La Ruche essaime à Perpignan

Créée par le sculpteur Alfred Boucher (1850-1934), dans le 15e arrondissement de Paris, pour abriter de jeunes artistes sans ressources, La Ruche bourdonne sans retenue dès son ouverture pour devenir un lieu de création mythique, que les amateurs d’art identifient comme celui qui vît passer Modigliani, Soutine, Léger, Zadkine et Chagall, notamment. Sauvée de la destruction par Geneviève et René Seydoux, La Ruche est inscrite aux Monuments historiques depuis 1972 et abrite actuellement une soixantaine d’ateliers occupés à vie par certains artistes et en résidence par d’autres. Cette cité artistique, qui ne se visite pas, sauf lors des Journées du Patrimoine ou événements exceptionnels, est actuellement l’invitée du centre d’art perpignanais, A cent mètres du centre du monde, à travers une sélection d’œuvres de 30 artistes habitués du célèbre lieu de création parisien. A découvrir jusqu’au 31 juillet 2025.

Un essaim d’artistes issu de la célèbre Ruche parisienne a envahi le centre d’art contemporain ACMCM, à Perpignan. Ils sont trente à avoir été sélectionnés par le commissaire André Siegel pour importer en province un bourdonnement artistique dont le passé fut d’actualité. Le bâtiment parisien qui abrite depuis 1902 des artistes (devenus privilégiés !) fut construit à partir d’éléments recyclés de l’exposition universelle de 1900 et accueillit dès l’origine des artistes en difficulté. Si cela est moins vrai aujourd’hui, puisqu’on y trouve des artistes comme Ernest Pignon-Ernest, Jean-Michel Alberola ou feu notre ami Jean-Michel Meurice, nombre d’entre eux contribuent à cette continuité d’une initiative historique en faveur de l’art.
La portée médiatique actuelle de La Ruche est sans doute moins flagrante qu’elle n’a pu l’être, si l’on s’en tient à l’impression de disparité entre les œuvres présentées. Mais ce choix de factures et formats divers incite à une découverte plus précise. Largement dominé par la figuration, l’ensemble interroge les arguments du curateur semblant s’être appuyé exclusivement sur le lieu de résidence des artistes plutôt que sur des bases esthétiques. Parti pris tout à fait recevable, la sélection s’en trouve éclectique et offre donc de nombreuses formes allant de la peinture moderne à l’installation. Notre commentaire s’en tiendra nécessairement à quelques-unes.
Le début du parcours est incongrument balisé par deux mannequins de couturière vêtus de robes à figures géométriques (Adeline André) qui rappelle la diversité des créateurs accueillis dans le lieu, heureusement suivis par les œuvres d’Ianna Andréadis. Intitulée Paysage (2024), une série de toiles gestuelles jaune et vert retient l’attention par les effets de fausse perspective ou de plan renversé. Ils rappellent la perspective japonisante, comme certaines œuvres de Monet en révélaient les sources, loin d’une touche fractionnée dans le cas présent, mais que les changements de ton, de nuances de ces verts-jaunes construisent en une profondeur inattendue.

Paysage, 2024. ©Ianna Andréadis

De La Ruche qui s’ouvre à nous, certains artistes dont la renommée n’est plus à faire, assurent avec brio la continuité de son succès. C’est le cas d’Ernest Pignon-Ernest, habitué de l’espace urbain, et adepte d’un procédé d’affichage depuis les années 1960. Il montre ici une œuvre marouflée sur le mur du centre d’art (par les soins de la restauratrice Stéphanie Hermann) qui témoigne de ce parti pris d’affichage remplaçant un travail in situ mais conçu comme tel. Ses œuvres dessinées en noir sont apposées dans l’espace urbain, le plus souvent à l’échelle 1, sur papier d’affiche. Elles produisent un espace dans l’espace, une situation très particulière qui se détache des surfaces de la rue en ce que le motif est noir et au pochoir, elles s’extraient ainsi du réel et interrompent la fluidité du regard. Il s’agit pour lui « d’une intervention plastique dans le réel et les résonances symboliques, mythologiques, sacrées, anthropologiques, politiques, événementielles, qu’elle suscite* ». Ses ponctuations urbaines interrogent le corps, l’espace, la réalité brute… Ici, bien qu’une petite salle lui soit entièrement consacrée, on peut regretter l’emplacement qui ne laisse pas assez de recul, précisément à une œuvre comme Épidémie, parmi celles qui furent collées à Naples, pour en apprécier la spatialisation. Pignon-Ernest se préoccupe de contextes sociaux précaires, a pour sujet des paysages ou régions rudoyés par la guerre, ou encore des zones de famine à l’instar d’une esthétique proche du grand photographe Salgado, qui vient de nous quitter.

Épidémie, initialement à Naples (voir photo au mur). ©Ernest Pignon-Ernest

Outre son talent d’innovation souvent associé à l’origine du street art, Ernest Pignon-Ernest a introduit dans la peinture de nouvelles formulations ou plutôt de nouvelles interrogations. Son œuvre déplace la notion de muralité, si on pense particulièrement à la tradition de la fresque d’une part, mais aussi à celle de l’accrochage de l’objet-tableau lorsque la peinture devient mobilière. Tout en utilisant la paroi verticale, il recrée des scènes dont les illusions d’optique tirent parfois l’œuvre du côté du réalisme alors qu’il ne se préoccupe que de la réalité. Ainsi sa peinture ne relève pas d’un genre mais prélève des fragments de réalité transposés afin d’être perçus autrement. Il utilise le mode d’affichage alors qu’il trace au fusain, et fait surgir du mur des messages qui ne comportent aucun texte. Le militantisme de sa peinture ne se laisse pourtant jamais confondre avec quelque slogan que ce soit, et qu’il s’agisse de photo ou de pochoirs, d’une répétition ou pas, chaque mise en espace est une nouvelle prosodie pour ses déclarations plastiques. Comme il le dit si justement, il ne cherche pas. « Je ne fais pas des œuvres en situation, je vise à faire œuvre des situations ». On ne peut plus vrai.

Au premier plan, installation et dessin. ©Myung-Ok Han

Au-delà de la présence de Pignon-Ernest, on s’attardera sur d’autres artistes comme Myung-Ok Han visible sur la mezzanine du premier étage, dont la très belle installation au sol, en forme de cercle, fait écho à ses dessins au mur. Elle est composée de pierres espacées les unes des autres, sur lesquelles des bobines de fils semblent avoir été dévidées puis réenroulées en écheveau à l’échelle de la pierre qui leur sert de support. Elles forment un grand cercle fait de simplicité et de mesure, chaque pierre encotonnée de ses couronnes de fils écru jalonne ainsi un jeu tel un « jeu du mouchoir », ou aire d’incantation au sein de laquelle nul n’ose s’avancer. Sa proposition au centre d’art nous invite et nous tient tranquillement à distance, à l’instar d’autres installations réalisées ailleurs. On pense à ces bols disposés au sol qui nous proposent de recréer mentalement la nourriture qui pourrait s’y trouver ou tout autre denrée de remplissage dont nous avons l’habitude. Comme l’écrit Olivier Kaeppelin à son sujet, « le travail de Myung-Ok Han s’inscrit dans ce qui est, aujourd’hui, appelé  »l’esthétique relationnelle » et concerne certaines œuvres proposant au spectateur, de vivre dans les musées, les gestes appartenant à notre quotidien intime ou social : manger, dormir, consommer, jouer, travailler, aimer, discuter… mais de les vivre en tant que formes ». On pourrait ajouter que la proposition partageable avec le spectateur concerne la simplicité de gestes ordinaires, si bien qu’il s’en dégage une sorte de platonisme n’appelant que contemplation et poésie sensuelle. C’est là sans doute la frontière fragile que l’artiste entretient entre l’impérieux conditionnement végétatif qui conditionne nos gestes et la mise à distance de son interprétation du réel.

Tableau marin. ©Gildas Le Reste

Dans le même sillon poétique de ce parcours, on peut remarquer sur la mezzanine latérale, où sont présentés de petits formats, les œuvres de Bertrand Henri réalisées à l’encre sur tissu, travail d’une délicatesse toute poussinienne par le détail insistant des feuilles qui constituent la frondaison d’un arbre mais dont la mise en place nous prévient de ne pas y voir seulement de l’imitation (Arbre, 2024). Le tissu-torchon est en effet tenu par des pinces à dessin contre un carton de présentation, lequel est nettement plus grand que l’étoffe, et l’espace produit renvoie à celui-là même d’un cadre, où chacun des éléments est remis en cause : le sujet-arbre ainsi décalé sur la droite interroge la composition et la centration, le tissu suspendu questionne la toile, et les pinces renvoient à l’accrochage de son mode de présentation dans l’exposition. Ces éléments de modernité discrète se retrouvent dans les œuvres à double entrée de Gildas Le Reste, artiste de la galerie Putman, dessinateur du trouble, où le sujet apparent en cache un autre, lorsque l’œuvre intitulée Tableau marin pourrait tout aussi bien évoquer des plis de sable dans les dunes avec le même bonheur que les portraits de Warhol « cachés » dans la série L’ombre d’une île. Pour continuer avec les effets visuels, il faut remarquer le très beau diorama de Nicky Rieti (Paysage, 2022) qui, bien que son activité de scénographe ne le prédispose pas à appartenir à un tel ensemble, propose cet espace illusionniste qui n’aurait rien à envier à l’hyperréalisme.
Enfin, l’étage intermédiaire du lieu d’exposition montre les œuvres de l’artiste irakien Himat Mohammad Ali, dont de superbes tondi quasiment monochromes, où de minuscules motifs se confondent avec une matière légèrement en relief. C’est cette matière très texturée que l’on retrouve sur de grands papiers suspendus visibles sur leurs deux faces intitulés Paysages (2012), dont on peut juste regretter qu’ils aient été accrochés en haut des escaliers brisant toute visibilité sur l’ensemble exposé, quand ils auraient pu simplement être disposés ailleurs, les 1200 m2 de surface du lieu d’exposition l’autorisant largement.

©Himat Mohammad Ali

Nous terminons ce parcours choisi par les œuvres de Jean-Michel Alberola, jamais décevantes parmi lesquelles certaines références pétries d’humour renvoient au personnage de Chico Marx, l’un des cinq Marx Brothers, et toujours enthousiasmantes sur le plan plastique. La manière dont Alberola traite le fond et la forme rappelle aussi bien les problématiques matissiennes de L’Atelier rouge que certaines œuvres de Miro, plus préoccupé par l’espace pictural que par sa représentation mimétique. Cet artiste de la galerie Templon affirme par ailleurs : « Je n’invente rien, je mets simplement en relation ou en échange les différentes citations, de manière à créer un autre monde. En citant, je fais un pont ». Il le crée effectivement entre le spectateur et les registres formels qu’il propose, faisant dialoguer la peinture avec nos projections imaginaires.
La trentaine d’artistes qui compose cette exposition figure à la fois une communauté de vie artistique réunie dans ce quartier de Paris et un panel de pratiques créatrices très varié, exemplaire de l’idée de regroupement où chaque artiste pourrait faire l’objet d’éloges ou d’attention particulière. Leur nombre nécessite ainsi une découverte que chaque visiteur est invité à faire, leur communauté ne se représentant ni en mouvement ni en rapprochements esthétiques. Il s’en dégage un esprit de solidarité à tort ou à raison, dont il reste qu’on peut envier le privilège où l’unité de lieu, mythique s’il en est, préserve chaque singularité, quel que soit le niveau de notoriété atteint par chacun. L’importation d’un village artistique parisien en pays catalan pourrait suggérer ainsi quelques velléités solidaires entre artistes, galeries et collectionneurs, dans un milieu qui en a grandement besoin.

* Texte d’André Velter 2014

Infos pratiques> La Ruche, foyer de Création et d’Histoire : 30 artistes essaiment à Perpignan, du 17 mai au 31 juillet 2025, au centre d’art A cent mètres du centre du monde, à Perpignan. Avec les artistes : Jean-Michel Alberola, Najah Albukai, Adeline André, Ianna Andreadis, Romain Bernini, Carine Deambrosis, Anna Foka, Michaël Gaumnitz, Isabelle Geoffrot-Dechaume, Stéphane Guenier, Fabrice Guyot, Bertrand Henry, Himat Mohammad Ali, Philippe Lagautrière, Daniel Lebée, Gildas Le Reste, Léonard Leoni, Alice Lothon, Myung-Ok Han, Ella Ngo Van, Jan Olsson, Bogdan Pavlovic, Ernest Pignon-Ernest, Willem Raedecker, Zohreh Ramezani, Nicky Rieti, Régis Rizzo, Yves Robuschi, Michèle Van De Roer, Mathieu Weiler. Exposition créée en collaboration avec la galerie municipale Julio Gonzalez, à Arcueil.

Image d’ouverture> Paysage, 2022. © Nicky Rieti

Lire aussi> Pour ses 120 ans, la Fondation La Ruche-Seydoux fait peau neuve.