À Besançon, Timeworld 2025 rassemble chercheurs et acteurs des mondes scientifique et culturel autour d’un même axe : celui de la limite. Limite mesurée (mathématiques, physique, informatique, finance), limite du vivant (médecine, biologie, climatologie, géologie, évolution), limite perçue (sciences cognitives, psychologie, philosophie, sociologie, histoire), limite dans l’art (littérature, musique, arts plastiques, cinéma, photographie, jeux). En interrogeant ce qui structure nos représentations du monde, mais aussi ce qui les met en tension, Timeworld entend offrir un espace de réflexion ouvert, transdisciplinaire et prospectif. C’est dans ce cadre que s’inscrit Tout se passe aux li-mythes, une exposition d’Hervé Fischer. Cette dernière fait écho à l’esprit du congrès en donnant à voir la manière dont l’art peut devenir un instrument de pensée, un espace de questionnement, un lieu où les certitudes vacillent et où d’autres formes d’intelligibilité apparaissent.
Depuis les années 1970, Hervé Fischer occupe une position singulière dans le champ de l’art contemporain. Théoricien de l’art sociologique, il s’est d’abord attaché à déconstruire les codes de l’art pour ensuite s’intéresser aux icônes de notre temps, aux nouvelles technologies et aux mythes actuels, sans jamais cesser d’interroger les rapports entre art et société. Militant pour une conscience planétaire, il est à l’origine d’un Manifeste pour un art philosophique et éthique. Son œuvre, internationalement reconnue, a su s’emparer des enjeux du numérique et de la mondialisation, abordant l’ensemble des problématiques liées tant à l’environnement qu’à celles de la pensée trans- et post-humaniste.

Un temps délaissée au profit des actions d’art sociologique, la peinture est revenue sur la pointe du pinceau à la fin des années 1990 et n’a plus quitté l’atelier de l’artiste-philosophe. Persuadé qu’elle seule est en mesure de lui offrir la juste distance pour penser le monde, celui-ci n’a depuis cessé de s’en servir comme d’un outil pédagogique, jusqu’à la transformer en pensée picturale. Les œuvres réunies pour Tout se passe aux li-mythes témoignent de cet infléchissement remarquable : sans renier leur dimension critique et sociétale, les toiles d’Hervé Fischer relèvent désormais d’une visée philosophique et existentielle. Elles interrogent les limites de notre condition humaine, dans ce qu’elle a d’irrésolu.
Un « passage aveugle à la fabulation »
Le néologisme de « li-mythe », central dans cette nouvelle phase de son travail, condense à lui seul les tensions que cette peinture cherche à explorer. Une « li-mythe », selon Fischer, est un « passage aveugle à la fabulation » : une ligne de faille entre ce que nous savons/croyons et nos « besoins imaginaires ». C’est à ce point que le mythe, entendu au sens large – biologique, politique, scientifique, spirituel – atteint ses limites et laisse apparaître un vide, une énigme fondamentale. Ni concept rationnel ni fiction consolatrice, la li-mythe désigne un espace où se faufile la nécessité de comprendre en conscience notre destinée et notre finitude.
Les toiles exposées – Impossible de franchir la li-mythe, L’énigme de l’univers, Le rire de Démocrite, Ma Frontière, N’y-a-t-il rien, Au-delà du temps, entre autres – forment une constellation spéculative. Elles n’illustrent pas. Elles mettent en œuvre une pensée qui passe par la couleur, la forme et toujours les mots. La tension entre image et texte, caractéristique de la démarche d’Hervé Fischer, provoque une portée thétique. Chaque œuvre fonctionne comme une hypothèse picturale, une tentative de donner forme à la difficulté du prendre sens, à l’irréductible incertitude de l’être. Si l’on peut parler de peinture philosophique, c’est précisément parce que ces toiles n’ont pas d’autre fonction que de rendre pensable – et sensible – ce qui résiste à toute clôture de la pensée.

Cette exposition est proposée par le Musée interrogatif Hervé Fischer. Structure sans murs, dispositif mobile, espace symbolique, où l’art n’est plus seulement un objet de contemplation mais fondamentalement un vecteur de questionnement. Le MIHF prône une forme artistique qui refuse l’enfermement muséal traditionnel et l’autorité de tout discours établi. Là où le musée habituellement conserve, ordonne, hiérarchise, le MIHF questionne, déstabilise, remet en jeu. Il ne s’adresse pas à un public passif, mais à des individus en quête, avides de penser avec, contre ou au-delà de l’œuvre.
Là où la liberté commence
Tout se passe aux li-mythes assume cette portée philosophique. Chaque toile engage une pensée sur l’être, le langage, l’histoire, la culture. Hervé Fischer y dévoile le moteur intime de sa pratique, qui ne cherche pas à produire du sens, mais à en explorer les conditions d’apparition. Dans un monde saturé de récits technologiques, de croyances algorithmiques, de promesses post-humaines, l’artiste-philosophe rappelle que toute construction collective repose sur une zone blanche, une part d’indétermination que seule une pensée libre peut explorer, habiter.
Ainsi, Tout se passe aux li-mythes n’est pas simplement une exposition, c’est une proposition intellectuelle. Elle invite à penser la peinture non comme une illustration, mais comme un levier, un espace où les certitudes flanchent et où la liberté commence. Une peinture pour notre temps : inquiète, lucide, parfois joyeuse, et toujours en devenir.

Infos pratiques> Timeworld et Tout se passe aux li-mythes-Hervé Fischer, du 3 au 5 décembre, au Kursaal de Besançon.

