spectre offert par la composition électroacoustique et co-fonde avec Michel Simonot, le Festival Bruits Blancs dédié aux écritures contemporaines. Artiste protéiforme Vigroux orchestre depuis 2010 au sein de la compagnie D’Autres Cordes, la co-création de spectacles dans une esthétique tellurique convoquant par la danse, le théâtre, la poésie ou l’art vidéo…, le cheminement de la condition humaine à travers des univers en transformation.

Le second Antoine Schmitt, explorateur des langages de programmation open source, s’inscrit dès la fin des années 1980 dans les champs hybridés de l’art programmé, performant dans les milieux de la danse ou sur les scènes numériques lors de collaborations artistiques, tandis que ses créations personnelles sont présentées sous la forme d’installations, d’objets ou de « situations » dans des expositions collectives ou des « solo shows » en galerie. Ainsi, quelqu’en soit la manifestation, l’œuvre cinétique, conceptuelle d’Antoine Schmitt, s’exprimant le plus souvent sous la forme esthétique minimale du pixel monochrome*, n’a jamais cessé de questionner les processus mêmes du mouvement et les forces qui l’inspirent – qu’elles soient d’ordre cosmique, de nature plastique, philosophique ou sociale. Rien d’extraordinaire – vraiment ? – à ce que les deux artistes se soient retrouvés pour fomenter une « tempête ».
ArtsHebdoMédias . – Pouvez-vous nous redonner le contexte de création et la genèse de Tempest ?
Antoine Schmitt. – Tempest a été créé en 2011 et 2012, en résidence dans le studio de Franck en Lozère et dans le Centre d’Art Databaz à Angoulême. Nous avions déjà travaillé ensemble car j’avais participé comme artiste vidéo à une création transdisciplinaire de Franck en 2010 avec plusieurs autres artistes et auteurs, et nous avions eu envie de créer un duo audio-visuel plus radical. La première de Tempest a eu lieu dans le Festival Ososphère à Strasbourg en décembre 2012.
Tempest associe aux instruments de la composition sonore les algorithmes de la création visuelle : comment se jouent les interactions entre les deux média ? Pouvez-vous nous en donner quelques clefs ?
Franck Vigroux . – A vrai dire cela remonte un peu ! Mais je me souviens avoir composé en regardant les images d’Antoine ; de manière intuitive j’ai essayé de suivre les formes, les mouvements des pixels, le concept autour du bruit. Ensuite il y a eu tout une proposition sur la forme globale, la dramaturgie. L’idée bien sûr, c’est de toujours trouver le bon équilibre pour ne pas « tuer » l’image ou trop illustrer. Il s’agit bien d’une composition musicale et non pas « sonore » avec tous les ingrédients les plus élémentaires de la musique classique, harmonie, rythme etc. En ce sens c’est une musique finalement très européenne mais avec des instruments et des sons qui ne sont pas ceux de l’orchestre mais issues de l’électronique et amplifiés. La particularité ici, c’est que la musique est destinée à ces images et qu’à mes yeux les deux sont indissociables.
Antoine Schmitt. – Pour Tempest, toute l’interaction entre l’image et le son est humaine : nous nous synchronisons l’un sur l’autre, avec quelques points de rendez-vous. Franck voit mes images et j’entends sa musique. Nous sommes en semi-improvisation et nous nous suivons l’un l’autre.
Franck, avez-vous composé une partition à votre manière ? Sous quelle forme est-telle écrite, mémorisée ?
Franck Vigroux. – Oui tout est mémorisé. C’est une bonne question car elle en soulève une autre en creux, celle de la transmission. Même si ce n’est pas ma préoccupation première on peut s’interroger en général sur la conservation de beaucoup d’œuvres électroniques/numériques, car il y a un certain nombre de données bien précises, tels ou tels sons par exemple dans mes pièces pourraient demander énormément de travail pour être recréés à l’identique, mais de la même façon qu’avec tout langage les choses se diluent ou se perdent, c’est la vie !
Antoine, avec quel langage programmez-vous vos compositions visuelles ?
Antoine Schmitt : Pour chaque spectacle, je mets au point et je programme moi-même un instrument visuel spécifique au projet. Je le programme en « Processing ». Je pilote ensuite cet instrument pour créer les images en direct, à l’aide d’une console Midi pleine de boutons rotatifs. Pour Tempest, j’ai créé une simulation d’univers physiques (particules, gravité, forces électromagnétiques, forces inventées) et pendant le spectacle, je manipule l’intensité de ces forces pour créer des équilibres et des déséquilibres, qui créent des formes.
Ensemble vous avez créé d’autres pièces dans une esthétique assez proche comme Cascade ou ATOTAL… Et tout récemment Nacht II que l’on a eu récemment la chance de découvrir en France. Sous quelle impulsion ces performances ont-elles été créées et qu’ont-elles apporté à votre recherche ?
Antoine Schmitt. – Après Tempest (2012), nous avons créé les concerts audio-visuels Chronostasis (2018), ATOTAL (2012), Cascades (2022) et Vidéoscope (2023). Chaque pièce nait différemment, mais toujours avec un concept « source » qui nourrit tous les choix. Ces différentes pièces nous ont aussi permis d’explorer toutes sortes de modes de synchronisation en plus de la synchronisation humaine. Dans ATOTAL et Vidéoscope, il y a une connection Midi électrique entre le dispositif sonore et le dispositif visuel, pour une synchronisation extrême des événements. Pour Vidéoscope, on a en plus, une synchronisation audio : le microphone est ouvert et le son influe sur la dynamique et la texture de l’image. Nous avons aussi exploré diverses manières de travailler : dans Vidéoscope la musique était préexistante et les images ont été créées ensuite, dans Cascades c’est l’inverse, les images existaient sous forme d’installation et Franck a créé la musique en s’en inspirant.

Avec Nacht II, vous introduisez la voix – celle de Loïc Varanguien de Villepin – c’était était une première mondiale me semble-t-il à Créteil ? Pourquoi et/ou à quel moment avez-vous eu le désir de cette troisième collaboration qui ajoute une touche d’humanité sublime à la performacne A/V ?
Franck Vigroux. – J’avais précédemment collaboré avec le chanteur Loïc Varanguien de Villepin dans Chutes une grande forme plus théâtrale, que j’avais mise en scène et dans laquelle je n’étais pas au plateau, à la suite de cette expérience j’ai eu envie de travailler avec lui sur un projet plus concertant et c’est là que j’ai proposé à Antoine de nous rejoindre. Les voix de Nacht sont multiples, du cris « heavy metalesque » au chant médiéval ou robotique, quelque chose de surnaturel qui provoque une sorte de choc, un déplacement des repaires, une fois associé, plongé dans l’univers électronique visuel et musical.
Combien de temps de résidence sont-ils au moins nécessaires pour créer une pièce telle que Tempest ou Nacht, après plus de dix ans de collaboration ?
Franck Vigroux. – Tout dépend de la forme, je dirais que pour moi-même, écrire un projet solide et qui se tient de bout en bout, il faut deux ans. Les temps de « résidence » sont nécessaires bien sûr mais souvent l’expérience du live amène à corriger et à ajuster au fil de l’eau ; il est rare qu’après une première, l’on clame « c’était parfait ». Pour réussir un projet il faut du temps, de la modestie, savoir prendre du recul et travailler dur.
C’est dans le cadre du programme Micro-Folie initié par Didier Fusiller directeur de La Villette et soutenu par le Ministère de la Culture que cette pièce Tempest sera rejouée nous semble-t-il : que pouvez-vous nous dire de ce dispositif d’aide à la diffusion ? Vous semble-il vertueux ?
Antoine Schmitt. – dans ce dispositif, plutôt orienté vers les arts plastiques (numériques), les lieux ou architectures de type Micro-folies peuvent programmer des œuvres d’un même catalogue sous la forme de Micro-festivals et être ainsi soutenus financièrement par le programme Micro-Folies en question, selon des modalités variables. J’ai plusieurs fois exposé des œuvres ou monté des ateliers dans le cadre de Micro-festivals et il y a quelques performances et concerts dans le catalogue dont Tempest fait partie.
Franck Vigroux. – A ma connaissance il y a très peu de performances dans ce catalogue, mais oui c’est extrêmement vertueux car cela permet à des tous petits lieux de nous inviter à moindre frais, dans des zones très défavorisées artistiquement, où des publics qui ne franchissent jamais le seuil de la salle de spectacle ont pu nous voir sans être obstrués par la terrible barrière du « ce n’est pas pour moi ». La politique de l’offre est cruciale, parler d’art et non pas de culture, balayer les préjugés, en finir avec l’instrumentalisation politique de l’art et des artistes. Il n’y a pas de fatalité -seules des politiques publiques consolidées, érudites et courageuses feront avancer les choses.

Vos concerts visuels se jouent parfois à guichets fermés à l’étranger. Quels sont les publics, les pays, les lieux avec lesquels vous avez créé des liens particuliers ? Comment expliquez-vous qu’on ne puisse vous voir plus souvent à la Philharmonie ou sur d’autres scènes nationales françaises en dehors des scènes d’arts numériques ?
Franck Vigroux . – Il n’y a pas de réponses simples, c’est vrai que dans certaines villes il y a toujours beaucoup de monde, avec des lieux qui me suivent, à San Francisco par exemple où j’étais encore il y a peu, j’ai l’impression que je peux dire qu’il y a un public qui me suit là-bas et que je m’y sens chez moi, mais je peux dire la même chose de Perpignan avec l’Archipel et quelques autres villes en France et certaines institutions qui m’ont beaucoup soutenues comme la biennale Nemo, la Mac de Créteil, le théâtre de Mende et j’en oublie sûrement. Après, il y a des programmateurs qui n’aiment simplement pas mon travail ou ont de forts à priori. C’est le jeu, les teasers, le « pas vu pas pris », il faut l’accepter. Je sais aussi que plein de gens en France aimeraient que l’on viennent jouer chez eux, j’ai beaucoup de messages en ce sens sur les réseaux sociaux qui me demandent « Quand jouez-vous à Toulouse, Lyon, Bordeaux, Lille… ? » Malheureusement dans ce « marché », parce que même si nous ne sommes pas dans une « industrie », il s’agit pourtant bien d’un « marché » hyper concurrentiel et aujourd’hui il y a toujours plus de contraintes qui pèsent sur les lieux de spectacles, où chacun d’entre eux doit se distinguer par sa spécificité pour espérer maintenir sa subvention… J’en conclue, donc que les projets comme les miens, pleins de porosités esthétiques et disciplinaires sont plus difficiles à caser. Quoi qu’il en soit je ne dis surtout pas que « c’est mieux ailleurs », au contraire la France est incontestablement le pays au monde où les artistes sont le plus soutenus, à comparaison égale ! Enfin c’était le cas jusqu’à peu, mais là, nous prenons un tournant jamais vu et c’est très inquiétant.


Tous deux vous menez de front d’autres collaborations et des carrières en solo, à l’international comment arrivez-vous à articuler vos rendez-vous et qu’elle est votre actualité du moment.
Franck Vigroux. – J’ai constitué tout un répertoire qui vit et ça vit plutôt bien jusque-là, au fil des demandes ; j’ai constamment un ou deux projets en développement chaque année, je viens de finir Thirst avec Kurt d’Haeseleer un concert « 3D », je prépare une nouvelle forme théâtrale Hunger, mais ça c’est sur le temps long, et puis un nouveau disque pour le label Raster qui sera probablement l’objet d’un live AV Vidéopolis. J’ai aussi dans mes cartons la revisitation de TransEurope Express de Kraftwerk avec le musicien Britannique Matthew Bourne…
Antoine Schmitt. – En effet, c’est assez intense de mener de front un travail dans le domaine des spectacles avec Franck, ou avec la compagnie K.Danse dans le champ chorégraphique ou encore, une œuvre dans le milieu des arts plastiques avec des collaborations engagées avec deux galeries qui représentent mon travail, la Galerie Charlot à Paris et Galerie DAM Projects à Berlin outre les participations lors de festivals ou des expositions personnelles. Mais ces deux univers sont poreux et se nourrissent l’un l’autre artistiquement. Il faut juste bien gérer le temps. En ce moment, je profite d’une petite pause dans les voyages liés aux spectacles, pour organiser ma participation à l’exposition Spier Light Art, jusqu’au 21avril 2025 en Afrique du Sud, et une autre à Bâle en juin au sein de l’exposition Digital Art Mile avec la Galerie Charlot pendant la foire d’Art Basel.

Complément d’information > Retrouver l’actualité des artistes sur les sites d’Antoine Schmitt, représenté à Paris par la Galerie Charlot et à Berlin par la galerie DAM Projects ou sur le site gratin.org, et de Franck Vigoux sur le site D’autrescordes
Programme du « Micro-festival du cosmos »
> 14h30, des visites guidées de l’exposition « Sous le même ciel ? », la nouvelle exposition du Cube Garges, explorant la notion de worldbuilding, via une exploration du jeu vidéo indépendant et artistique, particulièrement dans sa capacité à interroger nos mythes et notre manière d’habiter le monde.
> 15h et 17h, le spectacle sous dôme #DRIFT, porté par les artistes associés de notre saison actuelle : la compagnie le Clair Obscur. #DRIFT est une expérience immersive sous dôme alliant arts et sciences, où une actrice évolue dans l’immensité du vide. Conçue pour émerveiller petits et grands, l’œuvre multimédia invite à la contemplation et imagine un avenir écologique de l’exploration spatiale à travers une narration de science-fiction. Issu d’une écriture collaborative, #DRIFT est le fruit de rencontres entre enfants, astrophysiciens, un auteur de science-fiction et des artistes des arts vivants et numériques. Un trailer est visible ici.
> 18h, « Être au cosmos », un cycle de conférences art x sciences et de projets artistiques, avec au programme : Acoustic space par Fréderic Baudin, Nathalie Guimbretière. L’Œil de Mars par Ikse Maître, Mathieu Vincendon> Les imaginaires art-science par Frédéric Baudin, Nathalie GuimbretièreCes conférences entrent dans le cadre de journées de couplages entre le Cube Garges et la Chaire art-science de Paris-Saclay — et sont en partenariat avec : le sas ; l’Institut d’Astrophysique Spatiale (IAS) ; le Laboratoire Atmosphères, Observations Spatiales (LATMOS) ; l’ Institut de recherche sur les lois fondamentales de l’Univers (Irfu) et l’Université Paris-Saclay
> 20h, Tempest, un live AV de Franck Vigroux & Antoine Schmitt, recrée le bruit et la fureur des maëlstroms originels après le bib bang d’un système-univers de pur chaos, apparaissant dans les mouvements de millions de nanoparticules et le rugissement de l’air. En manipulant les forces internes à ce chaos, les performers font naître des formes sonores et visuelles qui se développent dans le temps, de manière plus ou moins stable, plus ou moins lisible. Un trailer est visible ici.
Image d’ouverture> Détail, Cascade Antoine Schmitt à la programmation visuelle à gauche et Franck Vigroux à la console électronique à droite pour la partition sonore ©Photo Quentin Chevrier

