Survenue le 26 décembre dernier, la disparition de Jean Le Gac invite à relire son œuvre qui, depuis plus de cinquante ans, n’a cessé de déplacer les cadres de la peinture pour mieux la maintenir vivante. À travers de nombreux dispositifs narratifs, l’artiste a construit une pratique singulière où toiles, textes et photographies composent un récit au long cours, rétif à toute conclusion. Ce texte souhaite lui rendre hommage.
La première fois que j’ai rencontré Jean Le Gac, il se présentait sous couverture. Le Peintre n’avait pas de nom, juste des qualificatifs – masqué, anonyme, incognito –, qui circulaient d’exposition en exposition comme un personnage passe de roman en roman. Il y avait là une énigme, mais surtout une promesse : celle d’une œuvre qui ne se livrerait jamais frontalement, qui demanderait du temps, de l’attention, une disponibilité d’esprit. Très vite, j’ai compris que cette conduite n’était ni un jeu de cache-cache ni une coquetterie conceptuelle, mais une manière de déplacer la peinture pour mieux la regarder. Chez Jean Le Gac, peindre consistait moins à produire des tableaux qu’à fabriquer les conditions d’un récit, à installer une situation où peinture, texte et photographie se lançaient continuellement dans de nouvelles aventures.

D’emblée, s’est imposée l’évidence d’une pratique profondément cohérente mais rétive au point final. Jean Le Gac a souvent raconté qu’il était peintre depuis l’enfance, identifié comme tel par sa famille avant même de l’avoir choisi. Très tôt aussi, il a raconté des histoires : sur le chemin de l’école, à ses camarades, par épisodes. Avant l’enfant qui peint, il fut l’enfant qui raconte. Cette vertu n’a jamais cessé d’irriguer son travail. Lorsque, à la fin des années 1960, la peinture lui apparaît comme une impasse – trop lourde, trop attendue, trop chargée d’histoire – il ne la renie pas mais la met en suspens. Les photographies de ses enfants, puis de ses mises en scène, les envois postaux, puis les cahiers exposés à la Documenta V dans la section « Mythologies individuelles » ouvrent un autre espace. La peinture ne disparaît pas ; elle prépare son retour.

Jamais Jean Le Gac n’a choisi entre réel et fiction, biographie et invention, document et récit. Lorsque la peinture est revenue, ce ne fut pas pour reprendre sa place, mais pour entrer dans un jeu commun avec les autres pratiques, selon une logique cinématographique. D’ailleurs, il refusait le terme de collage, trop statique, lui préférant celui de montage, plus apte à dire le rapprochement d’éléments éloignés dans le temps, les raccourcis narratifs, et les glissements d’un support à l’autre. Une photographie attire le regard, un texte semble expliquer, puis déjoue l’attente ; la peinture arrive, non pour clore, mais pour déplacer encore la proposition. Voir oblige à lire, lire oblige à revoir. Et inversement. Le spectateur est constamment stimulé, incité à reconsidérer l’invitation qui lui est lancée.

Cette manière de faire œuvre, je l’ai particulièrement éprouvée lorsque Jean Le Gac a transformé en appartement le Musée de Carouge, en Suisse. Il ne s’agissait pas d’une reconstitution, mais d’une fiction : comment le Peintre habiterait ce lieu ? Quels œuvres, livres, meubles, souvenirs y déposerait-il ? Pour chaque pièce, une intention avait été écrite à la main par l’artiste. Le visiteur entrait dans une intimité imaginaire, mais méthodique. Au cœur de cet ensemble, une monographie unique, « faite à la maison », riche de centaines d’images et de textes manuscrits, se présentait comme la somme des « choses capitales » pour Jean Le Gac, qui parlait alors de « poser son bagage », de respirer enfin. L’œuvre n’était pas close. Elle devenait disponible.

À Perpignan, quelques mois plus tard, la peinture revenait autrement. Choses peintes-photographiées-écrites n’était pas un titre descriptif, plutôt une déclaration de méthode. Le public découvrait Les Demoiselles d’Avignon, revisitées par le prisme d’une mythologie personnelle ; le Tombeau du peintre de mon enfance, imaginé en souvenir du fameux peintre du dimanche observé quand Jean Le Gac enfant ; les natures mortes, sortes d’« études documentaires », où les objets utilisés dans les mises en scène photographiques posaient pour la peinture. L’exposition elle-même devenait œuvre. Pas question de respecter un ordre chronologique, mais d’établir des relations nouvelles, des connivences inattendues, des accidents providentiels. Jean Le Gac était heureux. Le jeu auquel il s’adonnait depuis des années trouvait dans cette exposition l’une de ses plus belles expressions.

Dès l’origine, la conversation a pris une place centrale dans ma relation à Jean Le Gac. Il parlait volontiers de la difficulté de l’entretien, de l’écart entre ce qui est dit et ce qui est pensé, mais aussi entre ce qui est entendu et ce qui est écrit. Il apportait un soin extrême à ses textes, qu’il aimait courts. Il écrivait dans sa tête, dans un demi-sommeil propice à la levée des entraves sociales, puis, au réveil, forçait le souvenir, retrouvait articulations et bifurcations. Le texte, chez lui, n’était jamais un commentaire : il venait déposer une « couleur mentale », résistait à toute évidence. Il l’appelait le « méchant », celui qui ne répond jamais aux attentes immédiates de celui qui regarde.

Au Domaine de Chaumont-sur-Loire, dans le cadre d’un entretien filmé avec Chantal Colleu-Dumond, directrice du Centre d’arts et de nature, Jean Le Gac revenait sur le peintre observé dans son enfance, sur son attirail, son chevalet vernissé, ses couleurs, le mystère de son geste. Il évoquait le cinéma, le western, la bande dessinée, jugés plus formateurs que l’impressionnisme. Il parlait de la nécessité de sortir de l’atelier pour trouver un « œil neuf », de travailler là où le spectateur ne va pas, de défendre sa vie d’artiste jusqu’au bout. Sans emphase, mais avec une grande lucidité, il disait vouloir croire que l’art puisse quelque chose. Au premier signe, il en serait « content, très content ».

En 2025, à Issoudun, son œuvre trouvait une forme d’accomplissement tout en continuant à s’ouvrir. Paysagiste clandestin, figures en fuite se déployait au Musée de l’Hospice Saint-Roch, un lieu traversé par l’histoire des siècles, comme pour rappeler que la peinture est aussi une manière de circuler à travers les temps. Dans le vaste espace traversant, peintures, objets, textes, photographies attiraient, décalaient, relançaient le regard. Je retrouvais des figures connues et découvrais les nouvelles fictions qu’elles proposaient. Une citation de l’artiste reprise au mur indiquait qu’il ne cherchait pas une fin à ce qu’il faisait et que d’ailleurs sa « grande œuvre » s’était peut-être déjà produite sans qu’il l’ait remarquée. Travailler les marges et les coutures, refuser la centralité de l’image : il est vrai que tout était à sa juste place.

Aujourd’hui, alors que Jean Le Gac s’en est allé, j’aimerais souligner l’élégance de l’artiste et de son œuvre. Œuvre à jamais ouverte. Manière obstinée de relancer le regard, de faire du temps une matière, de déplacer sans cesse la peinture pour mieux la maintenir vivante. Ce que j’ai vu, ce que nous avons échangé, ce que ses œuvres continuent de proposer relèvent d’une même fidélité : celle d’un artiste qui n’a jamais cessé de créer des formes pour en préserver le pouvoir d’apparition. « Il faut savoir peindre un rêve », m’avait-il expliqué un jour.
La rédaction d’ArtsHebdoMédias présente ses plus sincères condoléances à Jacqueline Le Gac et à sa famille.

Image d’ouverture> © Jean Le Gac

