Première exposition en France pour Evgeny Muzalevsky, dont la pratique singulière s’impose aujourd’hui comme l’une des plus vibrantes de la jeune scène russe. La galerie parisienne Alina Pinsky présente Les spectres et les égarés de Paris, un ensemble de peintures de grand format prolongé par d’autres pièces, parmi lesquelles des broderies réalisées par la mère de l’artiste. Conçu avec le concours de Thibaut Wychowanok, rédacteur en chef de Numéro art et directeur artistique de la fondation Reiffers Art Initiatives, l’événement est à découvrir jusqu’au 25 juin 2026.
L’exposition Les spectres et les égarés de Paris se donne à voir comme une série d’œuvres aux formats multiples – au sens le plus large du terme : diversité des dimensions, des registres iconographiques, mais aussi hybridation des matériaux et des techniques. Selon Evgeny Muzalevsky, l’un des enjeux majeurs ici réside dans un déplacement dans la manière d’organiser l’espace pictural. L’artiste mobilise des images reconnaissables, issues de l’histoire de l’art, de la bande dessinée ou encore de la culture populaire, qu’il entremêle sur une même surface, brouillant les hiérarchies entre les médiums. « Il était important pour moi, dans ce projet, de trouver un intervalle entre la dimension technique – la manière – et l’idée elle-même. Je me suis notamment inspiré de techniques d’impression, comme la lithographie ou l’aquatinte », précise-t-il.
Ainsi, dans N’attendez pas de titres (2025), des lignes sèches évoquant les procédés de l’estampe coexistent avec l’huile et le spray – un mélange de matériaux caractéristique de la pratique de l’artiste. Dans l’angle droit de la toile, apparaissent deux figures inspirées des estampes japonaises shunga, des gravures érotiques largement diffusées dans le Japon médiéval. L’une de ces figures, « semblant faire l’amour », fait face à une autre « paraissant endormie, voire morte ou ivre », dessinant ainsi une zone trouble où « la frontière entre la mort, le sommeil et l’orgasme est ténue ».

Dans une tentative d’habiter autrement l’espace de la peinture, Muzalevsky abandonne la couleur en 2022, choisissant le noir et blanc non pas dans une logique de dramatisation, mais plutôt comme « une manière de recréer un espace nouveau, en résonance avec le présent ». Ces œuvres se distinguent par une structuration très marquée, tout en évoquant, dans leur construction même, les procédés de l’impression. Elles semblent ouvrir un espace de passages et de fragments, fait de mosaïques et de percées : une architecture en réseau, à la fois rigide et presque organique dans sa logique interne.
Dans ce travail, l’artiste s’inspire notamment de Jan van Kessel l’Ancien (1626-1679), dont les peintures sont construites comme des ensembles de miniatures formant des compositions denses et structurées. Il évoque également des magazines d’art dans lesquels les reproductions étaient imprimées en noir et blanc, alors que les œuvres originales étaient en couleur : « Cela m’a toujours fasciné, parce que je ne parvenais pas à comprendre à quoi ces œuvres ressemblaient réellement. »

Formé à Moscou, à l’École Rodtchenko, dans l’atelier de Sergey Bratkov, et poursuivant aujourd’hui son parcours à la Hochschule für Gestaltung d’Offenbach (Allemagne), Evgeny Muzalevsky développe une pratique transversale, à la croisée de la peinture, de la sculpture et du film. Entre Samara, où il est né, et Francfort, où il vit et travaille désormais, son œuvre se construit à partir de déplacements et d’influences multiples. Déjà présent dans plusieurs collections muséales en Russie, il a également été remarqué lors de la foire Art Paris 2025.
Parmi les autres œuvres présentées à la galerie Alina Pinsky, une pièce textile se distingue particulièrement. Au centre de l’espace d’exposition, un pilier présente, sur deux faces, un dessin de l’artiste et sa transposition brodée. Intitulée Tort bizechka (2022), cette œuvre a été réalisée par la mère de Muzalevsky. Alors qu’elle était retenue dans une colonie pénitentiaire, cette dernière a entrepris de retranscrire en broderie certains dessins de son fils. Aujourd’hui libérée, elle a réalisé quatre de ces broderies, dont l’une se trouve actuellement à Paris. Ces travaux ont été présentés pour la première fois au Musée d’Art Multimédia de Moscou en 2024, dans le cadre de l’exposition Monochrome, avec maman dans le dos. La figure maternelle, ainsi que le dialogue qui s’instaure avec elle, constituent un fil constant dans la pratique de l’artiste.

Infos pratiques> Les spectres et les égarés de Paris, du 23 avril au 25 juin 2026, à la galerie Alina Pinsky, Paris.
Image d’ouverture> Vue d’exposition, Evgeny Muzalevsky, Les Spectres et les Égarés de Paris, à la galerie Alina Pinsky. © Alexey Kostromin. Courtesy galerie Alina Pinsky

