Vers une définition renouvelée du voyage

L’été touche à sa fin. Avec lui, le tsunami des photos de vacances qui ont déferlé sur les réseaux sociaux ces dernières semaines. A Bali, dans les Maldives, sur la côte méditerranéenne, en Ardèche – les destinations locales ont la cote – chacun s’affiche sourire aux lèvres, détendu, contredisant le visage souvent sombre de la vie ordinaire. Faut-il voyager pour être heureux ? A bien des égards, la question soulevée par la Fondation EDF dans l’exposition accueillie jusqu’au 29 janvier 2023, à Paris, semble relever de l’évidence. Sauf que tout bien considéré, n’y a-t-il pas quelque chose qui va de travers dans ces clichés tous aussi paradisiaques, lisses et finalement répétitifs ? L’exposition fait surgir la face cachée de ces images « instagrammables » à l’excès avec des propositions à contre-pied du lieu commun de l’artiste globe-trotteur.

Qu’on pense à Matisse, à Kerouac, à Picasso et sa découverte de l’art congolais, ou à l’épopée féminine américaine dans l’objectif de Lise Sarfati, les artistes sont souvent de grands voyageurs, quand ce ne sont pas les voyages qui amorcent leur carrière. Que serait Bansky sans sa découverte de la Palestine comme sujet géographique et politique ? On sait aussi que Christian Boltanski passait beaucoup de temps au Japon, de même que le sculpteur américain Daniel Arsham s’inspire de ses jardins et ses dessins mangas. Il y a matière à constituer un sous-genre, réunissant odyssées, récits de voyage, carnets de route, albums souvenirs, herbiers… « C’est le voyage qui vous fait ou vous défait », écrivait Nicolas Bouvier en 1963, dans L’Usage du monde.  Entre confrontation à l’inconnu, découverte d’un ailleurs dépaysant et rencontres improbables, on comprend que le voyage puisse influencer la création. Mais qu’en est-il en 2022 ? Quel sens donner au voyage ?

Cette question, l’exposition Faut-il voyager pour être heureux ? nous la pose en filigrane, à travers le travail de vingt-six artistes contemporains et, avec eux, un ensemble de constats et de scénarios prospectifs. En avant-propos, Laurence Lamy (déléguée générale de la Fondation EDF) avertit : celle-ci « ne trouvera pas à être résolue par une réponse binaire ». Le contexte de l’exposition est celui du monde contemporain, de l’industrie touristique et des mobilités de masse. Les conventions du récit de voyage y sont plus que revisitées : elles y sont déconstruites. Aux murs de la Fondation EDF, ni portraits d’autochtones et paysages où l’exotisme tournant au fétichisme se suffirait à lui-même, ni recherches sur des objets et matières neuves car rapportées du bout du monde. A la place, ce sont les pratiques de voyage et leurs effets, puis la figure du touriste, qui s’exposent et font sujet.

Incarnation de cette prise de recul, Paradisus (2016) de Mali Arun. Tournée dans un décor majestueux, entre cascades et piscines naturelles, sur un site classé au patrimoine mondial de l’Unesco, la vidéo fait progressivement surgir les hordes de touristes qui s’y trouvent en visite ainsi que les infrastructures mises en place (ponts, chemins balisés, bancs, panneaux, sanitaires…) pour les accueillir, opérant une série de transformations/déformations du paysage initial. Sans concession, l’artiste nous met face aux paradoxes du voyageur, entre idéal d’une nature vierge et massification du tourisme qui en font un paradis perdu. L’utilisation du noir et blanc suggère à la fois la nostalgie et un constat funeste, sans appel : une part du monde est en train de disparaître de par la simple présence humaine. Pour autant, faut-il limiter la visite de tel ou tel site à des conditions et quotas, le restreignant inévitablement à une élite qui a les moyens de choisir le moment et les termes de son voyage ? Plusieurs municipalités en font déjà l’expérimentation, comme sur les Calanques de Marseille, pour tenter de préserver ce qui peut encore l’être.

Paradisus, Mali Arun, 2016, capture d’écran vidéo. ©Mali Arun / Thomas Ozoux

Autre façon d’envisager les nouvelles mobilités, Mark Wallinger (The Threshold to the Kingdom, 2000) et le duo Gwenola Wagon et Stéphane Degoutin (C.R.I.S.E.S, 2022) s’intéressent respectivement à l’univers froid, automatique, de l’aéroport et aux crises d’angoisse déclenchées par des passagers lors de vols. S’y expriment l’inhumanité sous-jacente à certains mécanismes du voyage contemporain, cumulant expériences désagréables et anxiogènes. A travers lui, les traits constitutifs du monde postmoderne semblent atteindre leur quintessence : connectivité, prolifération des flux, accélération, technologisation… Qui a dit que voyager n’était qu’une partie de plaisir ? Ne faut-il pas y voir une convention sociale ? Loin de l’idéaliser, Faut-il voyager pour être heureux ? relève les contrastes d’une pratique où se pose la question des limites entre liberté et contrainte.

D’un voyage l’autre

A l’évidence, nos pratiques n’ont plus grand-chose à voir avec la figure du voyageur des siècles passés, de l’explorateur à l’anthropologue, du Grand Tour au tourisme colonial. Quand voyager prenait du temps, constituait des incertitudes, des risques, que tout n’était pas planifié… Qu’il n’existait pas d’agences de voyage, de chaînes hôtelières adaptées aux standards occidentaux, ni même d’application Google maps pour s’orienter, arriver à destination… De ce bouleversement copernicien sous-estimé, Arrangements d’Ange Leccia en rend compte. D’abord montée en 1990 et reproduite avec 70 globes terrestres pour la Fondation EDF, l’installation rappelle la physionomie réelle de la planète en dehors des technologies qui ont tendance à la réduire à un ensemble d’itinéraires allant d’un point A à un point B, invisibilisant tous les territoires se situant entre les deux mais qu’il faut bien d’une manière ou d’une autre traverser ou survoler. Elle agit comme une piqûre de rappel quant à la matérialité du monde.

Il ne faudrait pas non plus fantasmer le voyage d’hier. Sans doute étaient-ils plus complexes, plus aventureux, plus téméraires. D’André Gide qui découvre, fantasme et consomme le continent africain à Paul Gauguin qui embarque pour Tahiti afin de cultiver son art « à l’état primitif et sauvage », comme il le confiera à son ami Odile Redon dans une lettre de septembre 1890, on garde en mémoire que ces excursions passées ont aussi été le socle d’entreprises coloniales, de conquêtes, de domination, d’exotisme, de prédation, de stéréotypes, d’autoglorifications…

Vue d’exposition (à gauche une œuvre de Santiago Sierra). ©Photo Manon Schaefle

Des mentalités de plus en plus identifiées comme telles et décriées mais qui perdurent sous différentes formes. En témoignent les clichés de Martin Parr, qui donnent à voir des scènes d’attroupements grotesques de touristes occidentaux autour de marchands à la sauvette de produits « typiques » en vérité factices. Chacun veut rapporter dans ses bagages un bout de l’autre, une saveur exotique… En parallèle, le photographe se penche aussi sur les signes matériels de « l’américanisation du monde », comme il l’exprime lui-même, avec l’importation des restaurants McDonald et autres chaînes dans toutes les grandes villes. Symptôme d’un « désir » de découverte qui se confond avec esprit de conquête et dépendance au confort.

Le voyage d’aujourd’hui soulève encore d’autres problématiques. Mais plutôt qu’une rupture, il ébauche des similitudes et des liens de cause à effet avec ceux d’avant. La condition des travailleurs de l’industrie du tourisme sur l’île de Majorque, dénoncée par Santiago Sierra, peut largement être qualifiée de néocoloniale. L’artiste espagnol a accroché une banderole où est inscrite « Inländer Raus » (« Natifs, dehors »), qu’il a ensuite prise en photo, sur une falaise de l’île. Œuvre abrasive, elle met en lumière la situation actuelle. Celle de la main mise d’une communauté germanophone sur les terres et infrastructures touristiques de l’île, si bien que les locaux se trouvent exploités par des étrangers dans leur propre pays sans même bénéficier des revenus engendrés. Accaparement des logements et ressources, destruction de sites naturels, rapports de domination… Si tant est qu’on s’aventure à dresser la liste des effets néfastes du tourisme, on n’a pas fini d’y plancher.

Watching Humans Watching X, Inka & Niclas Lindergård, 2010, photographie. ©Inka et Niclas Lindergård, Dorothée Nilsson Gallery

Faut-il voyager pour être heureux ? consacre une partie entière aux migrations nommées ici « voyages ». On est réticent à les nommer ainsi mais pourtant… Le rapprochement permet de faire ressortir les disparités et les logiques absurdes de la mondialisation. Voyage ne signifie pas forcément vacances, loisirs, divertissement… Et pourquoi les migrations devraient-elles toujours être représentées sous un jour sordide – ce qui contribue fortement à les stigmatiser – et ne mériteraient-elles pas aussi d’être sublimées ? Pour cela, Bouchra Khalili prend le parti de reproduire les itinéraires parcourus par des migrants rencontrés lors d’ateliers en leur donnant une forme qui imite celle d’une constellation d’étoiles (The Constellations, 2008-2011).

Selfies, souvenirs et autres pièces rapportées

Issue d’une réflexion commune réunissant Nathalie Bazoche (commissaire permanente de la Fondation EDF), Alexia Fabre (ex-directrice du MAC VAL) et Rodolphe Christin, sociologue, auteur du Manuel de l’antitourisme, l’exposition met particulièrement l’accent sur les impacts environnementaux des déplacements à grande échelle. Ne visant pas à faire le procès du tourisme dans son ensemble, à l’image de la série de portraits Watching humans watching d’Inka et Niclas Lindergard, les œuvres présentées font état de nouvelles aspirations écologiques en voie de popularisation. Allant de pair, la fascination grandissante pour les grands espaces. Mais aussi de leur devenir-fiction puisque de tels endroits apparaissent de plus en plus introuvables. On s’aperçoit alors que l’attrait pour la nature pourrait avoir des conséquences tout aussi dramatiques qu’un désintérêt quand il laisse place à des pratiques non questionnées.

Pour interroger notre rapport au voyage, l’exposition explore également sa mise en scène et en récit. Par bien des aspects, nos déplacements consacrent le règne de l’image et de l’auto-représentation, du selfie élevé au rang de finalité absolue. Entre 2010 et 2018, le duo d’artistes formé d’Emilie Brout et Maxime Marion (Ghosts of your Souvenir) réussit à s’incruster sur les photos de vacanciers devant des monuments du monde entier et à retrouver ces images grâce à des recherches par hashtags. Plutôt que sur les lieux, leur travail porte sur les comportements réglés du tourisme. Il pointe le caractère attendu, convenu, prévisible de certains clichés souvenirs qui opèrent à ce titre comme des rites de passage et de validation aux yeux de la société plus que comme la réalisation d’un rêve privé. Les selfies opèrent comme des trophées : on fait l’étale de nos exploits. Il est aussi évident que ces images, vues et revues, perdent leur intérêt et leur caractère esthétiques. Quant à David Ancelin, avec l’installation Out of Africa (2007), il questionne la nature et le sens de ces objets souvenirs qu’on a l’habitude de rapporter. Un palmier planté dans un sac-à-dos, déraciné, pointe les logiques sous-jacentes d’appropriation et d’accumulation.

Ghosts of Your Souvenir, Emilie Brout et Maxime Marion, 2015-2018, 14 photographies numériques. ©Emilie Brout et Maxime Marion, photo Manon Schaefle

Tout cela révèle la superficialité avec laquelle on aborde les lieux traversés, qui s’avèrent consommés, épuisés plutôt que visités. Aucune considération pour la trace matérielle, l’empreinte qu’on laisse en retour, ou la spoliation, la détérioration, la béance, l’absence qu’on provoque. Dans l’une des interviews filmées, qui ponctuent le parcours d’exposition, le visiteur tombe face à la sociologue Saskia Cousin expliquant que, selon les préceptes vaudous, pour continuer à bénéficier de quelque chose, il est de coutume de faire une offrande et donc de se défaire soi-même de quelque chose. Les cosmologies animistes viennent ainsi formuler des pistes de solution aux crises néolibérales.

En quête de nouveaux imaginaires

L’époque où chaque voyageur pouvait se rêvait un peu artiste est révolue. A force de surproduction d’images formatées de voyage, l’écœurement est au rendez-vous, le besoin de faire autrement et de contempler d’autres choses aussi. Et quand l’exceptionnel devient banal, quoi de mieux que se tourner vers la découverte infinie des mondes proches et intérieurs : les individus qui nous entourent, les paysages familiers, l’inconscient et le rêve. Ces nouveaux modèles sont aussi bien à inventer qu’à chercher dans le passé et autour de nous. On pense à Stevenson qui traverse les Cévennes accompagné d’un âne, périple rejoué à la Fondation EDF par Abraham Poincheval et son gyrovague, une roue en acier qu’il a poussée le long d’un parcours à travers les Alpes lui servant d’habitat mobile dans une pérégrination faite de contraintes et d’exposition à des conditions extrêmes. Puis il y a le Voyage au bout du jardin de Marine Ponthieu, Richard et Camille Martin. Se donnant trois jours pour faire le tour à bicyclette de leur jardin et de son microcosme, les trois artistes sont parvenus à les appréhender avec un regard d’explorateur, plein d’émulation.

Repenser le voyage ne demanderait donc qu’un peu d’imagination et de prise de conscience. A condition de ne pas craindre une remise en question radicale de nos « usages du monde ». Pour Rodolphe Christin, il ne s’agit pas d’envisager comme possible un monde sans mobilités, idée qui relève de l’utopie crédule. Il rappelle que les voyages et leur « puissance d’enchantement » nourrissent par ailleurs des combats nécessaires pour la protection de l’environnement et des biens communs. Mais il prend le soin de donner l’alerte, avant que nos séjours ne prennent purement la forme de « déambulations de supermarché ».

Le Gyrovague d’Abraham Poincheval, Le voyage invisible, 2011-2012. ©Abraham Poincheval, photo Manon Schaefle

Image d’ouverture> Le Voyage au bout du jardin, polenta, framboisiers et confettis, 2018, sérigraphie sur carte routière Michelin. ©Richard, Camille Martin, Marine Ponthieu, photo Christophe Ecoffet

Contact> Faut-il voyager pour être heureux ?, jusqu’au 29 janvier 2023, Espace Fondation EDF, Paris. www.fondation.edf.com

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