17 ans, l’âge de la matière

ArtsHebdoMédias a 17 ans !

17 ans face aux œuvres, à interroger leurs formes, à converser avec leurs créateurs, à accompagner le regard de nos lecteurs. 17 ans à croire que l’art ne se réduit ni à un discours ni à une image, mais qu’il engage une expérience plus profonde : celle d’un corps à corps avec le monde.

Le 16 janvier 2026 disparaissait Valère Novarina. L’écrivain, dramaturge et peintre n’a cessé de pétrir la langue comme une matière vivante, chargée de forces et de frictions, traversée par le souffle. Avec lui, les mots sont charnels comme la pensée est en chair : ils ont un poids, une texture, une densité. Ils chutent, se relèvent, s’entrechoquent et appellent toutes choses. Alors que nous préparions un nouvel article sur sa peinture, voilà que Novarina file au-delà, nous laissant secoués mais pas sans voix. Pour lui rendre hommage et pour avoir la joie de passer ces prochains mois à parcourir sa pensée, ArtsHebdoMédias lance une année de festivités textuelles autour d’un de ses énoncés :

« La matière en sait plus que nous. »

Ni paradoxe ni provocation, cette affirmation déplace notre position. Elle suggère que le savoir ne se tient pas seulement du côté du sujet pensant, mais qu’il circule déjà dans les choses, dans les corps, dans les matériaux. Elle invite à une humilité active : écouter ce qui résiste, ce qui se transforme, ce qui excède notre intention.
Accueillir cette affirmation, c’est d’abord reconnaître que la matière n’est pas muette. Elle exprime le temps. Le bois conserve la trace de la croissance de l’arbre et des saisons ; le métal s’oxyde et inscrit dans sa surface la chorégraphie de l’air comme de la pluie ; la toile accueille en strates le crayon ou la craie, l’huile ou l’acrylique, même la photographie doit composer avec le grain, la chimie, la lumière. La matière se souvient, archive les traces humaines comme celles des éléments. S’intéresser à elle, c’est interroger les pratiques qui font du matériau une mémoire agissante.
En effet, la matière ne se contente pas de conserver : elle agit. Elle se défend face à la main qui la façonne, dévie l’élan premier, oblige à reconfigurer le désir. Tout artiste connaît cette expérience : la peinture réagit, la pierre se fend, le végétal prolifère, l’algorithme déraille. L’œuvre naît alors d’un dialogue. Penser que la matière en sait plus que nous, c’est reconnaître qu’elle participe à la création. Les pratiques qui intègrent l’accident, l’aléatoire, la gravité, la croissance ou la corrosion ne célèbrent pas le hasard : elles admettent que tout acte créateur relève d’une négociation avec une force qui n’est pas entièrement maîtrisable.
Plus encore, la matière engage une forme de pensée qui précède le concept. Avant le discours, il y a le toucher, la densité, la lumière, la fatigue du corps au travail. Dans l’atelier, une intelligence sensible se déploie : actions répétées, frottements, empreintes, ajustements. La matière pense en texture, en tension, en rythme. Elle produit un savoir non discursif que l’œuvre rend perceptible. Les pratiques artistiques témoignent de cette connaissance qui ne passe pas d’abord par les mots. L’âge de la matière est peut-être celui d’une pensée incarnée.

Ainsi, nous allons au fil des mois vous donner à déguster la pensée de dix-sept personnalités, artistes, écrivains, universitaires, scientifiques, autour de ce thème enthousiasmant. Chaque texte sera estampillé et tous rassemblés au bout du compte dans une publication anniversaire.

Les lecteurs d’ArtsHebdoMédias sont invités à s’associer à ce stimulant projet, en nous faisant parvenir quelques lignes, un dessin commenté ou une image, témoignant de ce que leur inspire cette thématique : laredaction@artshebdomedias.com

Nous veillerons à intégrer vos messages dans nos festivités.
N’oubliez pas de signer : prénom, nom et qualité.

Ecouter Valère Novarina, un écrivain qui peint :
« Tout est charnel jusqu’au bout »,

sur France Culture le jeudi 20 février 2025.

Exode (détail). © Valère Novarina

Image d’ouverture> Cabane de David (détail). © Valère Novarina