Les mondes sans fin de Claire Fanjul

Papier, bois, céramique, œufs d’autruche, mobilier…. c’est avec une curiosité insatiable que Claire Fanjul explore, depuis près de quinze ans, les possibilités formelles et de textures qu’offre le dessin. Née en 1986 en Belgique, l’artiste est aujourd’hui installée à Lille et, parallèlement à sa recherche artistique, enseigne dans plusieurs institutions culturelles de la région. S’appuyant sur une grande maîtrise des techniques traditionnelles de la gravure – elle est titulaire d’une thèse intitulée L’acte de graver, soutenue en 2015 –, Claire Fanjul déploie de son trait minutieux, toujours en noir et blanc, un univers merveilleux et fantastique, habité par une faune et une végétation aussi étranges que complexes. Son inspiration puise tant dans les bestiaires moyenâgeux, les grands maîtres flamands et les anciennes cartes marines que dans la pop culture, le cinéma ou encore l’architecture. Alors que la jeune femme participe actuellement à l’exposition collective estivale de la galerie bruxelloise Art22 et présente, jusqu’au 30 septembre, son travail à la galerie Artima, à Paris, plusieurs de ses pièces seront montrées par la Azart Gallery à la Affordable Art Fair, qui se tient du 26 au 29 septembre à New York, puis lors de la Foire Scope, à Miami, début décembre. Une actualité riche à l’occasion de laquelle nous avons proposé à Claire Fanjul de se livrer au Jeu des mots.

Enfance

« Enfant, j’aimais étudier le monde microscopique dans les jardins et les parcs, observer les insectes, leurs motifs, leurs couleurs et leurs formes extraordinaires, parfois monstrueuses, détailler les oiseaux, leur comportement, la texture de leurs plumes, etc. J’étais curieuse, observatrice, contemplative et rêveuse. Je m’évadais par la pensée et par le dessin, en me racontant des histoires pour échapper au réel, aux contraintes du quotidien. J’allais trouver du merveilleux là où on ne s’y attend pas, un château de sable pouvant devenir une montagne immense, une flaque d’eau un lac, ou encore une jeune pousse un arbre. »

Création

Vue de l’exposition Les utopies de Claire Fanjul à la galerie Artima à Paris, 2019.

« C’est en contemplant les œuvres d’autres artistes (anciens ou contemporains) que l’envie de créer se fait la plus forte. J’éprouve alors le désir de poursuivre leurs lignes, de prolonger leurs idées, de faire une plongée dans leur imaginaire et d’y développer mon bestiaire, mes paysages, mon monde. La texture des supports (bois, céramique, grain du papier), ainsi que les différents outils possible (plume, Posca, pinceau, etc.), jouent également un rôle essentiel dans le processus de création. En ce qui concerne le travail que je développe depuis quelque temps sur des sphères en bois, il est né d’une envie lointaine qui s’est concrétisée à la suite de diverses recherches quant au support, justement, mais aussi au matériau, au format, au type de marqueur ou encore de vernis. Autant de questions pratiques et techniques qui, parfois, freinent la création ou modifient des pistes que l’on pensait justes. »

Dessin

« Penser par la ligne, le point, la hachure, la trame, le plein, le vide… Même si la peinture a été ma première technique de prédilection, la volonté de préciser les contours, les modèles, uniquement par le trait, a fini par prendre le dessus sur la “touche” du peintre. Ce sont les œuvres de Rogier van der Weyden, Van Eyck ou Brueghel qui m’ont le plus fortement influencée. Leurs peintures semblent dessinées et leurs motifs ciselés. La pratique de la gravure m’a quant à elle offert une nouvelle manière de matérialiser mes idées et de produire des mondes minutieux et détaillés. La plume et l’encre se sont ensuite imposées pour concevoir des dessins uniques, plus spontanés que mes gravures, mais toujours aussi précis. Car chaque détail du dessin a son importance, il n’y a pas de hiérarchie, ni traitement différent entre l’avant-plan et l’arrière-plan. Les formes s’entremêlent, s’imbriquent, sans suivre aucune des règles de composition traditionnelle, ni cohérence dans les perspectives. »

Volume

Sphère Utopia – Libellule au nez pointu, Claire Fanjul, 2019.

« Passer du planéité du papier à une forme ovoïde ou sphérique fut au départ d’une grande difficulté. Il s’agissait de concevoir un dessin sans visibilité, de créer au fur et à mesure, comme lorsqu’un fil se déroule, mais en avançant “à l’aveugle” car sans possibilité de recul, ni de vision d’ensemble. Les perspectives, déjà faussées dans mes dessins, sont encore plus marquées sur les œufs d’autruche, les sphères et les mobiliers confiés par Vitra, vendus au profit de l’association La Source*. Chaque année, une nouvelle forme est proposée (tabouret, chaise, etc.) qui réinterroge ma pratique, me déstabilise et m’invite à sortir du confort du papier dont je connais bien les caractéristiques, les formats, les limites, les frontières. Droits sur le papier, les traits se courbent inévitablement sur les sphères et les œufs. La vision est déformée ; cela accentue l’excentricité des formes, déjà monstrueuses, imaginaires et fantastiques. »

Support

« Il y a le papier et son grain, le bois avec ses fibres et ses nœuds, les œufs, qui sont lisses mais irréguliers ; les meubles, quant à eux, sont déjà pensés pour se suffire et pour un usage pratique. Ce sont les matériaux qui m’attirent pour leurs textures, leurs teintes. Je ne dessine qu’en noir et blanc ; la couleur du support est donc très importante, d’autant que je lui accorde une place majeure en travaillant “en réserve” de blanc. Avec une sphère en bois, j’ai le sentiment de tenir le monde dans mes mains ; je peux le faire tourner, m’en emparer, car son échelle réduite le permet. Je me glisse dans la peau de la créatrice d’un nouveau système solaire imaginaire, parsemé de planètes fantastiques. »

 

Pièce présentée dans le cadre de l’exposition Les utopies de Claire Fanjul à la galerie Artima à Paris, 2019.

Esthétique

« J’aime celle des primitifs flamands et allemands, de leurs personnages figés du Moyen Age, qui semblent comme sculptés dans la pierre alors même qu’ils sont peints avec virtuosité par Van Eyck, pour ne citer que lui. Me viennent aussi à l’esprit, pêle-mêle, les motifs de la tapisserie La Dame à la licorne, les blasons et armoiries, pour la grande place qu’ils laissent au rêve lorsqu’on ignore leur signification, les bestiaires de Schongauer, les retables, les châsses, les coffrets à reliques et autres ouvrages d’art religieux. Sans oublier les estampes japonaises, avec leurs entrelacs de tissus et les fragments de corps tout juste entrevus. Enfin, il me faut faire référence à la culture populaire, qui reflète le monde dans lequel j’évolue et à la société de consommation, aux logos des marques, partout présents, aux extraits de catalogues de jouets ou de grands magasins. »

Imaginaire

« Il est le fruit d’un processus lent, qui évolue sans cesse, me surprend, me domine. Pourquoi donner naissance à une forme plutôt qu’à une autre ? Comment se transforme-t-elle au fur et à mesure que les heures s’écoulent ? Il faut nourrir l’imagination, constamment, grâce à des découvertes visuelles, à des trouvailles puisées dans les œuvres d’autres artistes, dans l’architecture, le cinéma, la culture pop, etc. ; c’est ainsi que l’œil s’aiguise. Des passerelles semblent se construire dans l’ombre, quelque chose se met au travail à l’intérieur, mûrit, s’étire, prolifère, se mixe à d’autres éléments. La rêverie, l’ennui et la pratique participent tous à son développement. Je pars souvent d’une forme vague, tirée de ma mémoire, puis l’ornemente, la complète, la déforme et la métamorphose au fil de différentes hybridations. Cela ne m’intéresse pas de copier la réalité. Elle est simplement un point de départ, un prétexte formel. C’est par ailleurs le processus de création qui me motive, bien davantage que la production finale. »

Noir et blanc

« Trame, points, hachures, pleins et déliés, espacement des lignes, regroupement de points… Toutes ces nuances allant du blanc au noir, en passant par le gris, sont nées sous la plume trempée dans une même encre noire. C’est la gestion des “motifs” qui rendra la texture des pierres, des flots, d’un pelage, d’une végétation, de nuages. Cela vient de la technique des graveurs, qui a tant influencé mes dessins. Le contraste, tellement important sur papier, le vide et la profusion, vont pour moi de pair avec le noir et le blanc. A ce jour, je n’éprouve pas le besoin de recourir à la couleur pour m’exprimer. Beaucoup de choses, d’informations diverses sont déjà présentes. Mais je ne lui ferme pas la porte ; peut-être un jour la couleur interviendra-t-elle. »

Vue de l’exposition Les utopies de Claire Fanjul à la galerie Artima à Paris, 2019.

Transmission

« Ce n’est pas tenir un crayon à la place de quelqu’un, lui faire tracer une ligne parfaite ou obtenir des proportions idéales. Il s’agit plutôt d’apprendre à regarder, à se perdre dans les détails, à aiguiser son regard. A faire de notre environnement, parfois banal, du quotidien, un voyage dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand. Une tache sur le sol, une girouette sur un toit, une poignée de porte, un bouton… le monde est un vaste répertoire de formes, de textures et de compositions. Reste à les utiliser, les explorer, pour ensuite proposer son regard personnel sur ce monde. J’aime faire expérimenter des techniques qui peuvent paraître ordinaires, tout en variant les outils, en jouant sur la manière de tenir un feutre, sur l’épaisseur d’un marqueur ou sur le biseau d’une plume, par exemple. Puis proposer de changer de format, afin de sortir de sa zone de confort. J’ai aussi à cœur de guider les étudiants vers des pratiques empruntées à d’autres créateurs, qui ont développé un univers riche, à l’image de Davor Vrankic ou de Marcos Carrasquer. »

Liberté

Dessin présentée dans le cadre de l’exposition Les utopies de Claire Fanjul à la galerie Artima à Paris, 2019.

« J’ai le sentiment d’être libre car j’invente mes propres règles de travail, je choisis les techniques, les supports, les thèmes, etc. Mais une fois ces éléments posés, je me dois de respecter strictement les consignes que j’ai établies, sans quoi mes dessins n’auraient pas de “direction à suivre”, de structures précises. Il m’arrive par ailleurs de vivre des moments de blocage, lors desquels je ne sais pas quelles règles m’imposer, quel processus entamer. Trop de liberté me semble dans ce cas effrayante, car source potentielle de perte de structures et d’incohérence. La liberté réside aussi dans le fait de créer spontanément des formes, sans esquisse, avec un léger crayonné permettant de repérer les emplacements vides et les pleins sur le papier. Sur les œufs ou les sphères en bois, cette liberté est encore plus grande, car l’œuvre se compose sans aucune frontière déterminée au préalable. Enfin, j’ai un rapport très libre au temps que je consacre au dessin. Je travaille parfois “en décalé”, la nuit ou tôt le matin, comme pour répondre à un élan créatif, que je sens propice à l’inventivité. En général, des périodes de dessin intensives alternent avec des phases de recherche. L’idée étant toujours de poursuivre sur une voie dont je ne connais pas la destination, tout en ayant le sentiment d’être dans la bonne direction, sur un chemin constructif. »

* La Source est une association à vocation sociale et éducative, par l’expression artistique, fondée en 1991 par le peintre Gérard Garouste. Depuis plus de vingt ans, elle organise chaque année une vente aux enchères caritative pour laquelle une cinquantaine d’artistes et de designers acceptent de s’approprier une pièce de mobilier éditée et offerte par Vitra. La 22e édition de la vente aura lieu le 9 décembre prochain.

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Contacts

Collective Show, jusqu’au 22 septembre à la Art22 Gallery, 56 et 67 place du Jeu de Balle à Bruxelles, Belgique. Les œuvres de Claire Fanjul y sont exposées en permanence.
Les utopies de Claire Fanjul, jusqu’au 30 septembre à la galerie Artima, à Paris.
Les sites de l’artiste et de la Azart Gallery.

Crédits photos

Image d’ouverture : Portrait de Claire Fanjul signé Samuel Lagneau – Les photos des œuvres sont créditées © Claire Fanjul courtesy galerie Artima