Rui Prazeres : être libre de voir sans voir

Ce sont les mots de Rui Prazeres qui sont donnés à lire. Les deux textes ici réunis n’ont pas été écrits dans un même contexte ni pour un même support. Celui qui s’ouvre par la question « Rui Prazeres, quel est le moteur qui anime votre créativité ? », a d’abord été publié par TK-21 La Revue, partenaire d’AHM. L’autre, sur le parcours de l’artiste, figure sur le site internet de ce dernier. Les rassembler permet d’éclairer la démarche du peintre depuis l’intérieur. Le premier texte relève d’une réflexion brève, presque fragmentaire, où la peinture apparaît comme un territoire traversé par les rêves, les fantômes et les métamorphoses de l’imaginaire. Le second propose un récit plus ample : celui d’un cheminement personnel où se croisent poésie, cinéma, mémoire familiale et expérience de l’atelier. Entre méditation poétique et tentative de mise en mots du geste pictural, ces textes donnent accès à ce qui, chez Rui Prazeres, précède ou accompagne la peinture : un espace mental où l’image naît autant de l’inconscient que de la matière.

Rui Prazeres, quel est le moteur qui anime votre créativité ?

La créativité est le fruit de la nuit. L’ombre de nos rêves et de notre imaginaire inconscient, ce qui nous reste au réveil. Elle me permet de me lever tous les matins et d’aller jusqu’à la machine à café. Cette créativité est un mystère, comme un fruit imaginaire qu’il faut cultiver au fil des années. Et votre question serait alors : quel est l’arbre qui donne ce fruit ? On peut lui donner un nom, mais on n’aura pas pour autant son essence. Disons peut-être que c’est tout l’être avec tout ce qu’il draine dans son inconscient qui alimente ma créativité.
Je travaille souvent par séries. Mais le chemin n’est pas linéaire. Ne pas rester dans une ornière tranquille où la technique est acquise, quitte à afficher un paysage pictural « désordonné », c’est un risque, et l’art implique le risque. Cependant, toutes ces séries ont un point commun dans ma conscience comme dans mon inconscient.

Art Régénéré

À une lettre près, un D suffit à nous rappeler que ça n’est pas si loin derrière nous. L’art reste vigilant sur l’avenir, nous éclairant. C’est ça qu’on appelle l’Avant-garde ? C’est l’Art Régénéré. Un D pour découdre le tissu de mensonges.
C’est l’Art Régénéré qui vous tend les bras pour sentir la flottaison, sur sa ligne, sentir l’apesanteur, pour peu qu’on lui fasse confiance comme à un maître-nageur. Entrevoir ce qu’on a cru voir entre les lèvres du tissu. Faut-il croire en l’enveloppe, voir juste le masque ? Combien de temps faut-il passer devant une peinture pour la voir ? Et le titre est-il avant la peinture ou après ?

Série « Art Régénéré », 2025. 60 x81 cm tissu, verre, pigment et acrylique sur toile. © Rui Prazeres

Fantômes
Peu de chose, visible, tranchant l’air.
L’air n’existe pas ?
La peinture disparaît ?
Elle passe juste derrière ce qu’on voit.
C’est juste un fantôme amical.

Série « Art Régénéré », 2025
19 x 24 cm, tissu, verre, pigment et acrylique sur carton toilé. © Rui Prazeres

Le parcours de l’artiste par lui-même

Le début… Avant quoi ? La poésie découverte avec Baudelaire posé sur une étagère, découverte avec Éluard – « Capitale de la douleur » posé contre la vitre par Anna Karina dans Alphaville… L’image oui, celle qui saute 24 fois par seconde. Par-là entre la lumière. La connaissance. La découverte des objectifs subjectifs, des éclairages, des gestes filmés, des cadres décadrés, des êtres, des autres. Et puis c’est un monde à prendre, tel quel, tel que vu à travers ces objectifs. La poésie vue, oui.
Et puis un carnet de dessin, un crayon… Sachant que mon père était passé par-là. Et alors, un long chemin… Très lent. Pour voir, sans tout comprendre. Pour s’essuyer les pieds nus, et entrer dans cette chambre obscure, pleine de phares lointains, qui éclairent les histoires et les musées. Sans tout voir. On s’applique. On essaye tout, à peu près. Pour voir, l’initiation. La toile est libre de ses possibles. Je ne sais pas, ou je ne sais que trop.
Le métier de peintre est proche de celui de chauffeur de taxi. Comme chez son psy, il y a aussi la banquette sur laquelle on est assis, pour parler (ou pas) avec une personne derrière nous. Le peintre a aussi une voix derrière lui, ou une présence plutôt, qui peut être dans son silence mais qui est là ! Le moment de création artistique est un moment de rencontre avec soi, mais qui exacerbe une sensibilisation aux présences, aux fantômes de l’atelier. Au moment de peindre, durant ces instants privilégiés, cette présence invisible est le véritable créateur. Le peintre n’étant que l’instrument. C’est un travail à deux, embarqués, l’un devant, aux commandes de l’outil, et puis derrière… l’invisible.

Sans titre, 50 x 50 cm pigment, carton et acrylique sur toile, 2023. © Rui Prazeres

Parlons de la peinture. Parlons d’abord du travail de la peinture. Je peins au sol, avec du pigment et une peinture acrylique assez liquide. Décrire la peinture autrement que par ses matériaux constituants est un exercice risqué. Le risque étant de faire écran à la peinture par les mots. Mais c’est nécessaire pour épauler des reproductions visuelles des peintures, forcément réductrices. Je dirais alors que ma peinture vient de la terre. Une peinture produite dans le magma originel organique. Une naissance à partir des éléments bruts, qui nourrit la possibilité d’un univers nouveau et fragile, mais aussi fertile. Comme le dit Malraux dans ses Antimémoires, « le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui de la métamorphose ». Cette métamorphose est ce que j’essaye de peindre. Ceci tente d’éclairer le chemin du peintre, sans pour autant expliquer ou justifier quoi que ce soit. Le cheminement n’est pas le résultat d’une volonté de construction d’une « œuvre », mais beaucoup plus le travail d’un inconscient révélé par la peinture.
Alors on peut voir, des corps minéraux enserrés dans le cadre. On peut voir une transformation, mutation végétale dans un écosystème pictural, tantôt aride, tantôt, au contraire, luxuriant. Organique. Au fil du temps. Lente désagrégation des certitudes, désorientation, effacement-apparition.
Et puis vers 2010, un choix radical de la composition avec des éléments simples. Mutation vers une forme élémentaire. Ces formes ovales comme des points de vie monocellulaire. Ces points qui se rattachent au passé organique, mais forment un être unique entièrement fracassé de petites parcelles « hors échelle ». Chaque peinture est une parcelle. L’être entier se verra plus tard, peut-être, de plus loin. Il faut s’éloigner pour voir. Comme on embrasse un paysage. On a tous dix mille ans, on le sait, on l’a oublié, et je veux nager à reculons pour visiter cette grotte peinte. Retrouver la mémoire-cellule, la biologie désincarnée.

Métacyclisme perpétuel en état d’oubli, 2022. 78 x 100 cm, pigment, carton et acrylique sur toile. © Rui Prazeres

Et puis 2020, changer tout ! Votre monde s’effrite. Petites créatures mobiles, les Anges. Pierres immobiles. Pensées obscures sorties de l’obscurité des rêves cellulaires et artificiels. Sans chimie, juste l’imaginaire derrière la pensée. Issu du corps néoacéthylédominatif de nos inconscients plastifiés par des années de logique implacable du réseau routeur à l’architecture basée sur le datagramme. Je veux comprendre, je ne veux pas comprendre. Je n’explique rien. Je veux juste être libre de voir, sans voir.

R.P. 2021

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Site de l’artiste> www.ruiprazeres.com
 
Image d’ouverture> Détail, Art Régénénré 2, 19 x 24 cm, tissu, verre, pigment et acrylique sur carton toilé, 2025. © Rui Prazeres