L’année de festivités textuelles autour des 15 ans d’ArtsHebdoMédias et du postulat d’Hervé Fischer, « Les arts sont toujours premiers », se poursuit aujourd’hui avec la participation de Catherine Braslavsky. La chanteuse et compositrice, spécialiste des musiques du Moyen Âge et de la Méditerranée, livre sa réflexion à propos de l’affirmation de l’artiste-philosophe en s’appuyant sur son expérience de la musique et plus particulièrement de la pratique de la voix. Engagée à renouveler l’approche du chant comme art global, elle met sa musique au service des valeurs humanistes de tolérance et de partage. Découvrez comment chacun d’entre nous a pour vocation la création.
S’intéresser à la voix, c’est d’abord s’apercevoir qu’on ne la connaît pas. Pourtant, ce n’est pas faute de l’utiliser ! En fait, nous avons à notre disposition un instrument d’une finesse incroyable, digne d’un Stradivarius prêt à l’emploi : plusieurs centaines de muscles et de cartilages dédiés à la vibration sonore, ajustables à tous les niveaux, mais que l’on utilise souvent médiocrement, même pour parler. Comment se fait-il que la nature, ou la sélection naturelle si vous préférez, nous ait donné un instrument aussi fin pour nous exprimer ? Une certitude en tout cas, c’est qu’il est ancré au centre de nous-même, dans tous les sens du terme.
Partout sur notre planète, la voix est considérée comme l’instrument de communication et de musique le plus intime, parce qu’au-delà de la forme du langage ou de la mélodie, elle traduit notre intériorité. Cela non plus nous ne le percevons pas vraiment. La voix est surtout un esclave à vocaliser nos pensées le plus vite possible, de peur de ne pas avoir le temps de tout dire, de ne pas être entendu. Nous ne l’écoutons pas, ne la sentons pas, ne respirons pas. Et pourtant, tout dans votre voix est de vous.
Ajoutons que ce magnifique instrument émetteur ne serait rien sans son pendant récepteur. Bien que relativement limité dans son spectre de fonctionnement (une dizaine d’octaves), notre système auditif est lui aussi d’une précision invraisemblable et permet de discriminer deux sons divergents de 1/230e d’octave, nous permettant de ressentir sans y penser, l’harmonie mathématique des vibrations. Avec un tel corps, nous pourrions dire que nous sommes organiquement musiciens. Chanteurs par nature, dès l’aube de l’humanité et dès notre plus jeune âge. J’aime à penser que c’est la preuve, que notre potentiel d’artiste est gravé dans nos cellules. Cela n’a rien à voir avec une virtuosité ou une reconnaissance sociale de savoir-faire. Chacun sait qu’un air très simple peut nous toucher au plus profond, et comment créatrice ou destructrice peut être une parole. La voix a cette puissance infinie de transmission du sensible. C’est sa beauté primordiale.
Un pan entier de notre expressivité a disparu
Comme dans le dessin ou la danse, la finesse de notre expression musicale est notre signature d’être humain. Je m’interroge beaucoup sur la perte actuelle de nos capacités à partager, à communier par nos voix. Enfant, nous adorons gazouiller, écouter inlassablement une chanson qui nous plaît, chanter ensemble. Comment se fait-il que plus tard nous perdions ce sens inné du jeu vocal ? Nous mettons en moyenne 18h/semaine de la musique dans nos oreilles, mais la présence du chant vivant au sein de nos existences est quasiment inexistante. Un pan entier de notre expressivité a disparu pour ne garder que notre voix parlée, beaucoup plus mentale et normée.
C’est en donnant des sessions de chant en groupe, que j’ai réalisé à quel point les humains adultes ont encore en eux le goût de partager leurs voix en improvisant, même sans rien connaître à la musique. On peut passer des journées entières à trouver de nouvelles façons d’inventer des règles, de les défaire, avec la seule intention d’harmoniser nos voix, de les mélanger, c’est-à-dire de communiquer nos sentiments, d’échanger, de partager. Là, on mesure la richesse infinie du chant qui peut exprimer tellement plus que nous ne le pensons, si on lui permet de sortir des sentiers battus et notamment des partitions.
Pour ma part, j’adore autant improviser que chanter des compositions écrites pour une ou plusieurs voix. Les deux sont complémentaires. Mais il faut dire que l’usage que nous faisons des partitions a rapetissé notre mémoire auditive et rendu la musique, sauf exception, dépendante de l’écrit, ce qui est une aberration. C’est avec les grandes traditions comme celles de l’Inde, que j’ai appris le façonnage de la qualité vibratoire de la voix par le raffinement de l’écoute, sans aucun outil que soi-même. Mais chez nous, combien de générations d’enfants ont été coupés de leurs élans intuitifs vers la musique par une mise au pas dans des cours de solfège et de dictée musicale, dont seule réchappe une infime minorité qui devient l’élite musicale. C’est à juste titre sans doute que nous mettons sur un piédestal ceux qui peuvent lire et écrire des partitions difficiles, mais nous avons perdu contact avec notre propre expression et créativité vocale, qui est pourtant toujours là, intacte.

Quelque chose d’extraordinaire se passa
Je suis toujours frappée par la quantité de personnes mûres qui viennent me voir en n’ayant jamais chanté de leur vie d’adulte et qui sentent que si elles ne le font pas, elles le regretteront à jamais. Chose que je comprends pour l’avoir vécue à mes débuts. Il faut vous dire qu’avant de plonger dedans, la magie de la musique s’est présentée à moi lors d’une séquence tout à fait inattendue. J’avais vingt-six ans et ne savais quoi faire de ma personne : je venais d’abandonner un avenir glorieux dans les sciences et m’étais mise à travailler pour gagner ma vie. En visite chez mes parents, je posais sur la platine, sans aucune intention précise, le premier vinyle d’une anthologie de musique vocale classique. La voix d’un ténor entonnant Zefiro Torna de Monteverdi sortit des enceintes. Ce que j’entendis alors, je n’ai pas encore, malgré quelques décennies de plus, de mots justes pour le décrire. Quelque part en moi, une porte de la perception s’est entrouverte et je fus saisie par quelque chose d’extraordinaire. Tout dans cette musique était une perfection sensuelle et spirituelle qui englobait toute l’échelle de mon être. Après m’être abreuvée cent fois à cet air, la journée me laissa une cicatrice de feu qui m’accompagne encore aujourd’hui.
J’aimais et je pratiquais la musique depuis l’enfance, mais il y avait là un élément fondamental dont je n’avais jamais entendu parlé. Cela déclencha une passion et une vocation qui me fit m’intéresser à tous les aspects de la voix chantée. La mienne était minuscule et je passais les années suivantes à modeler mon instrument tout en m’intéressant à de nombreuses traditions musicales comme celles du Moyen Âge occidental, de la Méditerranée, de l’Inde. Petit à petit, il m’apparut que l’un des effets les plus importants de la musique, est de modifier notre état de conscience, notre état intérieur. Pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs. Tout se passe comme si la matière sonore, et la voix chantée en particulier, allait directement toucher au plus profond notre système nerveux, notre sensibilité, notre intellect et au-delà. Si l’on y prête attention, chacun peut ressentir l’impact d’une musique sur soi. Cet impact est en partie subjectif bien sûr, mais à nouveau, c’est une puissance ancrée dans notre être. Simplement, nous en sommes en grande partie inconscients.
La voix est un cœur qui devient audible
En prenant mon chemin, j’ai dédié ma musique au spirituel, parce que ce qui me touche le plus, c’est un certain dépassement vers quelque chose de plus grand que moi, à la fois quand je suis auditrice et quand je chante. De nombreux chercheurs pensent aujourd’hui que tous les arts sont à l’origine sacrés, ce que l’on retrouve dans les arts dits premiers, mais je sais que ce n’est pas un sujet facile. Dans notre monde matérialiste et binaire, il est difficile de concevoir ou d’assumer un autre rapport au monde que celui dans lequel nous baignons. A cause d’un rejet des institutions religieuses, tout ce qui touche au spirituel est en grande partie tabou chez nous. Pourtant, je crois que c’est la chose la plus importante que nous ayons à vivre ici-bas. Et la musique, qu’elle soit hyper complexe ou d’une simplicité absolue, est ce merveilleux outil qui peut nous ramener, par la beauté d’une voix ou l’énergie d’un rythme, aux dimensions supérieures de nous-mêmes qui sont universelles.
Aujourd’hui, la science fait de son côté des pas certains sur l’effet physique de la musique : impact sur le nerf vague, sur la dilatation des alvéoles pulmonaires, l’oxygénation des globules rouges, le taux d’oxyde nitrique, de mélatonine chez celui qui chante, l’effet d’entraînement du cerveau par les différentes fréquences, dont celles de 40 Hz qui semble si cruciale pour certaines démences. Nous commençons à admettre aussi les bienfaits psychologiques de la musique, par exemple sur le bien-être à l’hôpital, ou sur notre attention. Cela démontre la force du son sur le plan physique et émotionnel, et c’est déjà beaucoup. Bach et Mozart sont toujours en tête des compositeurs les plus bénéfiques sur les occidentaux. Deux génies, dont la perfection harmonique des compositions les rend, semble-t-il, intemporels.
Après toutes ces années, j’aime toujours rester encore et encore dans une vibration simple qui sort de mon larynx, pour l’écouter pleinement. J’ai appris cette pratique auprès des chanteurs indiens qui s’exercent en prenant un temps infini à vivre la vibration. Plus qu’avec n’importe quel autre instrument, une note chantée sur un souffle suffit à transmettre tout ce qui vous traverse. C’est le miracle de la voix, son secret le plus intime. La meilleure part n’est pas la virtuosité, ni telle ou telle succession de notes, c’est votre cœur qui devient audible.
L’art est inscrit au premier plan de notre être
Pour finir, je voudrais vous faire part d’une réflexion qui m’est venue dernièrement. Elle paraîtra peut-être évidente à certains, qui voudront bien alors excuser mon innocence. Étant férue d’histoire, de l’âge de pierre à cet âge de fer dans lequel nous nous battons et débattons depuis trois mille ans, je m’intéresse à tout ce qui concerne l’évolution, notamment des arts. Que nos productions artistiques aient atteint des sommets dès nos débuts, c’est une évidence aujourd’hui. Et j’aurais envie de dire que l’être humain est avant tout artiste. A mes yeux, c’est peut-être même sa place principale. Il y a chez chacun une impulsion sensible et spirituelle à refléter, à interpréter et à partager ce que l’univers suscite en nous. Ce reflet se réfléchit à son tour dans celui qui le reçoit, et lui-même le transmet à sa façon dans sa propre vie. L’humain comme miroir du monde. Rendre sensible le monde en le reflétant. Volontairement, je mets dans la même coupe, le fait de créer de l’art et le fait de le recevoir. Il faudrait inventer un mot.
C’est ainsi que le plaisir de faire de l’art ou de recevoir l’art d’autrui est l’une des plus grandes joies qui nous soit donnée de vivre, c’est une fonction vitale. L’art n’est pas le dernier de nos talents, souvent méprisé même s’il rapporte beaucoup, le superflu distrayant dont on peut se passer, le secondaire. C’est l’inverse. Il est inscrit au premier plan de notre être. Aussi dans les heures les plus sombres où la misère de notre humanité écrase tout, il y a toujours une berceuse, un poème, un soleil ou une larme dessinée dans la buée d’un carreau, pour dire la vie sensible qui passe là… Cette vie sensible qui est notre bien le plus précieux, le plus fragile aussi, dans ce monde si brutal.

Contact> Le site de l’artiste.
Image d’ouverture> Catherine Braslavsky chantant et jouant du doulcimer. ©Photo Chantal Depagne

