À Amélie-les-Bains-Palalda, la Casa Restany accueille une nouvelle exposition issue de la collection de Jacques Font, pensée par le commissaire Vincent Noiret. Intitulée Obscurité et lumière : une merveilleuse harmonie, elle réunit 39 artistes autour du noir et du blanc. Peintures, photographies, dessins et sculptures composent un parcours où la lumière ne se donne pas d’emblée, mais se conquiert dans l’épaisseur de l’ombre. Une invitation à éprouver les différents régimes de visibilité que cet entre-deux fait émerger. À découvrir jusqu’au 9 mai 2026.
En écho aux grandes collections référencées par Camondo, Cordier, Pinault et beaucoup d’autres, qui ont contribué à la patrimonialisation de certaines œuvres, nombre de collectionneurs tiennent à rendre visible leurs acquisitions plus ou moins raisonnées, pour notre plus grande curiosité et doit-on ajouter, notre plaisir. Tel est le cas du catalan Jacques Font, qui n’hésite pas à nous faire partager régulièrement un nouvel état de son impressionnante collection. Pensées par Vincent Noiret, commissaire attitré de la collection, Obscurité et lumière : une merveilleuse harmonie propose une traversée d’images où cette fois le noir et blanc dominent en contribuant à un jeu de ricochets entre le clair et le foncé, entre insistance du noir et retrait du blanc, ce qui n’est donc pas seulement ombres et lumières, mais indique qu’on ne doive pas s’attendre à la seule « mécanique » lumineuse des objets et à leurs ombres portées, mais plutôt à un thème, à un choix de contrastes, qu’implique le titre. C’est en réunissant les œuvres selon des thèmes chaque fois composés, Dones, artistes femmes (2021), Nécessité intérieure (2022) et Mythologies contemporaines (2023), que le commissaire donne le ton à cette ancienne chapelle de l’hôpital militaire, très beau bâtiment qu’il convient d’habiter.
« Notre existence n’est que la brève lumière d’une fente entre deux éternités de ténèbres. » Cette phrase de Vladimir Nabokov, placée en exergue de l’exposition, agit donc moins comme une introduction que comme une clef de lecture. Fondée sur un principe simple (un artiste, une œuvre) l’exposition réunit un ensemble hétérogène de peintures, dessins, photographies et sculptures. Ce choix curatorial, loin de produire un effet de dispersion, instaure au contraire un régime d’attention singulier : chaque œuvre devient un foyer perceptif autonome, un lieu d’intensité où se rejoue, à chaque fois différemment, la tension entre obscurité et clarté. Bien que ce dialogue thématique traverse l’histoire de l’art, du clair-obscur caravagesque aux explorations contemporaines, l’utilisation des ombres orchestre les compositions. Un artiste comme Franco Fontana, qui a par ailleurs réinventé la couleur en matière de photographie, fait vibrer dans cette capture intitulée Zurigo, ce qui est visuellement tu. Ici, finies les grandes plages de couleurs régulièrement équivalentes à des aplats de peinture, seule l’ombre portée, étique, organise l’espace et agit à la manière d’un théâtre d’ombres.

A quelques pas, une « rassemblée » de noirs évoque la manière noire, technique de gravure qui restitue une profondeur veloutée, comme on l’apprécie sous forme acrylique ou photographique chez Emmanuel Bovet ou Hugo Alonso. Dans l’œuvre de Katarzyna Wiesiolek, sa « photographie » aux pigments secs métaphorise un objet translucide isolé (verre brisé) dans un espace sombre et transforme la surface en scène d’apparition : la lumière ne révèle pas simplement la forme, le sujet s’efface devant la force du contraste en s’apparentant à une œuvre abstraite.
Cette exposition déploie une pluralité de langages plastiques, pour certains, d’artistes consacrés et pour d’autres qui le sont moins. Parmi les grands noms, une impressionnante peinture ovale de Takesada Matsutani, héritage du mouvement Gutai auquel il a appartenu, où la matière coulante, en léger relief dans le bas du tableau, devient elle-même surface d’inscription du corps, de la lumière.

À l’autre extrémité de ce panel, les œuvres marquées par l’abstraction lyrique (telle celle d’André Marfaing qui force le regard vers une trouée de blanc) intensifient le noir jusqu’à démontrer la fonction de cette abstraction. La scène régionale occupe une place significative dans cet ensemble, avec des figures comme Jean Capdeville et Antoni Clavé, dont les œuvres témoignent d’un usage quasi mystique du noir chez le premier et d’une chair picturale, pour le second, issue de la densité du fond.
À leurs côtés, des artistes viennent troubler les hiérarchies établies, introduisant des formes d’expérimentation où l’image se fragilise, se diffracte, ou se dissout. Certaines œuvres frappent par leur capacité à faire surgir la lumière là où elle semble absente. C’est le cas d’Olivier Metzger, trop tôt disparu, dont le motif émerge à peine d’un champ noir, comme retenu dans une zone intermédiaire entre visibilité et disparition. Les images ne représentent pas la lumière, elles en explorent les conditions d’émergence.

Dans cette perspective, l’obscurité n’est jamais un simple manque. Elle agit comme une réserve, un espace de potentialité où le regard est invité à s’ajuster. Elle produit du retard, du doute, une forme d’indétermination qui engage activement le spectateur. La lumière, quant à elle, ne se réduit pas à une fonction d’éclairage : elle structure, découpe, oriente, mais peut aussi aveugler ou estomper. On doit remarquer la très belle œuvre de Catarina Dias, qui, en toute modestie, pose la question de savoir si la peinture n’invente pas la photographie ! Les flous, les contrastes, la profondeur simulent un ruban qui aurait été abandonné sous un antique agrandisseur, à la manière et à des fins de monotype.

Enfin, le spécialiste de l’Outrenoir ne peut pas ne pas être évoqué dans un tel ensemble, mais à défaut d’y trouver Soulages, c’est son portrait réalisé par Thierry Evrard dans un esprit fidèle à « l’émanation », qui trône dans la nef, comme une icône : l’artiste a su livrer cet entre-deux si nécessaire à l’accessibilité de Soulages, à savoir ni la totalité, ni le détail, mais leurs effets d’ombre sous la lumière. Cette exposition, rassemblant 39 artistes, met ainsi en jeu une véritable écologie du regard. Le centre de la chapelle le « résume » en quelque sorte avec l’artiste invité, Thomas Pénanguer, qui met en lumière et en volume, une incitation visuelle fondée sur des bases scientifiques, afin de rendre compte des possibilités multiples et… lumineuses du regard. L’exposition invite à ralentir, à habiter les seuils, à considérer l’image non comme une évidence mais comme un événement. C’est dans cette interface, ni totalement visible, ni totalement caché, que se joue une brève expérience esthétique qui est aussi une expérience cognitive : voir, c’est-à-dire apprendre à voir autrement.

En rassemblant figures majeures et artistes émergents, pratiques photographiques et gestes picturaux, Obscurité et lumière : une merveilleuse harmonie ne cherche pas l’exhaustivité du thème mais en active les tensions. Elle propose moins une démonstration qu’un champ d’expériences, où chaque œuvre devient une variation sur une question fondamentale : que peut une image lorsqu’elle se tient au bord de sa propre disparition ? Et comme nous y incite Nabokov, qui, rappelons-le, inscrit l’existence dans ce fragile rai lumineux, on pourrait suggérer que l’œuvre naisse de cette parthénogenèse entre le (ir)réel et l’existant dans un processus continu de création.
Infos pratiques> Obscurité et lumière : une merveilleuse harmonie, du 7 mars au 9 mai 2026, à la Casa Restany, à Amélie-les-Bains-Palalda.
Image d’ouverture> Vue de l’exposition Obscurité et lumière : une merveilleuse harmonie, à la Casa Restany. © Photo FC

