Œuvres entre les lignes

Après une saison consacrée à la peinture figurative française, MO.CO. Montpellier Contemporain explore les liens entre art et littérature, entre les artistes des mots et ceux des formes, dans une exposition qui se déploie dans ses deux centres d’art, le MO.CO. et le MO.CO. Panacée. A découvrir de toute urgence, l’événement ferme ses portes le 19 mai.

A Montpellier le centre d’art MO.CO. présente une exposition originale intitulée Entre les lignes. Originale car elle rassemble au sein d’une même manifestation des écrivains qui ont montré leur intérêt pour la critique d’art et des artistes. Ce titre rappelle aussi ce que le film éponyme d’Eva Husson sollicitait du spectateur, à savoir comprendre ce qui n’est pas forcément donné à voir. Selon ce même effet, la conception de cette d’exposition met tout en œuvre pour éclairer les liens entre textes et peintures, et sa mise en place est à l’image de celle d’un livre avec ses cinq chapitres faisant état de la perception des écrivains sur des situations plus ou moins singulières vécues avec les artistes. La partie contemporaine est ainsi enrichie de pages inédites qui nous invitent par duo, à interpréter ces liens.
C’est un parcours qui débute par un rappel historique intéressant, de celui qui initia la critique d’art, le philosophe Denis Diderot, auteur de Jacques Le fataliste, en inaugurant le statut de la critique d’art, dès ses premiers commentaires, au XVIIIe siècle. A cette époque Jean-Baptiste Greuze n’échappa pas à ses piques, Diderot lui reprochait de vouloir malencontreusement sortir des scènes de genre pour se lancer dans la peinture d’histoire avec son fameux Caracalla, en revanche, Chardin fut lui, encensé, Diderot débattant sans fin des techniques et des sujets, comme le feront plus tard Baudelaire ou Zola pour la fin du XIXe siècle. Mais les parallèles ne s’arrêtent pas là, et on constate que bon nombre d’écrivains se sont essayés sur la question. C’est l’occasion pour le MO.CO. de structurer une exposition autour du fonds du Musée Fabre, assorti de prêts réalisés par des collectionneurs, en y associant des cartes blanches laissées à plusieurs duos d’écrivains et peintres.
Après avoir franchi ce préalable historique superbement démontré par les œuvres, l’aporie d’une telle exposition eut été de vouloir montrer de la littérature, c’est-à-dire des pages d’écriture faisant figure d’œuvres comme le font fréquemment les institutions reconnaissantes à leurs génies littéraires, ici il se passe autre chose. En confiant à ces duos d’artistes la mise en scène de cette relation, le commissaire a su, de fait, éviter cet écueil. Numa Hambursin, directeur artistique du MO.CO, a invité des écrivains contemporains à « passer à l’action », comme l’avoue Daniel Rondeau, représentant d’un premier « couple » qu’il fait avec Eduardo Arroyo. Et ces deux passent à l’action en ce sens que les forces de chacun d’entre eux s’équilibrent dans un aller-retour graphique selon ce que l’écrivain saisit du peintre, ou ce que le peintre fait naître dans l’imaginaire de l’écrivain. Mais cela vaut pour tous, à l’instar des exemples historiques qui les ont précédés. Il faut dire que Numa Hambursin réunit, entre autres, dans un même élan esthétique Malraux et Mirò, Francis Ponge et Germaine Richier, Simone de Beauvoir et Giacometti, Paul Valéry et Ingres, prouvant parfois que l’avant-garde n’était pas toujours appréciée.
Arroyo, en duo ici avec Daniel Rondeau, avait le privilège d’être deux fois artiste comme l’affirme Rondeau. Il était en effet écrivain en plus d’être ce plasticien appartenant à la Nouvelle Figuration. Doit-on comprendre que cette nouvelle figuration reposait sur sa manière de répondre par des aplats de couleur à un rythme d’écriture qui met à distance le réel tout en l’affirmant ? Sa peinture sans illusion d’optique aborde la douleur sans dramatisation évidente et touche Rondeau en cela. Une des œuvres exposées montre le boxeur Yanek Walzack en trois séquences évoquant tour à tour une taverne de Montmartre « A la chope du nègre », le boxeur en action et sa paire de gants suspendue, détachée de tout espace. Cette œuvre aurait pu d’ailleurs faire l’objet d’un duo avec l’écrivain Jacques Henric, auteur d’un talentueux roman, Boxes, relatant l’échange sensuel de mondes a priori opposés mais que l’impertinence (ou la pertinence) du regard rend complices.
Nous découvrons ensuite deux autres chapitres, traités de façon plus biographique par Maryse Desbiolles et Christine Angot. Leurs modes ne sont pas réellement critiques mais poétisent l’intimité. Nous assistons d’abord à ce que Maryline Desbiolles donne à voir de ses relations personnelles avec le sculpteur Bernard Pagès. Desbiolles raconte d’abord, comment, à travers son amitié avec le poète Jacques Lepage dans les années 1970, elle rencontre à Nice quelques artistes autour de Supports/Surfaces, dont Bernard Pagès, de qui elle devient la muse et poétesse attitrée. Dans Paysage au Hangar, titre qu’elle a donné à sa sélection d’œuvres, elle fait cohabiter les superbes lignes spatiales de Pagès, avec les œuvres de Pincemin et celles de Toni Grand, ayant tous été plus ou moins attachés au groupe Supports/Surface. C’est à partir d’une œuvre de jeunesse de Pagès représentant un hangar au caractère non finito, comme elle le précise, qu’elle a thématisé l’ensemble, qui semble orchestrer cette présentation où les œuvres n’en finissent pas de construire un espace sans fin, magnifiquement découpé par les pièces exposées (Les Fléaux, 1994).

Vue d’exposition, Dressing de Christine Angot scénographié par Patrick Bouchain. ©Christine Angot/Patrick Bouchain

Puis c’est au tour de Christine Angot de recourir à l’urbaniste et scénographe Patrick Bouchain pour exprimer un espace autant obsessionnel, celui de l’enfance, qu’un espace réel où le spectateur doit découvrir « entre les lignes » la connotation proposée. L’espace scénographiée par Patrick Bouchain selon le désir d’Angot est intitulé Dressing pour que l’un fasse, disons-le de manière triviale, les choux gras de l’autre. Autrement dit, l’idée d’Angot est de montrer son dressing, comme il arrive souvent de dévoiler le lieu caché de l’écrivain, le bureau, son lieu de création révélant la création minimaliste et lumineuse de Bouchain. L’espace est composé d’un parcours sobre, vide, où quelques pièces de vêtements colorés, serrées dans un placard tout aussi blanc, viennent faire redondance avec le titre. A la manière de boîtes aux lettres, des caissons blancs et lumineux sont accrochés au mur, petites boites à lumière desquelles sortent des récits sur ses propres vêtements. Sans que cet apparent anonymat ne soit anodin, car la scénographie montre d’une certaine façon l’antichambre du fantasme et de la douleur, figure préliminaire de l’inceste qui porte l’écriture de Christine Angot. Ce n’est donc pas une idée générale de dressing telle qu’on pourrait l’imaginer dans une exposition, mais le dressing particulier de madame Angot, dont on peut se demander si la projection narcissique de l’intime et celle de la souffrance archaïque de l’inceste peuvent être nécessairement partagées par le visiteur à moins qu’il ne s’agisse d’un plus restrictif dépouillement de soi. Entre texte et image il y a le texte, entre les vêtements suspendus et les commentaires sonores, l’interaction se fait par le texte, entre le blanc espace créé par Bouchain et la fabrique sentimentale, Angot en seule opératrice imprime au visiteur l’injonction de ressentir ce qu’elle ressent. Elle diffère un malaise ancien de la douleur enfantine et traduit son trouble actuel d’avoir perdu tout interlocuteur, par la fiction des monologues. Autrement dit, une toile se tisse entre l’enfance, la perte, le réel, la banalité quotidienne, le sentiment, ce tout qu’elle souhaite faire partager pour en diviser le fardeau.
Enfin, dans l’autre lieu qu’est La Panacée cette fois, se trouve une sélection d’œuvres réalisée par l’écrivaine Jakuta Alikavazovic, d’une part et par Jean-Baptiste Del Amo de l’autre. Les auteurs ont illustré leur position curatoriale par des didascalies plastiques d’artistes aussi fortes et évocatrices que les photos d’Andres Serrano, les traces de Claudio Parmiggiani, les éléments organiques de Bianca Bondi… Au travers d’une adresse à Vincent Honoré, devenue mémorielle puisqu’il a brutalement disparu en novembre 2023, l’artiste serbo-croate Alikavazovic fait allusion à son enfance où la force de l’écriture s’est ancrée dans une mémoire traversante qui restitue par bribes, des images flottantes communes aux textes. Les effacements et traces de Parmiggiani ainsi que les blocs sculptés de Danh Vo restituent avec justesse la difficulté d’écrire des images mentales que seules les œuvres peuvent concrétiser. L’espace travaillé en devient poétique et ressemble à des stases de rêves illustrées par les œuvres. Enfin Jean-Baptiste Del Amo rend compte de sa part de « marginalité », d’une souffrance vécue qu’il actualise en convoquant les morgues de Serrano, les « autopsies » de Jeffrey Silverthorne ou les étoffes-suaires de l’artiste mexicaine Teresa Margolles. Mais au-delà de cette illustration par les faits, Del Amo introduit un sentiment compassionnel, fusionnel, entre lui, les plasticiens choisis et le public qu’il emporte dans son sillage, en excluant toute origine concrète de la mort qui devient voile et toile de fond, violence ordinaire dont les incises nous sont trop familières. C’est le cas extrême de Margolles dont le travail impressionnant consiste à éponger le sang de scènes de crimes et d’en rendre une vision crue, en suspendant les étoffes maculées, tout comme les coutures de chair en gros plan de Silverthorne dans sa série Morgues (Femme qui est morte dans son sommeil, 1972), qui proposent un équivalent des raboutages psychologiques de l’écrivain pour survivre.
Cette exposition documentée et intelligemment conçue offre un regard audacieux sur les liens qui unissent art et écriture, elle révèle la passerelle entre le grouillement des images plastiques et les connotations textuelles provoquées dans un même processus iconique dont la scénographie fait la synthèse. S’il y avait une gageure à imaginer une telle exposition, on peut en conclure que malgré le choix restrictif des auteurs, elle n’a pas démenti à ce qu’Umberto Eco nommait le « vertige de la liste ». Il reste que le titre même de l’exposition, Entre les lignes, illustre à point nommé non seulement la part de ce que peut interpréter ou deviner le visiteur dans ce qui est montré, mais aussi cet espace plus traditionnel réservé à la peinture, couleur posée entre deux tracés. Là où se passe le sujet. Mais on peut aussi s’en remettre à ce qu’il se produit dans l’esprit du spectateur lorsque celui-ci forge une synthèse personnelle de qu’il veut bien comprendre de la relation proposée en tout indépendance des propositions formulées. S’invite alors une forme de rhétorique dans la philosophie de l’exposition, à savoir qu’entre les lignes pourrait être la métaphore permanente de ce qu’il y a à saisir de tout type d’exposition. Sauf qu’en qualifiant ainsi l’exposition elle-même, le titre produit une redondance qui en devient injonctive mais aussi ludique.

Contact> Entre les lignes. Art et littérature, du 2 mars au 19 mai 2024, MO.CO. et MO.CO. Panacée, Montpellier.

Image d’ouverture> Bernard Pagès, Les Fléaux, 1994. ©Bernard Pagès

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