Les conversations avec le vivant d’Iglika Christova

Vendredi 6 mars 17 h 17, Iglika Christova donne au Café du Théâtre de la Cité, à Paris, sa première consultation « micro-thérapeutique » de la soirée. Dix images de microscopie relatives à différentes matières vivantes sont soumises au regard du participant qui doit pour chacune d’entre elles répondre à la question : « Que voyez-vous en premier ? » De leurs interprétations libres, la plasticienne fait son miel et tout aussi librement exprime les traits de caractère qu’elle pressent chez son interlocuteur. Inspirée tant de la performance Pharmacie Fischer, imaginée par Hervé Fischer dans les années 1970, que du test de Rorschach, la proposition artistique est évidemment très éloignée d’une quelconque volonté de diagnostic. Elle diversifie seulement les moyens d’une recherche plastique et universitaire débutée il y a 5 ans. A travers de nombreuses observations de microscopie et expériences menées avec des scientifiques, Iglika Christova est en quête de l’invisible, de l’unité du vivant, et son trait cherche à appréhender les liens existant entre tous les êtres. Cellules, microbes et autres micro-organismes engendrent son dessin comme ils engendrent la vie. Alors quand le confinement est arrivé avec sa cohorte de questions à propos du coronavirus, l’artiste a eu envie de prendre la parole autant que le crayon. Depuis le 7 avril, elle poste chaque semaine une conversation « micro-thérapeutique » qui, comme le reste de son travail, tend non pas de se saisir du vivant, mais à en approcher le mystère.

ArtsHebdoMédias. – En pleine période de confinement, vous mettez en ligne une série de conversations « micro-thérapeutiques ». Pouvez-vous expliquer votre démarche et vos motivations ?

Iglika Kristova lors d’une consultation « micro-thérapeutique » à AgroParisTech, dans le cadre du Festival vivant, Paris, 2019.

Iglika Christova. – Depuis quelques années déjà, mes travaux cherchent à mettre l’accent sur la nécessité de penser notre rapport au monde vivant invisible. Dans ce but, j’engage un dialogue continu entre le dessin, la microscopie et les connaissances scientifiques biologiques. Révéler le monde des cellules, des microbes et autres micro-organismes par le dessin, implique forcément des changements dans notre regard sur le corps, la maladie, l’eau, la nourriture, la sexualité, la mort et tout autre phénomène biologique. Dans la situation sanitaire que nous traversons, changer de regard sur le monde vivant invisible pourrait contribuer à l’équilibre de notre santé tant mentale que physique. Dans ce contexte très particulier où la peur de l’invisible gagne partout du terrain, apaiser et mieux comprendre notre lien avec l’infinitésimal me semble plus nécessaire que jamais. Pendant ce confinement imposé, je propose une série de conversations « micro-thérapeutiques » qui répondent à cette nécessité fondamentale de réenchanter notre relation au monde vivant microscopique. Je crois au potentiel thérapeutique, voire salvateur, de l’action artistique contextualisée. De ce point de vue, je considère ces conversations « micro-thérapeutiques » comme une praxis du quotidien qui agirait en tant que stratégie d’adaptation au confinement. On peut noter ici que le terme « conversation » suppose par définition un interlocuteur ; dans ma proposition, ce dernier n’est autre que le monde vivant lui-même. Je mène donc une sorte de « dialogue » avec les réalités biologiques cachées en convoquant sans cesse les imaginaires et les découvertes scientifiques récentes. Ainsi, depuis le début du confinement, je publie chaque semaine une nouvelle vidéo (ndlr : relayée sur la Page Facebook de l’Institut culturel Bulgare) avec diverses réflexions associées à des explorations graphiques. Les sujets d’étude peuvent concerner différents aspects de notre relation aux microbes, aux bactéries, à l’expression de nos gènes etc. Ces « micro-thérapies » sont nourries entre autres des travaux de divers chercheurs scientifiques tels que Didier Raoult, Olivier Soulier, Lynn Margulis, Barbara Fredrickson, Steven Cole, qui nous confrontent souvent aux limites d’une vision trop anthropocentrique du monde.

Votre travail d’artiste-chercheure vous a permis d’appréhender l’infiniment petit. Comment cet intérêt s’est-il développé ?

Mon attirance pour l’infiniment petit, comporte, comme toute attirance, une part de rationnel et d’irrationnel, de logique et de mystère. En 2015, j’ai constaté une certaine ressemblance involontaire, entre les formes de vie que l’on pouvait observer dans le microcosme des matières vivantes et celles représentées dans mes propres dessins. Mon intérêt pour la biologie à cette époque augmentait et j’ai donc décidé de voir dans cette similarité mystérieuse non pas un hasard, mais une invitation à la découverte des réalités biologiques cachées. Le microscope est certes un représentant du savoir et de l’objectivité scientifique, mais il m’est aussi apparu comme un puissant instrument de l’imagination. Il incarnait pour moi, la promesse d’une « rencontre » audacieuse entre la science et la rêverie. À partir de 2016, j’ai donc commencé à assister de manière régulière à des séances de microscopie en compagnie de différents chercheurs scientifiques. D’une observation à l’autre, le minuscule est devenu une fenêtre ouverte vers des mondes infinis insoupçonnés. Les séances de microscopie sont très vite apparues comme une condition sine qua non pour ma pratique artistique.

Machine pour dessin vivant à micro-algues, (2017-2019). Observation et présentation de micro-organismes en croissance comme dessin, 2019.

A travers vos conversations « micro-thérapeutiques », vous défendez notamment l’unité du vivant. Quel rôle a joué votre pratique du dessin dans l’établissement d’une telle conviction ?

La science récente a bouleversé notre vision des liens entre micro-organismes et macro-organismes. Elle a démontré à quel point le monde humain s’inscrit dans un monde vivant microcosmique. L’humain ne peut s’extraire de son environnement. La situation actuelle que nous vivons autour du Covid-19 est d’ailleurs une conséquence du désenchantement de ces liens entre micro-organismes et macro-organismes. Il nous faut donc repenser l’unité du vivant.
Cela bouleverse quelque peu notre vision anthropocentrique attribuant à l’espèce humaine un statut central dans l’histoire de la création. Dans son livre Dépasser Darwin, le Dr. Didier Raoult rappelle notamment que depuis la révolution génomique nous savons que l’être l’humain est un écosystème à lui tout seul qui cohabite depuis toujours avec des millions de micro-organismes. « Le monde du vivant est une immense orgie collective », écrit-il. Je cherche à articuler ma démarche artistique à partir de cette vision. Plus qu’une conviction, la notion d’unité du vivant, se présente pour moi comme un point de vue scientifique sur le monde vivant. Mais si la biologie rend compréhensible cette « orgie collective », le geste artistique permet de la conscientiser d’une autre manière. En effet, avec mes dessins, je convoque l’idée de l’unité du vivant en mettant en scène des éléments naturels différents issus tant du microcosme et de l’intérieur des matières vivantes que du macrocosme et de l’extérieur des objets naturels. Si, dans la réalité biologique, le monde des micro-organismes peuple l’intérieur des plantes, des animaux ou des humains, tout autant qu’il envahit notre environnement, mes dessins « renversent » souvent le rapport d’échelle de sorte que le spectateur peut avoir l’impression que le monde macroscopique investit le microcosme et non pas l’inverse. Par ce « renversement », je cherche à exprimer un « rapport d’égalité » entre le petit et le grand, le partiel et le général, les organismes unicellulaires et les formes de vie plus complexes. Mes dessins mettent en scène souvent un « mélange compact » de formes organiques imbriquées évoquant aussi bien des êtres, des plantes, des minéraux, des racines, ou des micro-organismes, des matières ou des racines réelles ou imaginaires. Entremêlées, celles-ci donnent l’impression de former un « tout », c’est-à-dire une seule et même « matière vivante ». Ce condensé de matière biologique devient alors le sujet du dessin, sa quête. « Ce sont les organismes qui meurent, pas la vie […] », écrivait à ce propos Gilles Deleuze (1). Ma pratique du dessin pourrait être perçue aussi comme l’expression graphique d’une telle conviction.

Bacillus (Bt) n° 6, dessin sur Plexiglas, 2017. Transfiguration de la bactérie Bacillus thuringiensis (Bt) utilisée classiquement en agriculture.

Vous dites que les microbes nous confrontent à nous-mêmes. Qu’entendez-vous par-là ?

En effet, j’explique dans ma conversation « micro-thérapeutique » n° 2, que selon le médecin généraliste Olivier Soulier « Les microbes sont notre adversaire ontologique dans le sens où ils nous confrontent à nous-mêmes : c’est une notion fondamentale. Ils nous ont fait naître et continuent de nous tester pour garantir notre intégrité et notre croissance. » (2) D’après les connaissance scientifiques, 8 % de notre ADN est d’origine microbienne essentiellement virale. Voilà pourquoi, Soulier, pointe que « vouloir éradiquer tous les microbes est un non-sens ». Ce médecin nous rappelle par là même que les microbes ont créé l’atmosphère, qu’ils se sont unis pour créer les premières cellules et toutes les lignées dont nous sommes issus. De ce point de vue, il affirme, non sans humour, que « nous sommes tous des microbes ». Si cette dernière proposition pourrait nous paraître extravagante, nous pourrions néanmoins entrevoir que les microbes nous confrontent à nous-mêmes en nous obligeant à renforcer notre système immunitaire. Ils nous poussent à trouver les forces intérieures pour nous dépasser… On peut préciser, qu’adopter un autre regard sur les microbes ne signifie en aucun cas qu’il ne faut pas prendre les mesures nécessaires pour s’en protéger. Mais apaiser notre peur face aux microbes permet tout simplement de diminuer notre état de stress en cette période de confinement et de renouer avec nos forces vitales. J’entends par-là, que les microbes mettent à l’épreuve deux puissances fondamentales pour chaque individu : l’expression de l’énergie vitale et la pulsion de vie. Ne plus voir les microbes comme nos « ennemis », mais plutôt comme une omniprésence nous obligeant à dépasser sans cesse nos fragilités pourrait contribuer justement à « nourrir » ces deux puissances fondamentales en nous. Plutôt que d’alimenter la peur face à l’invisible qui affaiblit notre système immunitaire, nous pourrions renforcer et réharmoniser notre lien profond avec le vitalisme.

Vue de l’exposition À l’intérieur de l’arbre à la galerie Arosita, 2019.

Vous proposez la bactérie comme « figure centrale de notre monde ». Elle l’est aussi pour vos dessins. Envisagez-vous chacun d’eux comme un monde à part entière ?

En effet, je considère chaque bactérie et chaque dessin comme un monde en soi. Plus le microscope pénètre en profondeur les matières, plus il nous fait voir un monde qui rappelle étrangement l’infiniment grand. De même, plus nous observons avec attention un dessin, plus nous découvrons de nouvelles formes cachées. La bactérie comme la cellule nous transportent vers des paysages cosmiques, et réciproquement. Cependant, le paradoxe de l’échelle s’estompe si l’on considère toute forme de vie dite « primitive » comme un monde en soi. Une cellule, une bactérie ou tout micro-organisme unicellulaire sont aussi un « monde » d’une complexité infinie qui contient souvent de multiples autres mondes. « Une goutte d’eau puissante suffit pour créer un monde et pour dissoudre la nuit », nous dit Bachelard (3). Je l’ai pris au mot. Dès ma première observation au microscope d’une goutte d’eau provenant d’un lac naturel, j’ai su que le monde bouillonnant et sans cesse changeant des cyanobactéries allait devenir la matière première de mes dessins. Les cyanobactéries omniprésentes dans presque tous mes dessins, nous rappellent nos origines lointaines et donc les premières formes de vie sur Terre. Présente sur notre planète depuis plus de trois milliards d’années, la bactérie est pour moi également une « figure de l’origine de la vie ». Je suis fascinée notamment par la façon dont les bactéries s’organisent et se fondent l’une dans l’autre en parfaite symbiose. Ce phénomène nous rappelle une fois de plus que le sens du monde vivant ne se trouve pas dans l’objet séparé mais dans la qualité des relations entre les organismes. Avec la conversation « micro-thérapeutique » n° 2, je présente en effet la bactérie comme une « figure centrale de notre monde ». Cette proposition s’appuie sur les travaux de la biologiste Lynn Margulis (4) d’après lesquels, les bactéries, auraient même créé l’ensemble des cellules vivantes ! Selon Margulis cela pourrait expliquer la multiplicité de fonctions de ces dernières. Parallèlement, le fait de savoir, que la majorité des bactéries présentes dans notre organisme sont bénéfiques et qu’elles seraient dix fois plus nombreuses dans le corps humain que les cellules, devient un point de départ pour mes explorations graphiques. C’est ainsi que la bactérie est devenue une « figure centrale » également pour mes dessins !

Germe II, 2019, dessin à l’encre sur bloc de verre issu de la série H2O1, culture de micro-algue boîte transparente, pompe à air. Expérimentation à l’Atelier 26, Théâtre de la Cité Internationale, Paris, 2019.

A voir vos travaux et à vous écouter, nous avons le sentiment que votre dessin nourrit votre réflexion sur la vie biologique et que l’observation de la vie biologique nourrit votre dessin.

Absolument, dans ma démarche s’établit une relation réciproque entre dessin et observation de la vie biologique. Si la fascination de l’infiniment petit s’est imposée d’emblée comme une évidence, l’idée d’une relation dynamique entre microcosme et dessin a finalement fait émerger le véritable objet de ma recherche. Celui-ci repose sur un questionnement du dessin à partir d’une exploration de la matière vivante dans ses plus petites dimensions. Je cherche, au fond, à déplacer, voire à dépasser les frontières du dessin grâce à l’apport du monde microscopique vivant. Ainsi par l’expérimentation, je réalise un passage de la vie métaphorique du dessin traditionnel vers la vie biologique d’un dessin dit « vivant », puisque réalisé par le biais de micro-organismes. Ce passage progressif de la « non-vie » ou, pourrait-on dire, de la « vie métaphorique » du dessin traditionnel imitant les mécanismes du vivant, à la « vie » biologique d’un « dessin vivant », constitue la colonne vertébrale de toute ma démarche artistique. Mais si je considère cette évolution vers un dessin « assisté par nature » comme ma quête artistique, le questionnement de notre lien sensible avec la nature reste également omniprésent de par la mise en accord des diverses études scientifiques qui éveillent notre compréhension du monde vivant microscopique. L’observation de la vie biologique nourrit donc sans cesse le dessin. A titre d’exemple, j’établis un parallèle entre les étapes de la vie organique et les phases du dessin « en train de se faire ». Je transpose alors au dessin les principes de la formation de l’être, de l’évolution des espèces et de la genèse de la vie. Ainsi, si la formation de l’être vivant est possible grâce à la cellule – qui apparaît comme une brique du vivant –, mes dessins se forment grâce au point. Je considère le point comme une métaphore de la cellule et donc comme une « brique du dessin ». A l’instar d’un organisme vivant qui grandit par la reproduction cellulaire, le dessin « grandit » par la multiplication des points… L’utilisation des points pour former une image, n’est bien sûr pas nouvelle. On peut citer entre autres Kupka, chez qui le point a également une signification symbolique. Il est notamment le lien entre le microcosme et le macrocosme : « […] c’est à la fois l’étoile et le grain de sable, l’infiniment grand et l’infiniment petit ; c’est aussi l’espace que l’on occupe par rapport aux autres, ce point qui nous identifie. » (5)

Dessins d’arbres, installation de dessins « assistés par nature », Résidence d’artiste au sein du Théâtre de la Cité Internationale (Cité internationale universitaire de Paris), 2018.

Cette quête artistique ressemble à un voyage au centre du vivant. Votre art poursuit-il un but philosophique ?

Dessiner le microcosme revient pour moi à conscientiser justement ces liens évoqués entre micro-organismes et macro-organismes. Par le dessin, je cherche des liens, un réseau invisible de correspondances cachées. En ce sens, ma démarche artistique pourrait trouver une certaine résonnance avec la philosophie bouddhiste qui place l’interconnexion fondamentale entre les êtres au centre de son enseignement. Penser et dessiner l’interconnexion du vivant nous invite en même temps à reconsidérer l’intuition des cultures ancestrales selon laquelle l’univers est un tout où nous sommes interconnectés les uns aux autres. Si la tradition relative à l’alchimie enseigne la loi de correspondance liée à l’interconnexion entre les mondes et les choses, la physique quantique s’intéresse aujourd’hui également à cette « interaction universelle ». Cette intuition métaphysique des cultures anciennes est en correspondance, d’une certaine manière, avec le principe de la non-localité en physique quantique et le concept de la non-séparabilité ; ce dernier postule que, lors de la création de notre univers, toutes les particules étaient intriquées, ce qui implique que tout ce qui existe dans l’espace-temps du monde demeure d’une certaine manière encore relié par des liens invisibles. De ce point de vue, l’espace physique n’apparaîtrait plus comme une réalité absolue, mais plutôt comme une notion entretenant l’illusion que les choses sont séparées. Dans cet ordre d’idées, mon art poursuit une quête sous-jacente : celle d’abolir l’illusion de la séparation. Par ailleurs, cette abolition suppose également une reconsidération des liens entre vie psychologique et vie biologique. Ma recherche artistique est orientée ainsi vers les rapports « art, psychè, microcosme ». Pour que la vie psychologique puisse s’enraciner dans la matière vivante et la réenchenter, et pour que la réalité biologique puisse s’oxygéner par un « souffle » subjectif, mes deux dernières conversations « micro-thérapeutiques » n° 4 et n° 5, cherchent par exemple à contredire la dualité psycho-physique. S’agit-il d’une conviction nouvelle ou au contraire très ancienne ? On peut se rappeler, en ce sens, dans la philosophie antique, l’anima mundi ou « l’Âme du monde » qui désignait un espace de rencontre entre le monde de la matière et l’esprit. Dans le contexte écologique actuel, des penseurs de l’écopsychologie (6) tels que le philosophe Mohammed Taleb entre autres réédifient justement la figure de « l’Âme du monde » en nous invitant à dépasser la conception strictement utilitariste de la nature. En synergie avec l’approche de l’écopsychologie, et, faut-il le préciser, en dehors de toute croyance religieuse, le but de mes dessins comme de mes conversations « micro-thérapeutiques » est de raviver la topique ancienne des liens entre vie psychologique et vie biologique à la lumière de la recherche scientifique actuelle.

Comment qualifieriez-vous cette « réalité cachée » que révèlent vos dessins ?

Observer au microscope pour rapporter les observations par le dessin, relève pour moi d’une tentative de « toucher » avec les yeux l’infiniment petit. En explorant l’invisible, le dessin cherche à percer un secret. Il « enquête » sur cette réalité biologique qui va au-delà des apparences les plus évidentes de la matière vivante. Mais le dessin par définition subjectif n’est pas tant le dévoilement du monde microscopique – car l’image de microscopie le fait déjà –, que la manifestation d’un désir de rapport avec l’invisible. Je suis en accord avec l’analyse du philosophe Jean-Luc Nancy lorsqu’il écrit dans son ouvrage Le Plaisir au dessin (7), que le désir de dessiner – comme le désir en général –, serait lié avant tout à une recherche fondamentale, d’un rapport sensible avec le monde extérieur. J’ajouterai seulement que l’inaccessibilité du monde microscopique vivant, amplifie ce désir de rapport. Instable, fragile, fuyante et en perpétuelle métamorphose, la réalité biologique cachée dévoilée par mes dessins nous renvoie aux mouvements du monde intérieur. Elle se rapporte à la rêverie sur la nature et à l’imagination. Pour Bachelard, « qu’un poète regarde au télescope ou au microscope, il voit toujours la même chose » ! (8). En effet, que l’on observe au télescope ou au microscope, que l’on regarde un dessin ou des nuages, nous sommes renvoyés avant tout à notre faculté d’imagination.

Vue de l’exposition Un coup de gènes jamais n’abolira le hasard dans le cadre de la biennale « La Science de l’art » 2017.

(1) Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Éd. de Minuit, 1990, p. 196.
(2) Olivier Soulier, Les microbes nous ont fait naître et continuent de nous faire progresser, Enquêtes de santé N° 23 (publication bimestrielle), 2014, p. 23-33.
(3) Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves, Éd. Librairie José Corti, 1942, p. 17.
(4) Lynn Margulis (1938-2011) était une biologiste américaine, elle a été professeur à l’université du Massachusetts. Ces recherches font l’objet de son livre L’Univers bactériel. (Lynn Margulis et Dorion Sagan, L’Univers bactériel : les nouveaux rapports de l’homme et de la nature, Paris, Éd. Albin Michel, 1989.)
(5) Mélanie Holé, Kupka le méditatif, article publié le 4 avril 2018 sur le site Internet melcircles.com ;
(6) En tant que discipline, l’écopsychologie résulte de la rencontre entre l’écologie et de la psychologie. « Si, au sens strict, l’écopsychologie entend questionner ces relations entre l’environnement et l’humain, il faut en préciser que, chez l’humain, c’est sa dimension psychique qui sera valorisée. » (Mohammed Taleb, « Se relier à la nature : l’éducation(s) dans la perspective de l’écopsychologie », dans Michel Vidal (éd.), L’Éducation au développement durable dans tous ses états, Éd. Histoire, 2010, p. 112.)
(7) Jean-Luc Nancy, Le Plaisir au dessin, Paris, Éd. Galilée, 2009.
(8) Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, 1957, réédition collection « Quadrige », 1989, p. 159.

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Image d’ouverture : Dessins du microcosme de l’arbre réalisés par Iglika Christova pendant la période de confinement. Les photos ©Iglika Christova.