Winchester versus Cheval, l’œuvre d’une vie !

Cinq artistes contemporains Martine Aballéa, Chloé Dugit-Gros, Olivier Morvan, Laurent Paulré et Jérome Poret évoquent par le jeu de métaphores, de constructions d’énigmes, d’un rêve ou d’une bande son, les univers fantasmés de deux bâtisseurs singuliers, Ferdinand Cheval et Sarah Winchester, deux  Architectes de l’étrange ou artistes inspirés, traversés par l’œuvre d’une vie ! Ainsi la maison hantée de l’héritière Winchester s’invite au Palais idéal du facteur Cheval pour une confrontation insolite dont chacun pourra témoigner jusqu’au 10 mars 2024 à Hauterives.

Hauterives, dans la Drôme à une heure quinze de Lyon, ou bien sortie Valence, 45 minutes de paysages vallonnés en voiture, dont une trentaine aux alentours que le facteur au siècle dernier arpentait tous les jours à pied : vous voilà face au palais idéal de Ferdinand Cheval (1836-1924) ! Une bizarrerie d’architecture comme aucune autre, inhabitable, totémique, manifeste. « L’œuvre d’un seul homme » est-il gravé au fronton du palais de pierres et de chaux, dessiné, érigé, sculpté trente-trois années durant, le plus souvent la nuit, à la bougie. A la même époque, à San José, sur la côte ouest des États-Unis, Sarah Winchester (1839-1922), veuve héritière de l’arme à feu incriminée dans le génocide amérindien, dédie trente-huit ans de sa vie à l’élévation d’une bâtisse labyrinthique dont les portes s’ouvrent sur des murs, et les escaliers ne mènent nulle part… Ces deux personnages qui ne se sont jamais rencontrés mais dont l’œuvre et la légende traversent les siècles et l’imagerie populaire en ont exalté deux autres : Céline Du Chéné, productrice de l’émission Mauvais genres sur France Culture et Frédéric Legros, directeur du Palais idéal, deux curateurs dont la passion commune pour ces Architectes de l’étrange a rejoint l’obsession d’artistes contemporains pour la mystérieuse maison hantée de Sarah Winchester. Détermination créatrice ou fuite rédemptrice face à la malédiction ? L’exposition en cours depuis le 11 novembre entend rapprocher deux êtres animés par la même volonté de créer et dont les réalisations vertigineuses semblaient au regard de leurs contemporains, fleureter avec la folie.

Vue du Palais idéal du facteur cheval, détail ©photo orevo
Olivier Morvan, La Maison Tentaculaire, 2020 dimensions Variables, affiche de l’exposition ©orevo

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Histoires parallèles

Pour Céline Du Chéné et Frédéric Legros, la connexion entre ces bâtisseurs autodidactes, qu’a priori tout oppose, est pourtant une évidence : « Il nous a semblé important d’attribuer à ces deux personnages vivant à la même époque le titre “d’architecte”, précise Frédéric Legros. On parle toujours de la construction du facteur Cheval et de la performance accomplie pendant trente-trois ans de sa vie mais on n’évoque rarement sa conception du palais, et le fait qu’il ait commencé par le dessiner, on oublie aussi qu’il fut l’un des pionniers à expérimenter le béton armé. » Comme si « le travail d’un seul homme » en gommait la vision. Une vision qu’on pourrait presque qualifier « d’universaliste » aux vues de toutes les figures totémiques qui peuplent son utopique palais, inspiré par les cartes postales et les magazines illustrés qu’il distribuait dans sa tournée.

Vue du Palais idéal du facteur cheval, détail ©photo orevo
Vue de la Maison Winchester. DR

Quant à Sarah Winchester, elle était à la fois maître d’œuvre et d’ouvrage du labyrinthe dont elle conçut chaque pièce l’une après l’autre payant un majordome et des ouvriers à son service dont les témoignages archivés à San José attestent d’une cheffe d’entreprise hors pair. « Passionnée par l’architecture et le design, n’aurait-elle pas tout simplement été au bout de ses rêves en construisant son “Palais idéal” à la manière du facteur Cheval ?, se demande Céline Du Chéné, autrice de l’ouvrage La malédiction de Sarah Winchester – la contre-enquête, paru aux éditions Michel Lafon en 2022. Depuis une quinzaine d’années, ma collaboration à l’émission Mauvais Genres sur France Culture me permet de cultiver ce goût du bizarre en partant à la rencontre de personnalités atypiques, des artistes qui s’épanouissent davantage sur les lisières que sur les grands chemins fréquentés, poursuit la curatrice. En construisant sa maison labyrinthique, Sarah Winchester, même si elle ne se considérait pas comme artiste, me paraissait se situer du côté des outsiders, de celles et ceux qui choisissent les chemins de traverse. La mort et les mondes invisibles sont souvent au cœur de leurs préoccupations artistiques. On raconte que Sarah Winchester était spirite et qu’elle communiquait toutes les nuits avec l’au-delà. La demeure aurait ainsi été conçue comme un extraordinaire piège à fantômes, dans le but de capturer les esprits qui la poursuivaient, tous victimes de la célèbre carabine dont elle portait le nom. Car une malédiction pesait sur la veuve et seule la construction de cette demeure, sans la moindre interruption jusqu’à la fin de ses jours, lui permettrait de rester en vie. Croyait-elle à cette histoire ou avait-elle basculé dans la démence, comme ses contemporains le disaient ? À moins qu’il n’y ait d’autres fils à tirer que ceux de la superstition et de la folie… »

Pièces à conviction

Tandis que le Palais idéal de Cheval et ses différentes phases d’inspiration s’imposent au milieu d’un jardin entouré d’une végétation luxuriante, le centre d’art adjacent accueille deux espaces distincts : le premier nous éclaire sur les phases historiques de sa construction par des documents de l’époque, coupures de journaux et photographies, tandis qu’une grande pièce ouverte accueille l’exposition contemporaine, Architectes de l’étrange. Ici les murs sont entièrement recouverts d’un papier peint dont les clichés agrandis du Palais – ses colonnes sculptées, ses formules gravées dans la pierre, ses moulages de voyageurs et prophètes venus d’autres contrées, comme du règne animal – nous plongent au cœur de la création du facteur, véritable manifeste pour la paix et l’harmonie entre les peuples.

Vue de l’exposition « Sarah Winchester, Ferdinand Cheval, Architectes de l’étrange » 2023-2024 – DR

Convoquées pour cette confrontation insolite, les œuvres des cinq artistes contemporains y sont disposées avec parcimonie telles les pièces à conviction d’un « cluedo » vivant, dont chacun d’entre nous, selon son intuition ou les indices donnés avec la feuille de salle peut démêler ou projeter des liens intrigués. Au centre de la pièce, telle une reconstitution évocatrice de la bâtisse Winchester, trône une balustrade de couleur vert d’eau aux quatre côtés fermés sur un miroir central conçu telle une fenêtre réfléchissante au sol comme un passage entre les mondes. Le balcon fenêtre de Jérome Poret réalisé en 2019 n’est pas sans rappeler une œuvre de Marcel Duchamp, Fresh widow-1920, une grande fenêtre du même vert dotée de carreaux noirs signée Rose Selavy (son double féminin). Avant même qu’elle n’entre dans le circuit populaire du « Ghost tourism » la maison de Sarah exerça sur les artistes une fascination indéniable, mais n’aurait-elle pas elle-même été inspirée par d’autres pairs ?  Frédéric Legros a d’ailleurs tenu à insérer dans l’exposition contemporaine les rééditions (propriétés du palais idéal) des célèbres estampes de Giovanni Battista Piranesi datées de 1750 (Le Carceri d’invenzione) dont les prisons imaginaires contraignent de minuscules êtres humains dans les architectures labyrinthiques infernales d’enchevêtrements de ponts, d’escaliers sans issue et de fenêtres bouchées, bien avant que la modernité des dessins de Maurits Cornelis Escher n’y fasse, elle aussi, allusion.

Giovanni Battista Piranesi, Les Prisons imaginaires (Le carceri d’invenzione, 1750 Planches rééditées en 1940 chaque feuille 45 x 33 cm. Collection du Palais idéal du facteur Cheval

Plasticien, musicien et co-fondateur du fameux Transpalette, centre d’art à Bourges, Jérôme Poret fidélise lui aussi, depuis quelques années d’autres passionnés, autour de l’impossible architecture de la Maison Winchester, dont il dessina deux plans ajoutant aux 161pièces (dont 40 chambres, 13 salles de bains, et 6 cuisines) une Whisper Room (2020), une salle de chuchotements, de conversations murmurées avec l’au-delà, qui comme pour brouiller les pistes, se déplace d’un étage à l’autre. La maison hallucinatoire de San José hante Martine Aballéa depuis l’enfance alors qu’elle n’y a jamais mis les pieds. Née en 1950 à New York, c’est à la télévision qu’elle en découvre les constructions déconcertantes sans tout à fait en comprendre les origines et commentaires. Depuis elle n’a eu de cesse de retrouver cette demeure, jusqu’à ce qu’elle en découvre récemment sur internet, l’existence, à quelques kilomètres de chez sa sœur vivant en Californie. Depuis 1975, l’œuvre de l’artiste se nourrit de fictions, de l’imagerie de contes et légendes, qu’elle met en scène. Ici, c’est un rêve éveillé qu’elle nous transmet, Une nuit chez Sarah Winchester-2023.

Chloé Dugit-Gros, Be My Ghost, 2022 250 x 250 cm. Réalisé dans le cadre du projet Nouveaux producteurices, financé par le Fonds d’Expérimentation Formation proposé par la Région Sud, développé et mis en œuvre par FRÆME.  ©photo orevo

Pour le réalisateur Laurent Paulré, collaborateur de Céline Duchéné à France Culture, le son n’est pas seulement l’illustration d’un propos, il s’agit de créer un climat, une atmosphère : Ghost Dance-2023, la bande son qu’il a créée pour l’exposition nous immerge dans une sorte de dialogue suranné symbolique et mystérieux mettant tantôt les personnalités de Fernand ou de Sarah en avant par des mélopées lancinantes, des notes de pianos hésitantes ou des accords d’un autre temps qu’il rend visible à travers le pavillon d’un gramophone posé dans la pièce. Sur le mur au fond, une grille de cuivre, dont les tubes soudés pour être raccordés à un chauffe-eau composent par un joli jeu de mot typographique la phrase de bienvenue Be my ghost – 2022. Une autre sensation invisible, telle que la baisse soudaine de température en présence de fantômes est ici suggérée par l’œuvre de Chloé Dugit-Gros, qui travaille en co-création avec des associations.

Olivier Morvan, La Maison Tentaculaire, 2020 dimensions Variables. Détail ©orevo

Le recoupement d’indices symboliques à travers différents espace-temps semble être un élément moteur dans l’œuvre polymorphe d’Olivier Morvan qui en marge de l’enquête documentaire s’intéresse à la construction d’images mentales et la projection d’inconscients collectifs à travers des espaces scénographiques qu’il appelle des petites usines à fiction. En 2016, l’artiste fait un séjour de 40 jours en Silicon Valley durant lequel il explore non seulement la Maison tentaculaire (2020), dont on peut voir ici l’affiche, mais son environnement. « Le dispositif présenté à Hauterives est issu d’une installation monographique, beaucoup plus vaste dédiée à la maison Winchester, qui comprend entres autres un film sans fin et des constructions labyrinthiques », dit-il. Se côtoient notamment ici, le lapin blanc d‘Alice et la célèbre carabine accrochée au mur ; plus discrète, une petite photo évocatrice du film de Stanley Kubrick, Shining, dont le fameux hôtel fut construit sur un charnier amérindien… Par un subtil accrochage iconographique, Morvan confère  une dimension plus politique à la légende Winchester qui questionne la construction d’un mythe et la mémoire collective. L’artiste active des connections dans le cerveau du spectateur entre la notion de fantôme et d’avatar,  de présences virtuelles inhérentes aux pratiques  des mastodontes de l’informatique  installés à quelques kilomètres de la maison, mais aussi des « laissés-pour-compte » qui campent aux alentours.

Olivier Morvan, La Maison Tentaculaire, 2020 dimensions Variables. Détail ©orevo

Ne retrouve-t-on pas d’ailleurs de nos jours ce même dévouement à créer son site web, à laisser une trace sur la toile, qui concourt à l’histoire, à la formation d’une œuvre tentaculaire, collective – vouée à disparaître, de la même façon que s’écroula en 1906 une partie de la maison de Sarah Winchester –, signe néanmoins que la volonté de créer nous fait tenir et nous lever chaque jour, qu’il s’agisse d’expier ses démons, de  délivrer un message comme  en attestent les aphorismes de Cheval, ou pour simplement  faire face à la vanité quotidienne ?  « Est-ce par ce qu’ils ont été, chacun, tenus par ce rêve extraordinaire, et l’achèvement d’une œuvre qu’il ont tous deux vécu jusqu’aux âges impressionnants pour l’époque, de 88 ans pour Ferdinand Cheval et 83 ans pour Sarah Winchester  ? » – se demande le directeur du centre d’art, avant de nous diriger vers le jardin pour y découvrir le labyrinthe de pierres … Et y méditer !

Légendes encadrées

Vue de l’exposition « Sarah Winchester, Ferdinand Cheval, Architectes de l’étrange » 2023-2024 – ©orevo

L’œuvre manifeste du Facteur Cheval 

Avril 1879 – Ferdinand Cheval, facteur rural alors âgé de 43 ans, bute sur une pierre si bizarre lors de sa tournée qu’elle réveille un rêve. C’est le déclic, il va consacrer 33 ans de sa vie à bâtir seul, un Palais de rêve dans son potager, inspiré par la nature, les cartes postales et les premiers magazines illustrés qu’il distribue. Parcourant chaque jour une trentaine de kilomètres à pied pour ses tournées, il va ramasser sur son chemin des pierres, aidé de sa fidèle brouette. Entièrement autodidacte et avec les moyens du bord, Ferdinand Cheval va agglomérer avec de la chaux des pierres glanées durant la journée. Il pétrit aussi sur le monument des formes inspirées des paysages du monde entier qu’il découvre dans ses lectures. En 1912, au terme de « 10 mille journées, 93 mille heures, 33 ans d’épreuves », ce qu’il nomme son Palais idéal est achevé. Peuplé d’un incroyable bestiaire (pieuvre, biche, léopard, éléphant, oiseaux, etc.), mais aussi trois géants, des fées, des personnages mythologiques parmi une végétation exotique et des architectures de tous les continents, le palais est un véritable manifeste pour la paix et l’harmonie entre les peuples, comme en témoignent les nombreuses formules qui y sont partout gravées.

Ouvert au public du vivant de son créateur, il fut considéré comme une œuvre majeure par les plus grands peintres et sculpteurs, avant d’être classé monument historique en 1969 par André Malraux.  N’ayant pu être enterré dans son Palais, Ferdinand Cheval se lance à 78 ans dans la réalisation de sa propre tombe dans l’enceinte du cimetière du village : « Le tombeau du silence et du repos sans fin ». Il y repose avec toute sa famille.

La Malédiction Winchester

 Sarah Pardee naît en 1839 à New Haven, aux États-Unis. Elle grandit auprès de ses sœurs et de son frère dans une famille aimante et relativement aisée, dans laquelle elle bénéficie d’une bonne éducation. En 1862, elle épouse William Winchester, son beau-père, Oliver Winchester est un self- made-man, devenu millionnaire après avoir monté une fabrique de vêtements qu’il fait fructifier avant de s’intéresser au commerce des armes, plus spécifiquement des carabines, auxquelles il donnera son nom. En 1865, secondé par son fils William, il fonde The Winchester Repeating Arms Company, qui les rendra immensément riches et dont le « monstre » décimera une partie des amérindiens. Au moment où la famille Winchester prospère, en 1866, un drame frappe Sarah et William qui perdent brutalement leur petite fille Annie, âgée de 6 semaines. Le couple n’aura pas d’autres enfants. William, atteint de tuberculose mourra en 1881, trois mois après son père. À 41 ans, Sarah se retrouve veuve, à la tête d’une immense fortune. Plutôt que de s’occuper de sa belle-mère et de se livrer à des œuvres caritatives, Sarah traverse les États-Unis d’est en ouest, pour s’installer à San José, en Californie, une région encore considérée comme une terre « sauvage », où elle achète un ranch de huit pièces et entreprend en 1886, des travaux qui ne s’arrêteront qu’en 1906, lorsque le grand tremblement de terre de San Francisco fera s’écrouler une partie de la demeure. Comme son père spécialisé dans l’art victorien, Sarah s’est toujours intéressée, avec William son mari, au design et à l’architecture.

Après sa mort en 1922, la maison est rachetée par un couple de forains, John et Mayme Brown. Pressentant une bonne manne financière, ils la renomment The Winchester Mystery House et l’ouvrent à un public avide de frissons. Un siècle après sa mort, la maison fait toujours partie des circuits touristiques consacrés au Ghost Tourism, et on continue de présenter sa propriétaire comme une folle superstitieuse. Sarah Winchester n’a jamais cherché à démentir les rumeurs laissant se propager la légende à son encontre. « Pourtant les employés de Sarah Winchester, qui la côtoyaient au quotidien, brossent le portrait d’une patronne attentionnée et équilibrée. Aux archives de la ville, une partie de la correspondance de Sarah dévoile une femme de goût, très intelligente et excellente gestionnaire. Nulle mention de spiritisme ni d’esprits malveillants, nous enseigne la contre-enquête de Céline Du Chéné. »

Informations complémentaires > Sarah Winchester et Ferdinand Cheval : Architectes de l’étrange, du 11 novembre au 10 mars 2024. Palais idéal du facteur Cheval
, 8 rue du Palais – CS 10008 – 26390 Hauterives – Drôme Tél. +33 4 75 68 81 19
contact@facteurcheval.com

Le Palais idéal accueille les visiteurs tous les jours, dimanches et jours fériés inclus sauf les 25/12 et 01/01 et du 15/01 au 31/01 inclus.

www.facteurcheval.com

 Visuel d’ouverture > Entrée du centre d’art Le  Palais du facteur Cheval

 

 

 

 

 

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