Prononcez KA.BOT ou comment s’extirper de la notion de paysage

Dans ses peintures réalisées à partir de l’observation directe, Roberto Cabot s’attache à des situations ordinaires : fragments de ville, objets domestiques, paysages côtiers. Ces scènes peuvent sembler modestes ou banales, mais c’est précisément cette banalité qui l’intéresse. L’artiste cherche à échapper à la logique spectaculaire qui domine la culture visuelle contemporaine. Ce texte d’Anaïs Djouad, chercheure associée au Laboraroire d’Anthropologie Politique de l’EHESS, a été écrit pour notre partenaire TK-21-La Revue.

Colonialisme

Dans la trajectoire de Roberto Cabot, la question coloniale n’a jamais pris la forme d’un programme ni même celle d’un manifeste. Elle semble plutôt apparaître comme une tension persistante, sourde, qui traverse sa pratique et le contraint à se déplacer toujours vers d’autres formats, d’autres lignes, d’autres horizons techniques. Ainsi n’apparaît jamais un lien visible, aucun monde-expression de l’histoire passée et de ses empreintes visibles ; pas d’iconographie critique ou expressive du colonialisme. Au contraire, ce qui se perçoit c’est un artiste qui semble vouloir s’extirper du paysage normalisé par l’empreinte universaliste du colonialisme historique. La trajectoire de Roberto Cabot ressemble à une pérégrination, un « aller-vers », un chemin qu’il a emprunté dans les années 1970, comme pour essayer de se détourner des cadres esthétiques qui en prolongeraient les logiques.

Cabot entre aux Beaux-Arts de Paris après avoir graphé l’entrée, 1983. © Roberto Cabot
Nature morte à la cuillère, huile sur toile, 1995. © Roberto Cabot

Lorsqu’il entre aux Beaux-Arts en 1983, Cabot découvre un système artistique (pédagogie, professionnalisation, marché) structuré par les catégories du modernisme, souvent présentées comme l’universel de l’art. Cette universalité lui apparaît rapidement comme une construction historique liée à l’expansion culturelle européenne. Derrière la promesse d’un langage partagé par tous, se profile une normalisation esthétique qui efface les traditions locales et les cosmologies non occidentales. Le modernisme ne serait pas seulement un moment de l’histoire de l’art mais aussi un dispositif de pouvoir symbolique, capable d’imposer ses catégories bien au-delà de l’Europe. Plutôt que de rejeter en bloc cette tradition, Cabot entreprend de faire un pas de côté en s’efforçant de l’appliquer à sa pratique artistique. Il ne s’agit pas pour lui de rompre avec la modernité mais d’en défaire certaines évidences, de détourner sa technicité au profit d’un autre narratif, en quelque sorte c’est l’invention d’un langage depuis un alphabet commun.
Son travail se développe ainsi dans une position paradoxale faisant du paradoxe une logique exploratoire : utiliser les outils hérités de l’histoire de l’art occidentale tout en en contestant les présupposés qu’ils engagent en les exposant à eux-mêmes. Comme la production d’un contre-paysage, une ombre, un antimonde plutôt car plus lumineux que l’underground et tout aussi fertile et réaliste que la figure visible qui en permet la projection : ce que le colonialisme a écrasé de toutes ses forces n’en n’est pas moins vivant. C’est comme une dynamique silencieuse que Roberto Cabot tente de sonoriser, comme un biologiste le ferait en colorant des cellules saisies au microscope ou un astrologue avec la galaxie. Se faire traducteur pour révéler une dimension de la réalité que l’œil humain, sans ces distinctions formées par les nuances et couleurs, ne pourrait voir.

Orixá aveugle, acrylique sur tissu. Présentée à la première Biennale de La Havane, en 1984. © Roberto Cabot

Progressivement, apparaissent des figures et des signes issus de la culture afro-brésilienne, notamment les orishas, entités spirituelles associées aux forces de la nature dans les religions afro-atlantiques. Leur présence ne relève ni de l’illustration ethnographique ni d’une stratégie décorative. Ces figures sont mobilisées comme des fragments d’un imaginaire culturel marginalisé par l’histoire coloniale et par les récits dominants de l’art moderne. Ils font également partie du décorum de Cabot. Le point de départ de leur utilisation est l’empreinte géo-affective qu’ils représentent. Ces éléments ne sont pas mobilisés comme des motifs exotiques mais comme des fragments d’une histoire culturelle refoulée, comme des signes de résistance symbolique face à l’effacement colonial.
Cette critique se déplace progressivement vers une réflexion plus large sur l’espace de l’art lui-même. Cabot observe que certaines pratiques modernistes, notamment celles qui affirment un style ou une signature visuelle, reposent sur une logique d’appropriation de l’espace esthétique. Ce n’est pas qu’il mette en question les muséalités existantes mais plutôt qu’elles empêchent d’autres configurations et représentations des œuvres d’art. Définissant de facto ce qu’est une œuvre. Les formats dominants de présentation de l’art au public prolongent symboliquement les gestes de conquête qui ont structuré l’histoire coloniale et subjectivés, assujettis parfois tout un ensemble de relations, empêchant l’artiste de décatégoriser les éléments au profit de leur mise en dialogue. C’est pourquoi sa pratique se détourne peu à peu de l’idée de style pour privilégier une conception de l’œuvre comme dispositif. Les installations qu’il développe plus tard, notamment autour de la série Aleph, dispositif présenté pour la première fois en 2002 à la Biennale de São Paulo (Installation Médiamorphose qui deviendra Aleph I) et la dernière fois en 2015 à la Biennale de Kaunas (Aleph III). Les dispositifs Aleph I, Aleph II et Aleph III, mettent en scène des systèmes de perception dans lesquels l’image se construit à partir de la présence des spectateurs eux-mêmes. L’espace artistique cesse alors d’être un territoire à conquérir ; il devient un lieu de circulation et de transformation.

Paysage catalan, 1989. © Roberto Cabot
Médiamorphose, Biennale de São Paulo, 2002. © Roberto Cabot

Identité

La question de l’identité apparaît alors comme un terrain instable, constamment traversé par des projections de dialogues possibles, s’inscrivant dans une résurgence d’esthétiques enfouies dans l’intime de l’artiste et sous les pas coloniaux de l’histoire. Comme je l’ai dit plus haut, Roberto Cabot refuse l’idée d’une identité artistique fixe ou d’un style reconnaissable qui constituerait la signature de son travail. Pour lui, l’identité ne se situe pas dans la répétition d’une forme mais dans la continuité d’une recherche. Cette position trouve ses racines dans une biographie marquée par les circulations culturelles. Né au Brésil dans une famille dont les origines se partagent entre l’Europe et l’Amérique du Sud, Cabot grandit dans un environnement où plusieurs traditions s’entremêlent en racines disjointes. Les déplacements géographiques multiples, faits d’allers-retours entre le Brésil, l’Europe, les États-Unis, contribuent à forger une relation mobile à l’identité, faite de passages plutôt que d’appartenances stables. Comme si c’était le territoire qui s’inscrivait dans le corps et non le corps ancré dans le monde depuis un territoire. L’un des éléments déterminants de cette expérience est son contact précoce avec les traditions afro-brésiliennes, se déplacer à l’intérieur et à l’extérieur des espaces lui donne une lecture particulière des systèmes de pouvoir, des processus d’effacement, à partir de ce qui se joue autour de lui.
Sa grand-mère dirige un centre religieux situé dans un quartier populaire de Rio, au cœur d’une communauté où surgit encore en puissance, subsiste une réalité presque éthérée, de son contraste avec l’effacement qui a déjà eu lieu partout ailleurs. L’enfant qui fréquente ce lieu qui persiste comme une luciole dans un paysage recomposé, observe les rituels, les symboles et les objets, se socialise dans cet univers spirituel. Ces expériences nourrissent une sensibilité particulière à des formes culturelles qui, bien que centrales dans l’histoire brésilienne, ont longtemps été marginalisées dans les récits officiels. Son contexte familial et social s’inscrit ainsi dans une histoire plus large. Cabot rappelle souvent que la société brésilienne a été profondément marquée par des politiques de blanchiment de la population mises en œuvre à la fin du XIXᵉ siècle. « On se souvient peu qu’au Brésil, on était noirs ». L’immigration massive de populations européennes visait alors à transformer la composition raciale du pays et à renforcer l’influence culturelle occidentale. Ce processus a contribué à invisibiliser certaines élites culturelles afrodescendantes et à reléguer de nombreuses populations noires dans les marges sociales.

Aleph III, 2008. Exposition Tropiques, au Martin Gropius Bau, à Berlin. © Roberto Cabot

La suite de cette partie consacrée à l’identité et la suivante sur le paysage sont à lire sur le site de notre partenaire TK-21.

Site de l’artiste.

Image d’ouverture> Roberto Cabot dans le métro en 1984. © Roberto Cabot