Les silences du Fort

Ce qui frappe, ici, c’est le silence. Le fort de Bellegarde, comme livré à ses fantômes, paraît tout entier à la discrétion adonné. A ses pieds s’étend la plaine espagnole de la Junquère et Figueras, chère à Dali, de l’autre côté, les Aspres, arides terres que domine le Canigou, impavide symbole de l’unité catalane ; plus loin à l’est, le massif de l’Albère s’abandonne vers la mer : une position que Français et Espagnols se sont longtemps et farouchement disputée. Comme pour oublier ces époques tempétueuses, le fort a ouvert ses portes à l’art et chaque été plusieurs artistes y exposent.

Une large rampe à degrés mène à la cour d’honneur, envahie d’herbe et de chardons. Dans un recueillement d’église, elle permet d’accéder aux différents bâtiments de l’enceinte. Il ne faut craindre ni de pousser les portes ni de s’aventurer dans les recoins du fort : les œuvres n’ont rien de fantomatiques, elles appellent. La première est rouge et ronde. Comme une énorme boule de chewing-gum collée aux pavés, elle indique le point de départ de l’exposition consacrée à Brigitte Kühlewind Brennenstuhl. « Je ne peux pas expliquer… je ne peins pas avec des mots… je peins avec ma vie… », explique en préambule l’artiste allemande. D’un trait fourni et vivant qui n’évite ni les formes répétitives, ni les angles, ni les aplats noirs, elle se raconte. La composition remarquable de chaque dessin captive le regard et l’entraîne bien au-delà de son histoire vers un monde où l’imaginaire peut se déployer. Accrochés les uns près des autres, ils se répondent et forment un tout, hydre ensorceleuse à multiples têtes. Plus loin, des ronds échappent au papier et se matérialisent en des compositions légères. Une pièce toute de boules ouatées rouges en retient une plus grosse de couleur blanche qui n’ose pas s’enfuir. D’un bond, pourtant, elle pourrait se soustraire à cet enfermement que l’on devine plus intérieur qu’imposé.

Roger Cosme Estève
Vue de la salle consacrée à la peinture de Roger Cosme Estève. Photo MLD

Dans le bâtiment d’en face, une salle s’ouvre sur les peintures de Roger Cosme Estève et sert de préambule à une seconde plus vaste. « Mon activité plastique tourne autour, soit d’un questionnement poétique des territoires et de l’errance, soit d’investigations plus “matériologiques” dans ce que l’histoire de l’art contemporain a identifié comme le land art », précise-t-il. Des toiles d’un mètre sur un mètre, regroupées par quatre ou par six, s’articulent comme des fresques. L’artiste qui travaille dans l’esprit du cadavre exquis a trouvé le format qui lui convient : « la mesure la plus basique du monde, la longueur du bras ». De petits hommes à quatre pattes ou courant à toutes jambes racontent l’histoire d’une humanité remontant aux temps anciens quand les dieux s’exprimaient et que la foudre et les pierres parlaient. D’imposants cafards enfermés dans des aplats de blanc peinent à rejoindre la jungle, toute de brun et de noir vêtue. Les toiles foisonnent d’une végétation luxuriante, celle d’un éden perdu où les hommes s’agitent. Avec humour, l’artiste voyageur aime « dire d’une manière gaie des choses tristes. Se moquer de la mort et être dans la dérision ».

Roger Cosme Estève
Roger Cosme Estève, Jungle. © Roger Cosme Estève

A l’exact opposé, la visite se poursuit par les toiles et dessins de Danielle Vidal. Traits, points, taches, lignes s’entremêlent et forment une écriture singulière. « Oscillant entre abstraction et figuration, ma recherche puise son inspiration dans le paysage aquatique et aérien », écrit l’artiste. Une œuvre où le geste l’emporte sur tout autre chose. A l’étage, la collection du fort propose de découvrir les pièces offertes par les artistes y ayant exposé. Au mur des toiles de Jean Capdeville, Patrick Loste ou encore Claude Viallat. Le soleil tape et l’heure de déserter est proche, mais il reste encore, à quelques mètres du pont-levis, une porte de bois à pousser. A l’extrémité d’un petit chemin une longue salle de briques rouges abrite les Closques (en catalan coquilles ou crânes) et les pierres en l’air de Joseph Maureso.

Les premières accueillent avec bienveillance le nouveau travail de l’artiste. Au milieu de ces fines pierres levées aux couleurs du ciel, au-dessus de socles blancs, des rochers comme en lévitation apparaissent laissant le visiteur enchanté par cette apparente contradiction. Chaque pierre est reproduite à l’identique de son modèle. « Elle ne dit rien en elle-même mais se charge de sens contextuellement. Elle exprime sans signifier. J’aime l’illusion, tout en la dévoilant », confie l’artiste. Dans ce champ magique, le silence, lui aussi, semble soudain comme suspendu.

Joseph Maureso
Joseph Maureso, Pierres en l’air et Closques. Photo MLD

Contact> Jusqu’au 31 août au fort de Bellegarde 66480 Le Perthus. De 10 h 30 à 18 h 30.

Image d’ouverture> ©Brigitte Kühlewind Brennenstuhl.

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