Les moments suspendus de Louis-Paul Caron

A l’occasion de la deuxième édition de la Biennale de Malte, l’Ambassade de France à Malte a confié l’exposition du pavillon français au commissaire et critique d’art Dominique Moulon. C’est avec le soutien de la Fondation B&B Riccobono Art du Futur, ayant pour projet de créer un réseau de musées d’art immersif et d’intelligence artificielle en Méditerranée, que ce dernier a sollicité l’artiste Louis-Paul Caron (né en 1995). Ensemble, ils ont conçu Facing the Challenge, exposition-installation immersive en intelligence artificielle générative projetée à même les pierres du fort Saint-Elme, situé à La Valette. A découvrir jusqu’au 29 mai.

Dominique Moulon. – Parlez-nous de votre formation. Qu’en retenez-vous et comment êtes-vous passé aux arts visuels ?

Louis-Paul Caron. – J’ai fait des études de design produit à l’école Boulle à Paris, puis en arts numériques à la Design Academy Eindhoven aux Pays-Bas. Les arts appliqués m’ont permis d’avoir une approche plus ancrée dans la société, on y développe des projets en lien avec un contexte sociétal, culturel et politique. Que ce soit pour une robe, un tableau ou du mobilier, j’ai appris une méthodologie qui lie la création à son contexte, méthodologie que je continue d’appliquer aujourd’hui dans les arts visuels.

En scrutant vos créations, on devine de multiples inspirations. Pourriez-vous en citer quelques-unes et expliquer comment l’histoire de l’art s’est imposée dans votre pratique artistique ?

Lorsque j’ai laissé derrière moi mes ambitions de cinéaste et de directeur artistique au profit de l’art numérique, j’ai cherché à inscrire ma pratique dans l’histoire de l’art pour comprendre ce que signifiait créer avec des outils numériques. Grâce à mes cours en histoire de l’art, je savais que, depuis toujours, les peintres vont au Louvre pour copier et comprendre les toiles des grands maîtres. J’ai donc fait de même en réalisant plusieurs séries d’œuvres numériques à partir des tableaux de la Renaissance de la Grande Galerie du Louvre et de ceux de Jacques-Louis David. Aujourd’hui, je suis toujours très inspiré par la peinture figurative et narrative, et mes références sont assez diverses : Caspar David Friedrich, Bruegel, Edward Hopper, Norman Rockwell, Dhewadi Hadjab, David Lynch, Edouard Manet, David Hockney ou Claire Tabouret.

Vos premières créations ont été réalisées au sein d’interfaces en trois dimensions. Les avez-vous abordées avec des procédés strictement numériques ou des méthodologies propres à la peinture, à la photographie ou au cinéma ?

Mon approche était celle du cinéma, plus précisément celle du cinéma d’animation. J’ai réalisé plusieurs courts-métrages avec des applications en trois dimensions. La partie la plus passionnante était l’étape du cadrage, de l’agencement des personnages dans un environnement pour évoquer une émotion, raconter une histoire et créer une atmosphère. C’est ce que je cherche à reproduire aujourd’hui dans mes œuvres : un moment suspendu qui est peut-être le début ou la fin d’un film.

Avant de vous attacher aux incendies, vous avez commencé par représenter des situations de chaleur atmosphérique écrasante, suffocante. D’où vous est venue cette thématique visant à nous alerter sur les conséquences du réchauffement climatique ?

Le climat est un sujet qui impacte fortement et émotionnellement mon rapport au monde, ainsi que notre rapport à la nature et au vivant. La chaleur en particulier que je supporte mal ! C’était une évidence d’axer ma pratique autour de ce thème. Selon moi, il n’est pas assez présent dans le débat public. L’art a ce pouvoir de provoquer des émotions et de contenir des messages. Je cherche donc à faire ressentir aux regardeuses et regardeurs cette sensation de canicule et de planète qui étouffe.

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Comment avez-vous découvert le potentiel créatif de l’intelligence artificielle générative. Quand avez-vous décidé de l’intégrer dans la fabrication de vos images fixes ou animées ?

J’intègre toujours à ma pratique un temps dédié à la recherche et à l’exploration plastique de nouveaux outils ou logiciels, jusqu’à ce que j’arrive à me les approprier. Pour les intelligences artificielles génératives, j’ai dû expérimenter pendant quelques années avant de trouver un procédé adapté à mon propre langage, dans la continuité de mes œuvres précédentes. Les modèles ont beaucoup évolué en peu de temps et j’ai été satisfait de ma pratique une fois que les applications ont offert davantage de flexibilité pour faire des retouches, agrandir les images, ralentir des vidéos, etc. Aujourd’hui, c’est devenu mon outil de prédilection, bien que je cherche toujours à le réinventer en l’hybridant avec des disciplines plus traditionnelles : peinture à l’huile, dessin ou sculpture.

Vous considérez vos séquences génératives comme autant de video paintings. Est-ce pour souligner ce temps suspendu qui est celui des situations aux multiples temporalités que vous mettez en scène ?

Ce travail de vidéo me permet de faire le lien entre la peinture et le cinéma. Il accentue l’immersion du regardeur dans l’atmosphère de l’œuvre en ajoutant une temporalité à l’image. Dans la série Incendies, on peut apprécier la lenteur des flammes, l’évolution lente des panaches de fumée, et ressentir la position étrangement contemplative des personnages qui habitent la scène.

Comment considérez-vous les applications d’intelligence artificielle que vous utilisez. S’agit-il d’outils ou de palettes qui exécutent vos créations, ou plutôt d’assistantes avec qui vous dialoguez au travers de textes et d’images ?

C’est un mélange de tout ça. Au début, travailler avec l’intelligence artificielle était assez déstabilisant, car il s’agit de travailler à partir de textes et de comprendre le langage de la machine en écrivant des prompts. Avec les outils 3D, j’étais habitué à tout construire from scratch, à partir d’un environnement vierge dans lequel j’ajoutais des éléments de décor. Avec l’intelligence artificielle, on se retrouve rapidement avec un grand nombre de propositions visuelles très diverses, une palette assez complexe. Il faut apprendre à travailler avec cette matière, inventer des systèmes de découpe, de retouche, de collage.

Il arrive encore que les intelligences artificielles, même les plus perfectionnées, proposent des approximations ou aberrations, on dit alors qu’elles hallucinent. Comment recevez-vous de telles réponses qui échappent à votre contrôle ?

Les hallucinations de la machine sont souvent assez étonnantes et amusantes. J’aime bien les garder pour montrer à la fois la limite de cet outil et en même temps la trace qu’elles laissent dans mon travail, comme les traces de poils d’un pinceau sur une peinture.

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Quelle est aujourd’hui votre relation avec la sphère du crypto art, cette tendance numérique de l’art regroupant de très multiples esthétiques et se définissant selon son imbrication dans la blockchain ?

La sphère crypto a permis à l’art numérique de prendre une place dans l’art contemporain, mais j’ai toujours cherché à trouver des repères dans l’histoire de l’art, les galeries, les musées, plutôt que sur la blockchain. Aujourd’hui, je me sens plus en phase avec l’écosystème actuel des arts numériques où il y a moins de spéculation et plus de propos artistiques.

Vous avez présenté votre travail tant en galerie qu’en foire. Quel est votre point de vue sur le marché de l’art dont on sait actuellement la position dominante quant aux institutions privées et publiques ?

Je cherche encore à trouver mes repères dans ce monde du marché de l’art qui cohabite avec celui des artistes, deux mondes qui fonctionnent en symbiose tout en étant très déconnectés l’un de l’autre. L’art numérique prend une place de plus en plus importante, on l’a vu récemment avec Paris Photo, Art Basel Miami et Hong Kong, et c’est fascinant de voir le chemin parcouru en quelques années.

Est-ce la première fois que vous avez la possibilité de créer une installation immersive, au-delà des écrans ? Quelle a été votre approche de l’architecture intérieure de la salle du fort Saint-Elme à La Valette ?

Oui tout à fait, j’ai réalisé plusieurs œuvres vidéoprojetées mais jamais sous ce format de salle immersive et avec un environnement sonore. L’œuvre est projetée directement sur la surface de la pierre du fort, j’ai donc travaillé la vidéo pour accentuer ce grain particulier et donner aux fumées une texture qui vibre et crépite. Le fort Saint-Elme a été le lieu de tournage de nombreux films : j’ai saisi l’occasion pour accentuer la dimension cinématographique de mon travail et situer la scène dans une salle de cinéma aux rideaux et fauteuils en velours rouge.

Dans quelques jours vous vous envolez pour Los Angeles et une résidence au sein du studio de Refik Anadol – qui expose dans le monde entier – avec le soutien de la Villa Albertine. Quelles sont vos attentes ?

Cette résidence est l’occasion pour moi de situer mon travail sur l’écologie dans le contexte très concret des incendies du quartier de Pacific Palisades. J’ai réalisé pour ce projet une série de peintures à l’huile représentant le quartier et les maisons avant les incendies de janvier 2025, à partir d’archives Google Street View. Ces peintures seront le point de départ d’une recherche d’art génératif. Elles vont nourrir l’algorithme d’une intelligence artificielle pour créer de nouvelles œuvres numériques, vidéo et immersives. Ce sera également l’occasion de rencontrer des Angelenos qui ont perdu leur maison, de recueillir leurs témoignages et d’étudier le concept philosophique de la « solastalgie ».

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Infos pratiques> Biennale de Malte, du 11 mars au 29 mai 2026.

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