Devant l’arrêt du vaporetto, une tasse designée par l’artiste britannique Mohammed Z. Rahman pour la marque de café Illy affiche ces mots : Memento vivere. Souviens-toi de vivre. Tout juste aperçue, la phrase donne néanmoins le « la » à cette 61e Biennale d’art de Venise marquée par la disparition de sa directrice artistique Koyo Kouoh, les tensions géopolitiques et la démission de son jury international, remplacé exceptionnellement par un vote des visiteurs. Jusqu’au 22 novembre, In Minor Keys invite à une vaste déambulation où se croisent œuvres monumentales, formes surprenantes mais aussi expériences incertaines. ArtsHebdoMédias vous en propose une traversée en images.
Chaque édition de la Biennale de Venise tient à la fois du pèlerinage, du marathon et de la chasse au trésor. Chacun débarque sur la lagune, lesté d’informations, de rumeurs, de listes griffonnées, avec la conviction qu’une œuvre, quelque part derrière une porte entrouverte, au détour d’un canal ou dans la pénombre d’un pavillon, viendra justifier le voyage. Car la Biennale est un lieu où l’on marche beaucoup, où l’on voit énormément, où l’on sélectionne vite, mais où certaines images persistent avec une rare intensité.
Cependant, il faut dire que cette 61e édition s’est ouverte dans une atmosphère singulière, traversée d’émotion et de tensions politiques. Sa directrice artistique, la curatrice suisso-camerounaise Koyo Kouoh, disparue en mai 2025, n’aura pas vu aboutir le projet qu’elle avait imaginé pour Venise. Première femme africaine appelée à diriger la manifestation, elle avait choisi pour titre In Minor Keys, empruntant au vocabulaire musical l’idée d’une tonalité mineure : non pas un retrait du monde, mais une attention portée aux fréquences discrètes, aux récits fragiles, aux formes de résistance silencieuses, aux puissances de l’écoute et de la relation. Loin du spectaculaire ou de l’œuvre-manifeste, Koyo Kouoh souhaitait privilégier des pratiques capables d’accueillir la vulnérabilité, la mémoire, la mélancolie autant que la joie, la consolation et la poésie. Une exposition pensée comme une polyphonie sensible plutôt que comme une démonstration autoritaire.
Mais avant l’ouverture au public, la réalité géopolitique s’est imposée avec force dans les Giardini et l’Arsenal. La présence de pays engagés dans des conflits armés a suscité protestations, fermetures temporaires de pavillons, prises de parole publiques et gestes de solidarité. Un climat tendu, révélé également par la démission collective du jury international, en désaccord avec les conditions de participation de certains États. En conséquence, les traditionnels Lions d’or seront cette année attribués à la suite d’un vote du public : les visiteurs sont invités à désigner, tout au long de la manifestation, leur artiste favori de l’exposition internationale ainsi que leur pavillon national préféré, transformant exceptionnellement le prestigieux palmarès en vaste consultation ouverte.
Mais les œuvres continuent d’apparaître
Faut-il pour autant ne regarder cette Biennale qu’à travers le prisme de la crise mondiale ? Assurément non. Entre deux confinements, en 2020, la manifestation avait d’ailleurs choisi de se retourner sur sa propre histoire en ouvrant largement ses archives et en proposant un parcours consacré aux métamorphoses de la Biennale au fil des décennies. Dans les salles du Pavillon central, le visiteur voyait alors défiler un siècle traversé par les guerres, les tensions diplomatiques, les avant-gardes, les crises idéologiques et les mutations du regard. La Biennale y apparaissait comme un organisme en prise avec les secousses du monde autant qu’avec les développements de la création. Vitrine, elle l’a toujours été : vitrine des puissances culturelles, des fractures géopolitiques, des récits dominants ou émergents, des imaginaires collectifs d’une époque. Et elle doit sans aucun doute le demeurer, au risque sinon de devenir un simple décor d’un art contemporain mondialisé. Mais cette mémoire rappelait aussi autre chose : malgré les conflits, les censures, les pandémies…, les œuvres continuent d’apparaître, de déplacer les sensibilités, d’ouvrir des zones de perception et parfois même d’offrir des formes de réconfort. Car si la Biennale s’habille des tensions du réel, elle n’a jamais cessé non plus de rappeler combien l’art participe, obstinément, à rendre la vie plus soutenable.
Ainsi, il ne faut pas oublier que Venise demeure un immense laboratoire de formes, un lieu de découverte où coexistent le meilleur et l’inconsistant, le pertinent et l’excessif, et parfois, souvent, l’inattendu et le merveilleux. Car malgré les polémiques incessantes, les attentes déçues et les portées aux nues insignifiantes, l’œil cherche et trouve. Une vidéo aperçue à travers le silence, une installation découverte à l’extrémité d’un palais, un dessin minuscule offert sur un immense mur de pierre, une peinture se mouvant au fil de l’eau… suffisent à déplacer intérieurement quelque chose. Et c’est précisément dans cette tension entre le fracas du monde et l’obstination des œuvres à exister que chaque Biennale trouve sa tonalité la plus juste. Aujourd’hui, comme hier.
Arsenal, In Minors Keys, Kaloki Nyamai, jusqu’au 22 novembre.

Derrick Adams, Heavy is the head that wears the crown, Palazzetto dello sport Giobatta Gianquinto, Castello, jusqu’au 24 septembre 2026

Arsenal, In Minors Keys, Joana Hadjithomas + Khalil Joreige, jusqu’au 22 novembre.

Li Yi-Fan, Screen Menlancholy, Palazzo delle Prigioni, Castello, jusqu’au 22 novembre

Arsenal, In Minors Keys, Laurie Anderson, jusqu’au 22 novembre.

Melissa McGill, Marea, Corte Nova, Castello, du 30 avril au 10 mai, avec la collaboration des habitants de la rue.

Pavillon de l’Italie, Arsenal, Chiara Camoni, Con te con tutto, jusqu’au 22 novembre.

Pavlina Vagioni, OIKEIÕSIS, Spazio Tana, Castello, jusqu’au 25 octobre.

Pavillon de la Chine, Arsenal, Dream Stream, jusqu’au 22 novembre.

Abbazia di San Gregorio, A Necessary Fiction: Maps, Art, and Models of Our World, Dorsoduro 172, jusqu’au 22 novembre.

Jacone’s Polyphony, Macao, Arsenal, Campo della Tana, Castello, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon de l’Inde, Arsenal, Geographies of Distance: Remembering Home, jusqu’au 22 novembre

Pavillon de la Chine, Arsenal, Symbiosis, Xu Jiang, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon de la Nouvelle-Zélande, Taharaki Skyside, Fiona Pardington, Istituto Provinciale per I’Infanzia Santa Maria della Pietà di Venezia, Riva degli Schiavoni, Castello, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon de Saint-Marin, Sea of Sound, Mark Francis, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon du Saint-Siège, The Ear is the Eye of the Soul, Giardino Mistico dei Carmelitani Scalzi, Cannaregio, réservation obligatoire, jusqu’au 22 novembre.

Taring Padi : People’s Liberation, Sale Docks, Dorsoduro, jusqu’au 31 juillet.

Rencontre avec Eizo Sakata au Pavillon de Géorgie (ouvert jusqu’au 22 novembre).

The Spirits of Maritime Crossing, Palazzo Rocca Contarini Corfù, Dorsoduro, jusqu’au 2 août.

Pavillon de Sierra Leone, Worlds of Today, Dorsoduro, jusqu’au 22 novembre.

Pedro Cabrita Reis, XIV Steps, Dorsoduro, jusqu’au 22 novembre.

Waves, Casa Sanlorenzo, Dorsoduro, jusqu’au 28 juin.

Arsenal, Pavillon de l’Argentine, Monitor Yin Yang, Matías Duville, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon central, Giardini, Sohrab Hura, jusqu’au 22 novembre.

Arsenal, Pavillon du Mexique, Invisible Acts to Sustain the Universe, RojoNegro (María Sosa and Noé Martínez), jusqu’au 22 novembre.

Palazzo Grassi, Michael Armitage, The Promise of Change, jusqu’au 10 janvier 2027.

Arsenal, Pavillon de l’Albanie, A Place in the Sun, Genti Korini, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon de la France, Giardini, Comme Saturne, Yto Barrada, jusqu’au 22 novembre.

Lu Yang, Doku The Illusion, Espace Louis Vuitton, Calle del Ridotto, jusqu’au 4 octobre.

Gabrielle Goliath, Elegy, Chiasa di Sant’Antonin, Salizada S. Antonin, jusqu’au 31 juillet.

Shim Moon-Seup, Harnessed from Nature, Ca’ Faccanon, jusqu’au 30 septembre.

Alvaro Barrington, Labor Day Parade 91, Giardini, jusqu’au 22 novembre.

Marina Abramović, Transforming Energy, Gallerie dell’Accademia, Campo della Carità, jusqu’au 19 octobre.

Arsenal, Pavillon de la Turquie, A Kiss On The Eyes, Nilbar Güreş, jusqu’au 22 novembre.

Still Joy – Fom Ukraine into the World, Palazzo Contarini Polignac, Sestiere Dorsoduro, jusqu’au 1er août.

Nalini Malani, Of Woman Born, Magazzini del Sale, Fondamenta Zattere Ai Saloni, Dorsoduro, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon du Kirghizistan, Belek, Alexey Morosov, Cannaregio, jusqu’au 22 novembre.

Pavillon du Cameroun, NZƎNDA – The Path Home, Cannaregio, jusqu’au 22 novembre.

Lee Ufan, SMAC, San Marco Art Centre, Piazza San Marco, jusqu’au 22 novembre.

Infos pratiques> Site de la biennale.
Image d’ouverture> Pause-café chez Illy aux Giardini. © Photo MLD

