Merveilles au jardin à Chaumont-sur-Loire

Un des événements phares du Domaine de Chaumont-sur-Loire est son Festival international des Jardins, véritable laboratoire végétal où créateurs et paysagistes explorent les imaginaires et les formes du jardin contemporain. En perpétuelle réinvention, la manifestation permet d’expérimenter de nouvelles approches botaniques, écologiques et esthétiques répondant tant aux évolutions des pratiques jardinistiques qu’aux enjeux climatiques. Chaque année, des concepteurs venus du monde entier rivalisent d’imagination pour répondre aux exigences singulières d’un thème. En 2025, le Festival se parcourt comme un immense livre vivant aux chapitres les plus inattendus et merveilleux : Il était une fois au jardin est une édition exceptionnelle. « Dans ces jardins à inventer, toutes les vertus, toutes les qualités végétales et toutes les thématiques de notre temps ont été envisagées et proposées à travers le prisme du conte », explique Chantal Colleu-Dumond, l’instigatrice de la proposition et directrice de l’institution. Reprenant cette thématique, les Conversations sous l’arbre accueillent cette semaine, au Bois des Chambres, Aurélia Gaillard, professeur émérite de littérature française à l’Université Bordeaux Montaigne, Jean-Pierre Le Dantec, écrivain, Jean-Sébastien Steyer, paléontologue rattaché au Muséum national d’Histoire naturelle, et l’artiste Samuel Tasinaje, pour deux jours de discussion et de réflexion. Voici le texte écrit pour l’occasion et une sélection d’images inspirantes. Soyez nombreux à nous rejoindre !

Là où poussent les histoires enfantines, au détour d’une clairière ou derrière une haie de ronces, peut surgir un jardin. Espace clos, ordonné, parfois ensauvagé, il est le lieu où le merveilleux s’enracine et s’épanouit. Entre les topiaires disciplinées des jardins classiques et les forêts épaisses qui bordent les récits initiatiques, la nature domestiquée est le théâtre d’une métamorphose : celle du monde réel en paysage symbolique, du récit en fable, de l’enfant en sujet. Le conte et le jardin partagent cette capacité à traduire une expérience intérieure en un corps appréhendable par d’autres. Tous deux puisent dans l’imaginaire, donnent forme aux aspirations, mettent en scène le désir.

Barochories, Antoine de Lavalette, avec Marie Couronne, France. ©Photo MLD
Les Bois d’Or, Anna Petrikova et Barbora Hubkova, accompagnées de Matei Roth, République tchèque. ©Photo MLD

Pour Francis Hallé, le jardin n’est pas seulement un lieu de culture, mais un « microcosme végétal » où se concrétise notre rapport aux autres vivants : l’homme y invente une nature seconde, maîtrisable mais néanmoins mystérieuse. Le jardin est ce que Michel Foucault appelait une hétérotopie, un contre-espace propice à la projection et à la réinvention du réel. Le conte, lui, déploie sa narration dans une temporalité suspendue, souvent hors du temps historique, pour faire émerger du sens sous les oripeaux de l’étrange. Il est lui aussi hétérotopie, un entre-deux symbolique, où se réconcilient l’harmonie et le chaos, la norme et la transgression.
Le lien entre jardin et conte se déploie dans une pensée du seuil. Parce qu’il est ce qui les sépare et les relie à la fois, le jardin interroge la frontière entre nature et culture. Le conte, quant à lui, opère une traversée : il commence dans l’ordinaire pour conduire à l’extraordinaire. L’un comme l’autre incitent au cheminement. Le jardin d’Éden, par exemple, qui dans la tradition judéo-chrétienne représente la condition originelle de l’humanité, est à la fois matrice et perte, quand Ève et Adam en sont chassés. Cette ambivalence se retrouve dans les contes, où le jardin peut être perçu comme un paradis, mais le plus souvent comme un passage obligé.

L’Epopée du Haricot magique, Timothée Michelet, Lisa Even, Lucie Ruffie, Valentina Bouchaux et Théo Lespielle, France. ©Photo MLD
Le Jardin des Songes, Thierry Huau, Daniela Capaccioli, association Berceau de Nymphéas, France. ©Photo MLD

Ce que le jardin figure dans la matière vivante, le conte le figure dans le récit. C’est peut-être là que se tisse leur lien profond, dans cette capacité à faire tenir ensemble la réalité et la fiction, à ménager des zones troubles pour passer de l’une à l’autre. Lorsque Perrault érige des châteaux au cœur des bois ou que Madame d’Aulnoy peuple les bosquets de créatures féériques, ce n’est pas pour donner un simple décor aux aventures contées. Sous leur plume, le jardin devient personnage, déclencheur d’action et de révélation. Il est ce lieu liminal qui, comme dans La Belle et la Bête, pousse au franchissement, à la découverte de l’autre et de soi. Un lieu où cueillir une rose peut permettre d’affronter ses peurs, de dialoguer avec la bête, de se jouer des interdits.
Si le jardin est le lieu du merveilleux, c’est aussi parce qu’il condense des savoirs multiples – botaniques, médicinaux, symboliques – et les transmet. Le jardin des simples des monastères médiévaux, par exemple, articule soin du corps et élévation de l’âme. Certains contes mettent en scène une relation étroite entre les personnages et leur capacité à lire ou interpréter leur environnement. La Fille du diable (conte occitan) n’utilise-t-elle pas sa connaissance des plantes et des éléments pour créer des illusions, opérer des métamorphoses ? Dans les contes, le jardin apprend à lire le monde, à comprendre ses lois, à respecter ses équilibres. Le savoir y circule sous une forme symbolique et initiatique.

Lis-moi une histoire, Anne Marlangeon, France. ©Photo MLD
Hortus Pocus, Julie Fraisse, François Cereza, Milan Markovic, Veronica Richterova, France. ©Photo MLD

D’un point de vue artistique, le jardin a inspiré une iconographie féconde, tout en étant un lieu d’énonciation poétique. Dans les tapisseries médiévales ou les miniatures persanes, la nature stylisée forme un écrin, tant pour l’allégorie que pour la métaphore. Et la littérature n’est pas en reste : chez Oscar Wilde, dans Le Rossignol et la rose, le jardin devient le miroir d’une intériorité mélancolique, tandis que chez Colette, dans Sido, il est le lieu où tous les règnes (minéral, végétal et animal) vivent en harmonie, à l’abri du brouhaha et de la violence du monde. Le jardin, en littérature comme dans la vie, est une architecture à destination des sens.
Enfin, sa présence dans les contes n’est pas sans rappeler une tension anthropologique fondamentale entre le désir de maîtrise et la nostalgie des origines. Le jardin est la trace d’un monde mis en ordre. Le conte, oralité codée, est le vestige d’une sagesse populaire partagée. Chacun à sa manière, ils disent la précarité de l’équilibre entre l’homme et son environnement. Loin d’une vision naïve, jardin et conte proposent une mise en récit de la complexité, du vivant et de sa résilience.
Ainsi, le jardin est-il bien plus qu’un décor : il est matrice du conte. Et le conte, à son tour, est jardin de symboles. Tous deux invitent à habiter autrement le monde, à en cultiver l’imaginaire, autant que les formes. Dans une époque marquée par les crises écologiques et la confusion des récits collectifs, il importe peut-être d’interroger ces alliances anciennes, où la parole prenait racine dans la terre, et où la nature devenait langage.

Rhapsodie Himalayenne, Gauri Satam, Tejesh Patil, Srivibhu Viraj et Maanika Gupta, Inde. ©Photo MLD
La promenade enchantée. ©Photo MLD

Infos pratiques> Les Conversations sous l’arbre, Contes au jardin, les 22 et 23 mai 2025, au Bois des Chambres, Domaine de Chaumont-sur-Loire. Le Festival international des jardins est à découvrir jusqu’au 2 novembre, tout comme les expositions de la Saison d’art.

Image d’ouverture> Le Jardin de l’Odyssée, Maxime Boay, Odelie Marteau et Camille Massias, France. ©Photo MLD