Une voix qui trébuche, des images qui retiennent leur souffle : l’œuvre de Chantal Maes explore, depuis plusieurs décennies, des zones d’incertitude dans lesquelles le langage vacille, tandis que le visible trouve sa place. Photographies, vidéos et installations tissent un parcours sensible où l’expérience du bégaiement devient une forme, un rythme. Présentée jusqu’au 3 mai au BPS22, à Charleroi, en Belgique, cette première rétrospective met en regard les différentes séries de l’artiste et révèle, dans leurs échos, la puissance d’un geste visuel à la fois retenu et profondément incarné.
Ce sont un texte et une voix qui nous accueillent dans la première rétrospective de Chantal Maes, au BPS22, à Charleroi. La voix, celle de l’artiste, lit un poème de Christian Dotremont, Qu’il nous arrive de bafouiller, en même temps que défile sur un écran de projection le texte qu’elle a filmé en lisant à travers l’œilleton de sa caméra, qui suit les mots et tressaille aux mouvements de son corps, particulièrement lorsque la voix trébuche. « On a dit que je “possède le don de bégayer”. » Par cette jolie formule, reprise dans le livret accompagnant l’exposition, Chantal Maes livre l’un des nœuds de sa biographie.
Sur un mur, un photogramme extrait d’une séquence de la Radio-télévision belge tournée le 1er septembre 1971 montre une petite fille, accompagnée d’une femme, franchir le seuil de l’école. Juste à côté se trouvent le détail agrandi d’un cliché sorti des archives familiales, Madou rigole, et une photographie plus récente : Objet de deuil. Télécommande (2006). À quelques pas, une vitrine expose à plat des documents à teneur biographique : des Autoportraitsphotographiques des années 1980 dans lesquels l’artiste, jeune étudiante à l’école d’art de La Cambre, est enveloppée dans des tissus à motifs qui enfoncent son corps dans un décor, et deux séquences extraites des archives télévisuelles (celle du 1er septembre 1971, l’autre de 2018) accompagnées d’un texte :
« Dimanche 2 septembre 2018. Je regarde distraitement le journal télévisé de 19 h 30. En cette veille de rentrée scolaire, il montre quelques images d’archives pour illustrer la rentrée des classes “d’il y a trente ou cinquante ans”. Lorsque je lève les yeux pour regarder l’écran, je crois voir très brièvement ma grand-mère. Je veux vérifier tout de suite, je prends la télécommande pour revenir légèrement en arrière. Je suis, alors, littéralement, stupéfaite – frappée de stupeur – de voir qu’en effet, c’est bien ma grand-mère, accompagnée d’une fillette, cartable sur le dos, chaussettes et sandales. Cette petite fille… c’est moi !
J’ignorais totalement avoir été filmée en ce jour doublement marquant de ma rentrée à l’école primaire et de l’anniversaire de mes six ans, le 1er septembre 1971. […] Ma grand-mère, mon ange gardien, qui regarde la caméra un bref instant, semble m’encourager, au présent, à reprendre le chemin de l’école.
Alors que je m’apprête à vivre la rentrée la plus difficile depuis fort longtemps, une rentrée qui marque un seuil déterminant à tous points de vue, elle réapparaît pour me tenir la main. Et mon air de “fillette bien décidée” me donne une force extraordinaire… »

Nous ne saurons rien de plus sur le seuil qu’avait à franchir l’artiste en 2018, ni sur son bégaiement. Nous n’en avons pas besoin, et cette rétrospective déploie sur les murs du BPS22 la force d’une œuvre qui fait œuvre justement parce que la biographie dont on entrevoit quelques éclats a été projetée sur le plan de l’art, décalée dans le langage formel que Chantal Maes s’est choisi depuis ses études : la photographie. Cette biographie a orienté le travail dans des directions qu’indique le texte introductif de l’exposition – les interactions sociales, les territoires de l’enfance, les empêchements de la parole –, et l’artiste a jusqu’ici opéré par séries que l’on a le plaisir de voir ou de revoir. Inward Whispers par exemple, réalisée entre 1997 et 1999 dans plusieurs aéroports, qui se concentre sur les moments de relâchement et de retrait en eux-mêmes des hôtesses et stewards soustraits aux interactions avec les voyageurs ; Tropismes, commencée en 2003, montrant des situations d’interlocution entre deux personnes ; Les Vraies Richesses, série d’images prises dans le centre de jour du même nom pour handicapés mentaux entre 2015 et 2016 ; École japonaise, qui regroupe des photographies de l’École japonaise de Bruxelles entre 2016 et 2018. Les installations vidéo intitulées Take a Look from the Inside, apparues dans son travail à partir des années 2000, ponctuent l’espace pour éclairer chacune un aspect de l’expérience du bégaiement : après la lecture du texte poétique de Christian Dotremont qui a donné son titre à l’exposition, on peut voir et entendre celle d’un texte ornithologique de Jules Michelet (L’Oiseau, 1856), celle d’un texte sociologique d’Erving Goffman (Les Rites d’interaction, 1967), celle d’un texte psychanalytique de Françoise Estienne (Les Bégaiements, 1996).

L’un des grands plaisirs de la visite est celui de voir, pour la première fois, ces séries desserrées dans une exposition-constellation qui fait apparaître des relations nouvelles et multiples entre les œuvres. L’image du seuil de la cour d’école franchi par Chantal Maes à l’âge de six ans met en évidence de nombreux autres seuils : celui d’un portique de l’aéroport de Zaventem qu’hésite à dépasser une petite fille, celui de l’École japonaise au bord duquel un autre enfant se protège du soleil avec le bras. Leur répondent les très belles images de surfaces caractéristiques du travail de Chantal Maes : celles d’un velours, de la haie d’un square, d’un tapis rose jonché de confettis dans le parc du Heysel, parallèles ou presque parallèles au plan de l’objectif. Ces dernières rendent l’œil plus attentif aux effets de texture sans sophistication des images voisines – ceux d’un manteau, d’une peau, d’un pelage, d’un mur. Mais ces images de surfaces-clôtures se mettent aussi à jouer avec d’autres images d’ouvertures, de percées, de franchissements. La photographie d’une haie dressée devant notre œil voisine avec celle d’une fillette de dos à demi enfoncée dans un buisson. Jean-François Chevrier et Élia Pijollet, les commissaires, ont orchestré ces effets de mise à distance et d’invitations à s’approcher, de proximité et d’éloignement. Dans un travail préparatoire de plus de deux ans avec l’artiste, ils ont sélectionné dans les séries des œuvres dont la mise en espace déploie et amplifie les glissements métaphoriques. Des jeux d’alternance entre photographies de visages et photographies de dos résonnent avec le texte d’Erving Goffman, où il est question des interactions sociales et de leur enjeu, « garder la face ». L’exposition fait ainsi apparaître les processus par lesquels des nœuds biographiques, articulés à des questions sociales, sont non pas illustrés mais déplacés vers l’espace de jeu qu’offre la vie des formes, via des idées-images (face, seuil…).

Les formats aussi variés que les choix de présentation des photographies (encadrées, aimantées, contrecollées sur aluminium), l’alternance du noir et blanc et de la couleur donnent à l’exposition son rythme et proposent une lecture cinématographique du travail de Chantal Maes. Un couloir a par exemple été exploité pour créer une impression d’interlocution entre personnages issus de différentes séries, accentuée par la marche du visiteur. Cette rétrospective joue aussi des potentialités narratives qu’implique toute mise en espace. La photographie qui nous accueille (Écoles. Gratter le sol, 2014) est celle d’une fillette à genoux, visage invisible et dos tourné à l’objectif, qui fouille le sol avec ses mains, alors qu’à l’angle opposé du mur, tout au bout de la perspective, la grande image en couleurs d’une jeune femme photographiée en train de parler appelle notre œil. D’autres rapprochements spatiaux participent de la métaphorisation de la biographie dans l’exposition : par exemple, à la fin du parcours, celui de la séquence du franchissement du seuil de l’école par Chantal Maes montée en boucle et de l’une de ses plus récentes réalisations (José. Le dernier jour, 2025), dans laquelle elle filme les derniers moments d’un taureau, notamment celui où il est dirigé dans un camion. Les identifications sont possibles, jamais forcées, et de la même manière que chaque expérience d’une œuvre significative en révèle de nouveaux aspects, chaque visite d’une exposition réussie fait apparaître dans l’œuvre montré des choses nouvelles.

La rencontre entre Chantal Maes et les deux commissaires, auteurs de l’exposition Formes biographiques au Carré d’art de Nîmes (2015) et du livre éponyme, est heureuse et produit une rétrospective exemplaire à deux titres. Exemplaire, d’abord, d’une juste mise à distance d’une biographie dans des formes travaillées en tant que telles. Exemplaire aussi de la façon dont celle-ci peut trouver sa juste place dans une exposition. Ce que propose « … puisque bafouillent aussi les astres » est l’ouverture d’une histoire singulière à un lot commun d’expériences, grâce à des images qui rendent possibles l’appropriation, le plaisir et la consolation non seulement pour leur autrice, mais aussi pour ceux à qui elles sont adressées, c’est-à-dire, potentiellement, tous les autres.

Infos pratiques> Chantal Maes …puisque bafouillent aussi les astres, du 31 janvier au 3 mai 2026, au BPS22, Charleroi, Belgique.
Image d’ouverture> Chantal Maes, …puisque bafouillent aussi les astres (vue d’exposition), BPS22, 2026. © Photo Leslie Artamonow

