Apprendre à pêcher les rayons du soleil avec Vidya-Kelie

Artiste transmedia, Vidya-Kelie Juganaikloo porte un regard naturellement pacifié sur les technologies de la communication qu’elle apprivoise, détourne et raccorde au monde physique. Un peu comme une grande sœur pédagogue scientifique et poète qui sous nos yeux décillés désosserait une sonnette d’alarme pour diffuser une chanson populaire ou une caméra de surveillance pour suivre le parcours du soleil. Jusqu’au 9 mars, la galerie Julie Caredda, lui consacre un solo show : #SUN – Now – A man fishing on a rowboat.

Nouvellement installée derrière l’Elysée, la galerie s’intéresse plus particulièrement aux artistes contemporain(e)s qui créent des passerelles entre le monde physique et ce que l’on nomme globalement « le digital » noyant le poisson entre l’art et le design, incluant les arts médias, l’art génératif, et les dispositifs art & science fonctionnant avec des 0 et des 1.
Julie Caredda, la galeriste, a elle-même baigné dans le milieu des « tech » et de l’entreprise où elle prodigue du conseil en matière d’IA. Il était bien naturel que cette membre du réseau Saloon qui fédère et met en lien des activistes de l’art numérique entre Paris, Montréal, Nice ou Berlin, y rencontre l’élue « Prix du public » 2022 de l’Opline prize !
Vidya-Kelie avait été « marrainée » par ORLAN : une marque d’adelphité prometteuse pour la 14e édition du premier prix de l’art contemporain en ligne, qui se tenait cette année-là, sous le signe de la sublimation ! Diplômée de l’école supérieure des Beaux-Arts d’Angers, née en 1984, l’artiste plasticienne y avait présenté l’œuvre transmedia SUN, dont on pouvait découvrir quelques pièces récentes du corpus, exposées à la galerie Data située près de la République.

#WebSun © Vidya-Kelie Pièce interactive 2023. Toutes les secondes, le site web sun.vidyakelie.com répertorie les personnes qui sont connectées au réseau social Instagram et qui publient de nouvelles photos avec le #Sun Extrait de la performance sur Youtube.

Chez Caredda, jusqu’au 9 mars, de nouvelles pièces du puzzle solaire sont déployées sur les deux étages intimistes de la galerie. L’artiste d’origine indienne – pour qui la quête du soleil, source d’observations sémantiques est un catalyseur artistique –  y révèle avec humour et poésie, « les vestiges et les traces anthropocentriques que nous créons dans le monde numérique »  sous formes d’élégantes sculptures de « lancers de rayons » interconnectés, taillés dans le fil du marbre ou cousues d’or,  explicitées par des cartographies interactives, par une planche dessinée de ce qui pourrait être, une vue en coupe d’une activité cérébrale type du début du siècle, ou encore, d’une photographie mystérieuse évoquant la ruine dont s’échappe la lumière.

#SunReal ©Vidya-Kelie Mallorque (1/4 + 2 E.A) 2023 30 x 40 cm et Lac (1/4 + 2 E.A) 2023 30 x40 cm. Tirages 32 épaisseurs contrecollé sur dibond ©photo orevo

L’exposition solaire

Mais où sont donc passés notre pêcheur et son embarcation ? #SUN – Now – A man fishing on a rowboat, titre le solo show. Un « row boat » littéralement peut être une barque, un canot, ou même une gondole, la première chose qui me vient à l’esprit c’est qu’il faut ramer ! L’artiste toujours enjouée et pédagogue préfère expliciter son titre ainsi : « pour accéder aux eaux fertiles il faut s’investir ! » L’idée est entendue.
Car les propositions artistiques de Vidya-Kelie sont à la fois conceptuelles et « low tech » – qu’elles questionnent le processus à l’œuvre dans une interaction stimulante avec le public ou qu’elles soient simplement contemplatives, deux approches qui peuvent s’entendre dans la pèche à la ligne. SUNPath que l’on pourrait considérer comme la genèse de la série SUN est une cartographie de l’activité du hashtag #sun sur instagram ; l’artiste y trace par une ligne jaune, des liens abstraits et infinis entre les publications usant de la même référence, et génère ainsi un récit, construit à l’aide d’une intelligence artificielle, « une épopée instantanée qui nous fait voyager d’une photo de chat à celle d’une fille sur un zodiac ». Le chat est considéré comme le soleil ronronnant et radieux de la maison, faut-il le préciser ?

#Sunpath, grand rayon de soleil © Vidya-Kelie 2024 Marbre de Carrare, laiton 83 x 114 x 3 cm Pièce unique. Crédit photo Allison Borgo

Ces lignes qui relient les instagrameurs de New York à Johannesburg en passant par Paris, etc., traduisent une préoccupation, ou plutôt un usage sémantique simultané du mot « sun », le soleil, à quelques milisecondes d’intervalle près, créant l’archive poétique d’un ciel contemporain constellé de milliers de « soleils » digitaux. Les tirages laser de ces connexions, appelés Suntraces sont les fragments de cette toile « astro-digitale » et s’accrochent au mur sous la forme de sculptures dans l’espace de l’exposition. Entre abstraction surréaliste et nouvelles trajectoires du « soleil », la série SUNtrace, et le site SUNpath soulignent notre désir volontaire pour ne pas dire nécessaire de se relier à des repères communs.
Une nouvelle pièce #SUNPrompt prolonge ce travail de veille sémantique par une installation constellaire collective aux couleurs acidulées d’instagram, constituée de quatre-vingt-dix fragments de textes – cinquante fragments ici exposés à la galerie Caredda, témoignant d’une « littérature » absurde comme autant de bouteilles lancées à la mer : aussi factuels qu’« une femme ajuste des lunettes de soleil à plage » ou « un homme pèche dans une barque », les textes ont été générés par une IA  « ou plutôt deux, précise l’artiste, pour ne pas concentrer le débat sur la valeur ou l’ingérence de l’entreprise qui la génère ». Les IA se bornent ici à décrire une photo postée sur le réseau social à 11h29 tout au long de l’année 2023, mais que raconte cet oracle en particulier : « mmh, I can’t describe this image » (je ne peux pas décrire cette image) ? Il s’agit-là d’une information cybernétique éclairante ! Autrement dit, c’est dans le bug de la machine que se révèle la pertinence de l’œuvre. Pas de politique, pas d’armes, pas de violence et surtout pas de sexe, ni de corps nu, pas même un sein, ni trop de chair, telles sont les limitations définies par la bienséance des réseaux sociaux et qui, par extension, constitue le crédo les entraineurs d’IA génératives. « Les photographies qui sont introduites consciemment par les utilisateurs des réseaux sous la référence, #sun en anglais sont des indices contextuels parlants, explique Vidya-Kelie, cette dimension sociologique de la pièce fait apparaître la fragilité du contexte et des failles de l’humain qui procrée une machine à son image ».

Sous l’apparence d’un cosmos « glossy » #SUNPrompt redéfinit collectivement la notion de soleil numérique, elle révèle ici un jumeau digital et composite du soleil à l’image du mythe dont des nations entières ont fait leur dieu. « Mais nous ne sommes plus face au soleil et ses définitions en fonction des sciences, de l’histoire des cultures ou leurs émotions, poursuit l’artiste. Nous ne parlons plus directement d’un astre qui régit toute une cosmologie, d’un élément indispensable à la vie, d’un symbole de savoir et de puissance ancestrale, d’un parent nourricier, d’un corps spirituel, nous faisons face ici à une multitude de soleils par seconde qui s’inscrivent sur les serveurs simultanément, laissant apparaitre la dimension fractale, multi-dimensionnelle et « spatialisée » de l’entité digitale », souligne Vidya-Kelie.

#SUNPATH 3 pm, ©Vidya Kelie : Grand rayon de soleil, 2023, Laiton poli, 129 x 90 cm Pièce unique Vue installation ©orevo

En outre, l’artiste, qui inverse avec SUNPrompt l’utilisation classique de l’IA pour mieux nous révéler la façon dont elle se nourrit, met ici le doigt sur la nature biopolitique de ce qui est publié sur les réseaux et de la responsabilité qui en découle : « Dans l’ignorance de tou(te)s ou presque et depuis quelques dizaines d’années, notre intelligence artificielle globale se développe par le biais d’une vision “onlyfan” ou à partir des “selfies” de ceux qui alimentent les bases de données. Son entrainement est le fruit d’une activité sociale spécifique et singulière sur internet qui répond à la volonté d’être exposé(e), d’appartenir à un groupe visible ou non, mais aussi à l’injonction de poster une publication. Or la pensée biopolitique pour qu’elle soit riche doit constituer en son sein des limites et de l’illimité nous apprend Foucault, dans son introduction à la bio-politique, dit-elle. On ne peut l’universalisme sans l’hétérogénéité, ni l’inverse. Aussi, gardons en tête que les mots ont une histoire, que la langue s’est constituée par l’usage, et souvenons-nous que “Le soleil digital”, par définition composite, fut construit à partir d’un chat roux dans sa panière en Autriche, d’un coucher de soleil en Auvergne ou d’un homme qui pêche sur sa barque à l’île Maurice.»

#SunPrompt fragment ©Vidya Kelie : 2024 – pièce unique contrecollage sur dibond de 24,5 x24,5 cm. #SUN – Now – A man fishing on a rowboat ©photo Alisson Borgo

Toute la force des créations de Vidya-Kelie, réside dans ces réflexions en cascade qui découlent d’une œuvre aux abords faciles, chatoyants, et ludiques, et qui se complexifie et se charge d’une valeur critique au fur et à mesure qu’on la décortique.

SENT par exemple est un site Internet (Sent.vidyakelie.com) à partir duquel l’utilisateur est invité à transmettre un message dans l’univers digital – une phrase de son choix qu’il tape sur le clavier. L’expérience « phototropique » d’auto-contemplation est valorisante : voir son texte défiler sous la forme de trèfles ou de cœurs dans l’immensité du cyberspace tel un générique de Star wars !  Pourtant ce signal linguistique qui apparait et défile sur la toile ne sera stocké nulle part, il nous renvoie autant à notre solitude qu’à l’infini du World Wide Web. Mais quelle énergie vitale exploite toute cette « littérature digitale » dans le monde réel, combien de satellites géostationnaires, de forages et de câbles passés sous les mers ?

#SENT artifect ©Vidya Kelie, généré sur le site web (Sent.vidyakelie.com) par @orevo

En confondant les échelles de temps ou d’espace, Vidya-Kélie poursuit une recherche dans laquelle elle met en parallèle ce qui nous dépasse et ce que nous tentons de contrôler. Outre la linguistique et la sociologie ou encore ce que l’artiste revendique comme de « la philosophie appliquée », son œuvre est animée par d’autres clefs d’entrée, tel l’écoféminisme, qui toutes ouvrent la même porte du care, du soin ou de l’attention portée à l’autre, de la mise en relation, et de la re-connection avec nos aspirations profondes. Par le biais d’expériences contemplatives ou interactives, l’artiste évoque la puissance des corps, leur interconnection, leur capacité d’émission et de réception dans une dimension biologique, sociale ou physique et s’engage personnellement dans une œuvre de transmission.

Déjouer la honte prométhéenne

Dans le cadre de l’ISEA (L’international Symposium of Electronics Arts- 2023) à Paris, était présenté au Forum des images Hypercodex.org, un site, une performance dans laquelle  Vidya-Kélie se met en scène dans une vidéo réalisée dans sa chambre à coucher, utilisant les codes linguistiques et de représentation des youtubeurs : elle y attire ainsi  l’attention sur une œuvre interactive et collaborative, conçue comme  alternative aux puissants algorithmes qui nous détournent d’une transmission de contenu libre, hétérogène et transculturelle ; il s’agit-là d’une plateforme 100 % humaine, où les visiteurs sont invités à y insérer leurs propres liens sans passer par ceux des Gafam : à nous de jouer !

Pour l’artiste douée d’une double culture franco-mauricienne, les outils connectés suscitent de nouveaux comportements spirituels, qu’ils soient mus par l’espoir, la prédiction, la recherche du bonheur, le hasard, ou la connexion de pensées. Actuellement en résidence à l’atelier Rotolux de Poush Manifesto à Aubervilliers, Vidya-Kelie y présentait en juin dernier dans le cadre de la nuit blanche une vidéo de 3’45, Appels manqués sur un autel qui évoque des rituels autour de l’énergie 4G et relie avec poésie et beaucoup d’ironie, croyances et technologie.

©Vidya Kelie, La Pierre de confiance, brique en argile sculptée, Plateforme 2022. Photo DR

Son travail explore des concepts tels que les croyances, le magnétisme, les passions, mais aussi la confiance, à travers des œuvres-actions qui se déploient encore une fois sous la forme de connexion intime entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur. Il s’agit, par exemple, de La pierre de confiance qui valorise la parole de l’artiste ou bien celle qu’elle prend dans l’espace public : une sculpture connectée, posée chez soi ou en extérieur – un QR code gravé dans la pierre – dont le contenu variable (des liens alimentés et remis à jour par l’artiste) sont lisibles par une interaction devenue banale qui consiste à flasher le QR code à l’aide d’un smartphone ! Avec cet objet connecté Vidya-Kelie met l’IA, et son  intrusive invisibilité, à distance ; elle en prend le contre-point comme celui des « cookies » des « spiders », des « bots » ou autres « opérants délateurs » de nos smartphones : tandis qu’il est difficile de graver un code fonctionnel dans la pierre, et anxiogène d’introduire un contenu issu d’inconnus dans son téléphone ; il s’agit-là d’« hacker » la prédiction algorithmique personnalisée et de rester maîtres de nos outils linguistiques et techniques. De les connaître, d’en apprendre les ressorts et de les adapter (plutôt que de les adopter) quand notre méconnaissance de l’électronique, de la physique ou du code ne nous permettent plus de comprendre l’ingénierie, ni les enjeux politiques ou économiques de l’IA, par exemple ; ce qu’Hugues Dufour, dans son essai L’art face à l’IA, vers un imaginaire augmenté, appelle « la honte prométhéenne » définie dès 1956 par Anders à l’aune d’une révolution scientifique et technique qui nous dépasse.

Palimpseste 1 et Palimpseste 2 – 2023 ©Vidya Kelie : Impressions sur papier, 50 x 65 cm, Edition unique.

En sollicitant notre esprit critique par une posture DIY (Do It Yourself – fais le toi-même) Vidya-Kélie nous rassure et nous ramène à l’essentiel. Elle s’intéresse autant au processus qu’à la restitution de l’œuvre, ce qui la place bel et bien au cœur de cette communauté d’artistes numériques né(e)s avant l’internet et qui dans leur quête se sont peu soucié(e)s du marché de l’art et de leur postérité, œuvrant à même les réseaux. On peut d’ailleurs louer ici, le travail « d’archéologie médiatique » que les galeries telles que Julie Caredda, Data, ou encore Charlot et RCM depuis des années, déploient en invitant les artistes à exposer des installations génératives mais aussi des « traces », des « artefacts » des différentes formes de netart  et de l’usage de l’IA,  bien avant que celle-ci ne défie soudain la chronique à l’hiver 2023.  ­­­­­­­Notons aussi que Vidya-Kélie, curieuse de ses pairs agit également à titre de conseillère artistique auprès du HARDDISKMUSEUM, conçu par l’artiste chercheur Soliman Lopez en tant que « conservateur archéologue » de l’art numérique. Au salon Deeep AI art Fair, qui s’est tenu du 22 au 25 février dernier – une première en France à l’initiative de la galerie française Lebenson, aujourd’hui basée à Londres -, étaient montrées quelques pièces de l’artiste que l’on peut voir jusqu’au samedi 9 mars 19h à la galerie Caredda !

Note> Ce que Bernard E.Harcourt dans son essai de sociologie nomme « la  société d’exposition ». Exploitant notre désir sans fin d’avoir accès à tout, tout le temps,  les géants d’Internet collectent des millions de données sur nos activités, nos centres d’intérêt et nos relations que les agences de renseignement croisent aux milliards de communications qu’elles enregistrent chaque jour. Nous continuons pourtant, malgré notre connaissance de l’instrumentalisation de ces données, de publier nos photos de famille, nos humeurs et nos pensées. La Société d’exposition Désir et désobéissance à l’ère numérique, aux éditions du Seuil.

Informations complémentaires

Exposition > VIDYA-KELIE #SUN – Now – A man fishing on a rowboat, du 27 janvier au 9 mars 2024.  Voir sur instagam la rencontre entre le critique Dominique Moulon et l’artiste. Sites de l’artiste : vidyakelie.fr /.com

Galerie Julie Caredda 4, rue de Miromesnil, Paris 75008mardi-samedi, 12h-19h 78 contact : julie@juliecaredda.com  Tel : +33.6.28.56.39. www.juliecaredda.com – Insta : @juliecareddagallery

Visuel  d’ouverture> #SunPrompt ©Vidya Kelie installation de 90 contrecollages sur dibond de 24,5 x24,5 cm. Ici 50 pièces vue de l’exposition #SUN – Now – A man fishing on a rowboat à la galerie Julie Caredda. ©photo Alisson Borgo

Auteure de l’article : Véronique Godé, membre de l’AICA

 

 

 

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